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Petite Histoire de la Science-Fiction Française et de l'édition de science-fiction en France de 1371 à 1981.

Jean-Pierre FONTANA

Grande Enciclopedia della Fantascienza, Del Drago, novembre 1981
 ITALIE 
Traductions disponibles

          Avertissement : J'ai rédigé cet article en 1981, à la demande de Francesco Paolo Conte, pour sa Grande Enciclopedia della Fantascienza, édité par Del Drago (Milan) sous forme de fascicules hebdomadaire. Il parut dans le n° 70, p. 295 à 301, à la rubrique « Science-Fiction e... » consacrée à différents pays — France, Allemagne, Japon, Pologne, Portugal, Roumanie, Scandinavie, Italie, Espagne, Hongrie. S'il avait dû être rédigé pour une encyclopédie ou un ouvrage français ou destiné à être traduit en France, nul doute que je l'aurais rédigé un peu différemment. Néanmoins, tel quel, il m'a semblé intéressant, pour les lecteurs italiens qui viendraient faire un tour sur nooSFere, mais aussi pour les lecteurs français qui connaissent peu ou mal les précurseurs de la science-fiction — abondants dans notre pays — et la période de l'immédiate après guerre de 39-45.
          J'en profite pour remercier ceux qui — disparus ou non — m'ont permis de réaliser ce panorama quasi chronologique, de Pierre Versins à Jacques Sadoul, en passant par J.J. Bridenne, Jacques Van Herp, Frédéric Daussy, Jacques Goimard et j'en passe.

 


*
 

 

          Si l'Amérique du Nord est généralement considérée comme la patrie d'élection de la science-fiction moderne, il faut à tout le moins reconnaître à la France d'avoir, depuis longtemps, abrité de forts courants littéraires reposant sur l'imaginaire, depuis les utopies jusqu'à l'anticipation scientifique. Et parce que la filiation des genres est évidente et que chacun d'eux se manifeste par l'invention d'un autre monde — ou la tentative d'élaboration d'un futur — , l'histoire de la littérature que nous esquisserons ici commencera par conséquent un peu en deçà des premières utopies de la Renaissance.

 


I — PREMIERE PERIODE : LES UTOPIES.
 
          Il faudrait probablement débuter ce propos avec les nombreuses chansons de geste qui sillonnèrent et qui constituaient en elles-mêmes de véritables utopies. Nous ne retiendrons cependant que peu de récits pour ne pas alourdir un panorama qui, on le verra, ne fera pas faute d'en citer. Les Voyages de Sir John Mandeville, composés d'abord en français en 1371, peuvent constituer une base sérieuse de départ de notre itinéraire chronologique en ce qu'ils conjuguent tout à la fois la fiction romanesque présentée sous l'apparence de la vérité et l'affabulation géographique et sociologique, arguments que nous retrouverons presque constamment par la suite. Probablement inspirés par le Livre de Marco Polo, cet ouvrage est la relation fantaisiste d'un voyage que l'auteur aurait effectué jusqu'en Orient et où se trouvent compilés mythologies et légendes dont son époque ne se privait point.
          Avec François Rabelais (vers 1494-1553), l'utopie et la satire vont faire particulièrement bon ménage et permettre au célèbre curé de Meudon d'aborder les grands problèmes de son temps et d'exprimer son horreur des superstitions et sa foi en une science génératrice de progrès. Il crée depuis son Pantagruel (1532) et jusqu'au Cinquième Livre (1534, publié après sa mort), des types immortels — Panurge, Picrochole... — et des territoires d'apparence imaginaires — îles étranges, pays d'Oultre, Lanternois, Entéléchie ou Royaume de Quinte-Essence... — et il va jusqu'à envisager un départ (de Pantagruel) dans la Lune, voyage que réalisera La Satire Ménipée en 1594, pamphlet politique plus que relation d'un voyage extraordinaire, dirigé contre la Ligue et fruit de l'association de plusieurs auteurs dont le chanoine Pierre Le Roy qui en fut l'inspirateur.
          Le XVIème siècle français démontre en tous cas une grande curiosité pour d'autres manières de vivre, témoin le code fictif de Raoul Spifame, seigneur des Granges (mort en 1553) intitulé Dicaