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Regard sur la science-fiction soviétique

ou à la recherche de la vérité

Jean-Pierre FONTANA

Galaxie n°110, juillet 1973

          La littérature soviétique en général — et celle de science-fiction en particulier — aura rarement été aussi discutée que ces dernières semaines. Tandis que les noms de Youli Daniel ou de Soljenitsyne refleurissent sous la plume des chroniqueurs, que Le Monde s'interroge (26 avril) sur les accords concernant les « droits d'auteur », Michel Demuth élève soudain la voix pour vilipender le responsable de certaine préface à certaine anthologie de science-fiction soviétique.
          On pourra donc s'étonner de ce soudain regain d'intérêt pour un pays qui, jusque-là, n'avait fait parler que très occasionnellement de lui, surtout en ce qui concerne le domaine exploité par cette revue. On pourra surtout s'interroger à propos des avis contradictoires émis par les éminents spécialistes. Il semble donc opportun de tenter de faire la lumière sur la véritable situation d'une littérature de science-fiction qui ne nous parvient que par épisodes et avec des retards souvent considérables, que d'aucuns qualifient de médiocre tandis que d'autres n'hésitent pas à proclamer meilleure du monde. Par la même occasion, il sera peut-être intéressant de découvrir si cette science-fiction est aussi répandue dans son pays que celle des Anglo-Saxons l'est aux U.S.A. entre autres, ce que ses lecteurs pensent, et quelle place occupent les science-fictions étrangères dans l'édition du genre.
          Mais pour parvenir à lever, ne fût-ce qu'un petit coin du voile, la simple lecture des œuvres qui nous sont parvenues est tout à fait insuffisante. Il était donc indispensable de pouvoir parcourir les nombreux romans inédits chez nous, voire aussi de recueillir des avis de personnes demeurant de l'autre côté de ce que l'on a pris pour habitude de nommer le « rideau de fer ». Faute de pouvoir indiquer mes sources, je tiens néanmoins à assurer le lecteur de Galaxie de leur authenticité et j'en profite pour remercier le (ou les) correspondant anonyme de ses longues et nombreuses explications que je vais m'efforcer à présent de rendre aussi fidèlement que possible.
          La science-fiction soviétique est une réalité. Cela, nous le savions depuis longtemps, depuis, en fait, que quelques-unes de ses oeuvres ont pu être traduites dans notre pays. Pierre Versins, dans sa magistrale encyclopédie des « Utopies et de la Science-fiction », consacre plusieurs colonnes à son histoire. Je renvoie donc l'intéressé à cet ouvrage mais je vais néanmoins m'étendre quelque peu sur ce chapitre, conscient d'une part de la cherté de l'ouvrage mentionné et d'autre part de nombreuses lacunes que notre encyclopédiste ne peut que reconnaître compte tenu de la difficulté du recensement sans parler de la lecture.
          Et tout d'abord, il me faut signaler un premier fait : la reconnaissance presque totale de la science-fiction russe d'avant la révolution pour un amateur soviétique d'aujourd'hui. La raison en est simple. L'avènement du socialisme a rejeté systématiquement les idéologies qui ne répondaient pas aux objectifs nouveaux et plus encore les divers courants drainant une quelconque métaphysique. En conséquence, les romans d'avant la « révolution » pouvant répondre à la définition de science-fiction sont relativement peu nombreux à l'intérieur des frontières de l'U.R.S.S. Les plus connus : Sur la Lune (1893) ou Au-delà de la Terre de K. Tsiolkovski, L'astre rouge (1908) ou L'ingénieur Menny (1913) de A. Bogdanov sont essentiellement des romans d'aventure planétaire. Seule l'intéressante utopie Nous Autres de Zamiatine, anticommuniste à souhait, a paradoxalement survécu au changement profond de régime.
          C'est grâce aux Tolstoï (Aelita 1922, L'hyperboloïde de l'Ingénieur Garine 1925), V. Obrutchev (Terre de Sannikov 1924, Plutonie 1926) ou V. Itine (Pays Gonguri 1922, Le Cœur du Soleil 1923) et surtout Alexandre Ramaninovitch Belyayev que la science-fiction soviétique va donc véritablement exister. Ce premier essor ne sera cependant pas acquis par la grâce de la politique nouvelle. Durant les années 1920-1930, l'U.R.S.S. se préoccupait en effet beaucoup plus de construction industrielle et d'aménagement du territoire que de pure fiction et comme, selon les slogans socialistes alors en vigueur, la littérature se devait de venir en aide à l'édification du communisme, la science-fiction ne fut pas particulièrement prisée.
          Malgré tout, celle-ci vit éclore de nombreux auteurs  : A. Kasantsev, G. Adamov, G. Grebnev, V. Nemtsov, V. Vladko ou Alexandre Grin (de son vrai nom Grinevsky), ce dernier restant aujourd'hui encore quasiment inconnu en dépit de sa grande qualité littéraire qui le rapproche plus du fantastique d'un Ambrose Bierce que de la littérature d'anticipation d'alors. Mais c'est encore Belyayev qui mérite le mieux de retenir l'attention : n'a-t-il pas justement été surnommé le « père de la science-fiction soviétique » ?
          L'importance de son oeuvre est considérable. Longtemps méconnu, ses livres n'ayant été publiés qu'à un très petit nombre d'exemplaires, il attira pourtant l'attention d'un H.G. Wells qui ne manqua pas d'être fort élogieux à son égard. Ses romans — très verniens — relevaient en premier lieu de l'aventure traditionnelle mais ne manquaient pas de proclamer sa croyance au système socialiste. Scientifiquement fondés, et suivant de très près les derniers événements de la recherche, ils ont conservé une fraîcheur étonnante, dont il faut rechercher la cause dans la grande rigueur de leur conception. Collaborateur de Tsiolkowsky, Belyayev fut en outre juriste et musicien mais il n'influença guère ses contemporains.
          De toute l'étendue de son couvre, il faut surtout mentionner, La tête du professeur Dowal (1924), roman traitant de la réanimation des morts et de la guérison des mutilés ; L'île des navires perdus (1926), constituée de navires naufragés dans la mer des Sargasses et où des rescapés ont fondé une véritable société ; Le dernier homme de l'Atlantide (1929) qui nous conte la catastrophe ayant englouti le continent et l'épopée des survivants qui transmettront leurs connaissances aux aborigènes d'Europe et d'Amérique ; Lutte dans l'éther, Au-dessus du gouffre et Le pain éternel (1929), récits moins achevés ; L'homme-amphibie (1928) créé par un chirurgien qui réussit la greffe de branchies de requin sur un être humain et qui connaîtra un sort tragique par la faute de la société capitaliste ; Le maître du monde (1929), traitant de l'invention de rayons hypnotiques permettant de prendre possession du cerveau humain ; Le marchand de l'air (1929), où un savant américain, à l'aide d'installations gigantesques, absorbe l'atmosphère de la Terre pour anéantir les soviétiques et leurs alliés, les ouvriers du monde entier ; Le saut dans le néant (1932), réalisé par un groupe de savants capitalistes en direction de Vénus pour y établir une société, et l'échec consécutif de celle-ci ; L'étoile Kec (1935), société communiste et exploration du système solaire ; Ariel (1939), roman passionnant sur des expériences psycho-télépathiques et de lévitation.
          Il faudrait aussi citer le cycle des récits à demi humoristiques des Aventures du Professeur Wagner qui fut, celui-là, fort populaire ainsi qu'une vingtaine d'autres romans et de nombreux contes. Belyayev, on le sait, mourra en 1942 après une longue et douloureuse maladie.
          Mais durant toute la période couverte par l'œuvre de Belyayev, d'autres écrivains apparurent, outre ceux précédemment cités, et en particulier J. Larry et V. Dolgouchine. Mais tous écrivaient en fonction des nouvelles directives du parti  : Plus près de la réalité. En 1930, un critique  : I. Zlobny, attaqua même férocement Jules Verne dont les oeuvres « détournaient la jeunesse des problèmes actuels de l'U.R.S.S. ».
          On peut discerner plusieurs courants dans la science-fiction soviétique de cette période allant de la Révolution à la Seconde Guerre mondiale.
          Le courant utopique : celui-ci vise particulièrement à décrire une humanité heureuse après la victoire finale du communisme. Ainsi La planète Kim, de Paley, Le monde survivant, de Zelikovitch, Terre des Heureux, de Larry. Mais ces romans ne sont finalement que très schématiques et particulièrement naïfs.
          Le courant vulgarisateur  : celui-là s'emploie à éduquer le public et à lui enseigner les techniques, à l'informer des dernières découvertes de la science, à le préparer, en somme, aux prochaines conquêtes du socialisme. Une oeuvre mérite d'être citée  : La révolte des atomes, d'Orlovsky, dans laquelle un savant allemand déclenche une réaction en chaîne au cours d'une expérience thermonucléaire, menaçant d'anéantissement le monde entier. Les assistants du professeur — dont un soviétique — parviendront finalement à enrayer le phénomène.
          Mais le thème principal des romans « majeurs » de cette époque reste encore le suivant  : une « invention » aide l'avènement et le triomphe du système socialo-communiste. Ainsi Défense-240, de Meerov — système extraordinaire de radiotélévision de la défense militaire ; Générateur de miracles, de Dolgoushine ; Le sort d'une Invention, de Loukine ; Pont arctique, de Kazantsev ; Le chemin du fond, de Troublaini. Dans tous ces romans, dont le sujet demeure banal, l'action s'articule sur les aventures d'un groupe de gens réalisant une certaine oeuvre prodigieuse en U.R.S.S. et luttant contre des agents du système capitaliste. La fiction proprement dite est pratiquement inexistante et le plus souvent alourdie par de longues descriptions encyclopédiques — et sottes aujourd'hui parce que anachroniques (computers à lampes par exemple) — des dernières trouvailles de la technique. Quant aux personnages, particulièrement stéréotypés, ils affichent un niveau intellectuel « merveilleusement primaire ».
          Enfin, juste avant la guerre, une nouvelle tendance se manifeste, dont le moteur principal n'est autre que la glorification de la puissance militaire de l'U.R.S.S. : Grande Terre, de Valusinski ; Le mystère du Pr. Makchéev, d'Autokratov ; L'anéantissement d'une escadre fasciste, de Baydoukov (qui devint plus tard pilote de guerre) ; Le chemin vers l'océan, de Léonov ; Premier cap, de Shpanov ; ainsi qu'un cycle de romans intitulé La guerre future. Ces romans constitueront un élément de propagande des méthodes à employer dans l'hypothèse d'un conflit et anticiperont sur les armes futures capables d'anéantir les armées capitalistes. Ces « utopies militaires », assez spécifiques de l'U.R.S.S. de cette époque, seront toujours très euphoriques. Les adversaires y sont détruits dès les premiers combats. L'U.R.S.S., triomphante, est acclamée par les peuples opprimés. Les héros, bien entendu, n'ont aucune personnalité en dehors de leur nom.
          De tels romans furent toutefois très critiqués après la guerre et même à cette époque mais, avant 1940, l'U.R.S.S. vantait très haut sa puissance militaire, mythe qui devait être dissipé peu après, en 1941-1942 pour être plus précis.
          La période qui suivit immédiatement la guerre n'autorisait guère la spéculation intellectuelle. Les romans de science-fiction de cette époque témoignent donc davantage du souci de reconstruction et de réanimation d'un peuple éprouvé. L'énergie est à nous (1951), d'Ivanov, Le maître des éclairs (1948), de Beliaiev, Le nouveau Gulf-stream (1948), de Podsosov, La Terre chaude (1950), de Kandyba, ou encore Les dompteurs des orages éternels (1951), de Sétine, s'inquiètent donc plutôt d'énergie et d'industrialisation. Les héros sont le plus souvent des ingénieurs, des architectes, des ouvriers. La fiction, très vite, s'efface au profit d'une histoire d'espionnage dont la toile de fond présente l'édification de la fabuleuse U.R.S.S. future, où l'industrie occupe évidemment la première place.
          Toutefois, certains écrivains développent une science-fiction différente. Efremov, dans Les Vaisseaux stellaires (1947), conte l'histoire d'un savant qui, grâce aux notes de son ami mort durant la dernière guerre, retrouve les traces de visiteurs cosmiques ayant débarqué sur Terre à l'époque des dinosaures. Dans les pays des herbes sauvages (1948), de Bragine expose les péripéties de deux hommes rétrécis aux dimensions des insectes d'un pré qu'ils visitent. Palman, dans Le cratère Ershot (1963), découvrira les restes d'une faune et d'une flore préhistoriques ainsi qu'un savant perdu là comme un Robinson. Mais, en règle générale, la science-fiction souffre de liens trop étroits avec la science, la technique et l'industrie, oubliant du même coup la moindre perspective sociale. Ainsi Un morceau de soleil (1947), Les trois désirs (1948), Les sept couleurs de l'arc-en-ciel (1950), La dernière station (1959), de Nemtsov, auteur des aventures de Babkine et Bagretsov, héros antagonistes qui connaissent de nombreuses aventures dans la stratosphère ou dans un village soviétique particulièrement prospère (La dernière station et Les sept couleurs de l'arc-en-ciel). Mais ces divers romans, devenus très rapidement enfantins, se chargeaient de propos anti-américains et mettaient en exergue la puissance économique soviétique. Cette science-fiction particulièrement fade a heureusement très vite vécu.
          C'est vers les années 1960 que va se manifester une tendance beaucoup plus progressive, conséquence directe de la publication en 1958 du plus grand roman de la science-fiction soviétique  : La nébuleuse d'Andromède, d'Ivan Efremov. Alors les horizons vont s'élargir. La planète entière sert à présent de cadre aux récits qui n'hésitent pas à envisager des modifications climatiques, un basculement des pôles, un aménagement des continents... témoin les romans de Georgi Gourevitch : Le 7e jour de la création (1962), Sur la planète transparente ou Le passage de Néméride (1961), planète qui cause un formidable cataclysme lors de son passage à proximité de la Terre, Les prisonniers de l'astéroïde (1962), et surtout, Nous sommes du système solaire (1966), énorme utopie sur le communisme.
          Autre auteur intéressant de la nouvelle tendance, L. Lagine, qui écrivit des pamphlets politico-fantastiques : Atavia proxima (1956), contant l'histoire des rescapés d'un cataclysme provoqué par une comète et qui survivent sur le morceau de terre arraché à la planète et satellisé autour d'elle — prétexte pour décrire des luttes sociales et critiquer le système capitaliste ; Le patient A.V., ou la fabrique de soldats crétins d'une guerre future ; La bête blonde (1963), dans lequel un enfant est éduqué par le système national-socialiste et nazi , Major Wellandyou (1962), suite imaginaire de La guerre des mondes de Wells avec critique satirique du système capitaliste.
          Dans le même temps, le courant de la SF policière et d'espionnage s'enrichit. Made ln... 1962, Qu'est-ce qui se passe dans les ténèbres ?, Ici Cosmos (1961), Nouvelle Terre (1966), romans de N. Toman ; Le trésor de la mer Noire (1956), de Studitsky, L'orage noir (1954), Les chercheurs dans le pays vert (1950), de Touchkan. Ces récits mettent en scène des agents secrets américains et anglais cherchant à percer les secrets des diverses découvertes de la science soviétique et les vigilants de l'U.R.S.S. chargés de les tenir en échec.
          Mais c'est surtout le space opera qui va bénéficier de la nouvelle orientation de la science-fiction. Encouragé par la réussite des premières expériences spatiales, l'auteur de science-fiction tourne son regard vers l'espace, et ce sont Griada, de Kolpakov, Sur la planète orange (1959), d'Onochko, Mars s'éveille, de Volkov, et surtout les romans de Berdnik, écrivain ukrainien  : Le spectre hante la Terre, Chemin des titans (1962), Catastrophe, Voyage dans l'anti-monde, Le cœur de l'Univers (1963), qui rappellent par bien des points Les dieux verts ou Le sang des Astres, de Nathalie Henneberg.
          La science-fiction va alors entrer dans sa période la plus faste et la plus riche. De nombreux auteurs apparaissent, et particulièrement les frères Strougatsky, G. Altov, Dneprov, Jouravleva, Gromova, V. Savtchenko, dont la plupart nous sont connus grâce à diverses anthologies  : Le chemin dAmalthée, Cor Serpentis. G. Gor donne des récits particulièrement philosophiques : Un interlocuteur ennuyeux, Le voyageur et le temps, Coumbi, Melmoth électronique, Le Minotaure, La statue. Il faudrait encore citer Emtsev et Parnov, Voyskounski et Loukodianov, ces derniers puisant leur inspiration dans l'histoire, Martynov, auteur de récits plutôt simplistes comme Le visiteur de l'abîme, Callisto, La spirale du temps, Les voyageurs des étoiles (de 1962 à 1966). Ce qu'il faut surtout remarquer, c'est que dans toutes les oeuvres de ces années 1960 à 1965-66, se manifestent les nouvelles préoccupations de la SF russe : société nouvelle, psychologie plus élaborée des personnages, hypothèses scientifiques modernes. Un roman des frères Strougatsky est particulièrement typique de cette période. Il est difficile d'être un dieu.
          Toutefois, le complexe « anticapitaliste » n'a pas disparu pour autant. Les romans de A. et S. Abramov : Des cavaliers de nulle part, Voyage dans trois mondes, Les hommes bleus, frappent véritablement par leur anti-américanisme et surtout leur totale ignorance des véritables conditions de vie du « monde libre ». Il faut malheureusement ajouter que leurs lecteurs n'ont bien sûr aucune raison de ne pas y ajouter foi.
          Mais la nouvelle orientation ne devait pas se poursuivre plus avant.
          Commencée vers 1960, alors que Kroutchev avait détrôné Staline et révélé ses erreurs et ses crimes, elle dura au maximum cinq ou six ans. Durant cette brève période, l'on s'était pris à croire à de nouveaux horizons, particulièrement dans les lettres, les arts et la technique. Littérature d'avant-garde, la science-fiction fut d'autant plus considérée que la réussite des premiers vols cosmiques était en quelque sorte le garant de ses prévisions.
          Mais, trop vite, Brejnev remplaça Kroutchev. Après une période de stabilisation, la politique évolua dans une direction qui marquait un retour certain aux méthodes staliniennes. La littérature ne tarda pas à en souffrir. Soljénitsyne est banni. Evtouchevko est particulièrement critiqué. La SF aboutit dans une impasse et retrouve le visage pâle et fade d'autrefois.
          En 1962 était née Iskatel (Le Fureteur), revue bimestrielle au format de poche qui publiait à la fois des récits de science-fiction et d'aventure. Cette revue — la seule « presque » spécialisée — ne cessera de s'appauvrir à compter de 1966. Une seule nouvelle de science-fiction sera dès lors publiée pour quatre ou cinq récits de guerre.
          Enfin, les vols cosmiques ayant essuyé de nombreux échecs, la SF en ressent directement des effets dont elle pourrait bien ne pas se relever avant longtemps.
          La situation actuelle — sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin — a toutefois d'autres causes que le phénomène politique d'anti-libéralisme. Le mal dont souffre véritablement la science-fiction soviétique provient d'une part de la méconnaissance quasi totale des oeuvres étrangères anciennes et actuelles, d'autre part de l'absence d'une revue spécialisée — Iskatel ne pouvant être qualifiée de telle. Il serait bon d'ajouter aussi un certain nombre d'autres raisons qui ne peuvent que freiner son développement, et, par exemple, l'absence d'une critique spécialisée sérieuse, la sous-estimation de la SF par les éditeurs ou l'attitude négative du public à son égard, attitude qui s'explique par le simple fait que la SF est considérée comme une littérature de pure et simple distraction alors que le souci majeur de la littérature actuelle reste encore l'édification du communisme, les devoirs du citoyen et le travail.
          Les principales victimes de cet état de fait furent surtout les frères Strougatsky dont le roman, L'escargot sur la pente, fut grossièrement attaqué et ses auteurs quasiment condamnés comme propagateurs d'idées antisocialistes. La conséquence de cette réaction se retrouva au niveau des autres écrivains de la science-fiction. Les frères Strougatsky étant considérés comme des « chefs de file », leurs suivants ne pouvaient dès lors que faire machine arrière ou garder le silence. Et c'est effectivement ce qui a eu lieu.
          On vient donc de le voir très brièvement, la situation présente se révèle très différente de celle décrite par certains spécialistes. Aussi, afin de faire le point avec précision, serait-il bon, en guise de conclusion, de vérifier certaines affirmations de l'un d'eux : Jacques Bergier puisqu'il faut bien le nommer, dont nous relèverons plusieurs phrases essentielles du propos qu'il tient à ses lecteurs de l'anthologie de la « science-fiction soviétique » parue chez Marabout.
          Jacques Bergier — « En cet an 1972, la science-fiction soviétique est la meilleure du monde, à la fois en quantité et en qualité. Elle a dépassé la science-fiction américaine. Le phénomène est relativement récent : quelques années seulement — et cette situation a exigé une refonte complète de la présente préface, qui est parue lorsque ce volume a été édité par Laffont, à Paris.
          ... Les Russes publient des anthologies au format de poche de toutes les science-fictions du monde, sauf la chinoise et l'albanaise...
          ... Les auteurs américains, anglais et allemands de l'Ouest anti-soviétiques figurent également dans ces anthologies...
          ... La science-fiction soviétique reprend la tradition de la science — fiction russe. Il ne faut pas oublier que la première revue de SF du monde, LE MONDE DES AVENTURES, fut russe et date de 1910. Cette revue... existe encore en 1972, un demi-siècle après, sous forme d'un épais volume annuel...« 
          Dire que la science-fiction soviétique dépasse en qualité et en quantité la science-fiction américaine parait, à tout le moins, une affirmation hardie. En effet, on sait déjà qu'il est publié, en France, au moins vingt ouvrages chaque mois, sans oublier deux revues spécialisées auxquelles il conviendrait d'ajouter des revues de moindre importance et les fanzines. Mais que dire des U.S.A. ? Wollheim indiquait, il n'y a pas si longtemps, que certains mois la production atteignait une centaine de titres. En ce qui concerne l'U.R.S.S., en 1972, vingt titres au total ont paru dans l'année, dont aucun qui soit signé des grands auteurs  : Jouravleva, Altov, Gromova ou Saparine. Dneprov a donné Formule d'immortalité. Les Strougatsky, pour leur part, ont écrit en 71 et 72 deux romans mineurs dans la revue littéraire de Leningrad Aurora. Les jeunes auteurs, eux, n'écrivent plus que des nouvelles, pour la plupart mal élaborées et sans la moindre imagination.
          Au mieux peut-on penser que la « nouvelle situation » dont parle Jacques Bergier correspond à celle qui a existé entre 1960 et 1965 — l'époque des grands triomphes de la technique spatiale soviétique. Mais, comme on l'a dit plus haut, il y a eu depuis les morts de Gagarine, du constructeur Korolev, de Komarov, le premier pas des Américains sur la Lune, événements qui ont négativement influencé une SF soviétique dont l'une des constantes avait été, justement, de s'enthousiasmer pour les exploits cosmiques.
          En ce qui concerne les traductions, Jacques Bergier a raison  ; mais... En 1972, par exemple, six romans anglo-saxons ont été traduits dont. Goblin reservation  (La réserve des lutins, id. La planète des ombres, in Galaxie 60, 61 et 62) de Simak, Time and again, de Jack Finney, Mission of gravity (Question de poids) de Hal Clement. En 1971, on ne relève par contre aucun titre. Quant à l'année 1973, rien n'est davantage prévu. Les anthologies japonaises, bulgares, roumaines, suédoises existent bel et bien. Seulement, que faut-il penser de ces recueils et quel intérêt offrent-ils lorsque l'on. sait que les Japonais et les Suédois copient purement et simplement les Américains, que les Bulgares, les Polonais, les Roumains sont à la remorque des Soviétiques et un peu des Anglo-Saxons (à l'exclusion évidemment du seul Stanislas Lem) ? Enfin, il ne faudrait pas perdre de vue la réalité, à savoir que Heinlein, Van Vogt, Farmer, Dick, etc., n'ont JAMAIS été publiés en U.R.S.S., et que, même les privilégiés du genre Bradbury, Simak, Sheckley ou Clarke, s'ils ont eu leurs années de gloire entre 1963 et 1965, offrent de singulières lacunes  : City (Demain les chiens), par exemple, ou The city and the stars (La cité et les astres) restent encore inédits. Ne parlons pas, surtout, de new wave : l'U.R.S.S. en ignore l'existence. On peut donc s'étonner d'une phrase du préfacier selon lequel « un lecteur de science-fiction soviétique — et tous les auteurs de science-fiction en lisent avec passion — dispose donc de sources de documentation uniques au monde ».
          Mais nous n'en avons pas encore fini. « La science-fiction soviétique reprend la tradition de la SF russe, » dit encore Bergier, et il le prouve en citant Le Monde des Aventures. Il oublie pourtant de préciser, d'une part que cette anthologie s'adresse aux enfants, d'autre part que, sur un total d'une quinzaine de textes présentés, quatre ou cinq récits seulement relèvent de la science-fiction, le reste appartenant à d'autres domaines ainsi, du reste, que l'unique roman du recueil. Bergier ne précise pas non plus ce que nous avons déjà signalé plus haut. c'est qu'il n'existe en U.R.S.S. AUCUNE revue spécialisée.
          En conséquence, on est en droit de se poser un certain nombre de questions. Et pour commencer : comment se fait-il qu'un « informateur » digne de ce nom ose publier autant de contre-vérités ? Ensuite, un « spécialiste » honnête a-t-il le droit d'avancer de dangereuses suppositions puisqu'il est IMPOSSIBLE qu'il se soit vraiment informé de la situation exacte en ce pays ? En troisième lieu, un éditeur de notre époque a-t-il encore le droit d'accepter la moindre ligne d'un maniaque du canular ? Enfin, compte tenu de la notoriété qui entoure désormais le co-auteur du Matin des Magiciens, que faut-il penser de la façon dont le lecteur de l'anthologie incriminée a été abusé ?
          On peut avancer plusieurs réponses, pas plus satisfaisantes les unes que les autres. La première, c'est que Jacques Bergier a été trompé par ses éventuels correspondants, probablement choisis dans le milieu de l'édition soviétique qui ne pouvait pas ne pas embellir le tableau. Mais une telle méthode implique que l'on accepte à la lettre les renseignements émanant des organismes officiels, ce qui, où que ce soit, s'est révélé être un procédé parfaitement inadéquat. La seconde réponse est directement liée à un phénomène commercial  : celui de la publicité. Il est bien évident que pour vendre un article, il faut le vanter. Jacques Bergier ne pouvait donc pas accabler un pays dont il a décidé d'être le champion. Mais une telle méthode n'explique tout de même pas les contrevérités et peut, tout au plus, être qualifiée de forme déguisée de publicité mensongère.
          Mais c'est au regard d'un autre paragraphe où Jacques Bergier annonce clairement que les Soviétiques ont réussi : l'élaboration de l'antimatière, la synthèse des aliments à partir de l'air, que l'on est amené à se demander si la nature de la préface n'est pas plutôt celle d'une fiction du genre « utopie » et, en ce cas, l'éditeur ayant forcément été prévenu, l'escroquerie ne serait plus le fait de l'écrivain'
          Il est en tout cas regrettable que de tels abus puissent encore exister de nos jours, et surtout dans un pays où la liberté d'expression autorise certains à manipuler un public, à l'aide de prétendus informations. Après « Fiction, succursale de l'Humanité », mémorable querelle dans les pages d'une revue qui nous est chère, voici à présent « Marabout ou l'Humanité-dimanche ». C'est dommage pour l'éditeur et grave pour la corporation des critiques et journalistes de la science-fiction en France, Jacques Bergier se trouvant être l'un des plus considérés d'entre eux et un tel exemple ne pouvant que rejaillir sur ses confrères dont les écrits pourraient désormais être mis en doute.
          Quoi qu'il en soit, le lecteur de Galaxie pourra se tenir sur ses gardes. Le recueil de chez Marabout, malheureusement mis en cause, mérite d'être lu car il contient quelques-uns des meilleurs récits de cette science-fiction que je ne voudrais surtout pas accabler car elle a au moins le mérite d'exister, en dépit de nombreuses servitudes. Le seul conseil que je me permettrai de donner concernant l'ahurissante préface, c'est de la découvrir comme une autre nouvelle du recueil. Ou bien, supposant — et pourquoi pas ? — quelque phénomène de distorsion spatio-temporelle dont Jacques Bergier aurait été malgré lui le jouet, j'énoncerai un regret, que ce best-seller dont Bergier fut le co-auteur et qui a pour titre Le Matin des Magiciens soit paru. S'il en était autrement, nul doute que la mésaventure qui lui est survenue lors de la recherche des informations ayant servi à faire cette préface aurait constitué l'un des chapitres du célèbre ouvrage. Peut-être le meilleur !

          Post Sriptum  :
          Mon article venait d'être bouclé lorsque le numéro 233 de la revue Fiction est arrivé sur ma table de travail. Comme une ligne de l'éditorial de Demuth m'avait également échappé (Galaxie n° 108), je me permets donc d'ajouter quelques lignes à mon précédent propos.
          « On attend maintenant avec Impatience d'autre romans soviétiques de cette trempe, » conclut Jean-Pierre Andrevon dans l'article qu'il consacre à Cœur de chien et L'escargot sur la pente. Malheureusement, cher Andrevon, quelque chose me dit que ce n'est pas demain la veille. Les statuts qui régissent la profession d'écrivain en U.R.S.S. interdisent à tout auteur de « dérailler » de la voie tracée par le parti (relire à ce sujet un article du Monde mentionné au début de cette chronique.) Et il se trouve que les nouvelles directives marquent un net retour à la modération dans les propos, pour ne pas être plus... incisif. Les dernières oeuvres publiées indiquent du reste que l'appauvrissement a bel et bien eu lieu. C'est d'autant plus dommage que certains auteurs — tels justement les frères Strougatsky — ont sans nul doute quelque chose à dire et qu'ils peuvent l'exprimer fort bien. Mais ils n'en ont pas du tout le droit, ce qui peut expliquer pourquoi la SF soviétique a autant de retard (quoi qu'en dise Bergier) sur ses consœurs occidentales.
          Demuth, à propos du prochain Prix Apollo, écrit : « Sont en bonne place pour 74 — Kasantsev et Clarke... » Ou bien il s'agit d'un « poisson d'avril » inséré par erreur dans le numéro de mai, ou bien... comme aurait pu l'écrire quelqu'un que nous connaissons — Flinguez-moi tout ça ! en parlant des membres du jury. Car enfin, si j'en crois mes sources bien informées, Kazantsev ne paraît en aucune manière de taille à se mesurer avec, tiens, Richard Lupoff par exemple. Et, bien que je n'aie reçu encore aucune indication sur l'ouvrage qui pourrait valoir à cet auteur la consécration, comme il y a tout lieu de penser qu'il devrait s'agir de son gros space opera, Les Faètes, je livre tout crûment un avis autorisé  : « Kazantsev, connu par ses hypothèses de visiteurs cosmiques sur la Terre, dans son dernier roman Les Faètes, expose celles-ci en décrivant l'arrivée des sus-nommés — habitants de la planète disparue entre Mars et Jupiter (lisez »anneau des astéroïdes« ) — sur notre bonne vieille Terre ». C'est assez grossier et « pas très intéressant ». J'ajouterai pour mémoire qu'on a déjà lu ça quelque part et que, ce me semble, un certain B.R. Bruss (un Français !) avait aussi traité d'un cas similaire.
          Mais après tout, peut-être ai-je finalement tort et est-il préférable de se ranger à ce qui pourrait tenir lieu de définition, à une autre des phrases de la fameuse préface de Jacques Bergier que je cite in extenso, pour le plaisir :
          « Des écrivains comme Arcady et Boris Strougatski, A. et S. Abramov, Anatol Meerov sont extrêmement intéressants par l'audace de leurs idées. Leurs thèmes  : voyages dans le temps, univers parallèles, intelligences extraterrestres, sont de vrais thèmes de science-fiction et forment un contraste agréable avec (c'est moi qui souligne) la stupide ineptie de la »nouvelle vague« de la science-fiction dans les pays anglo-saxons. »
          Il fallait qu'on se le dise. Amen.
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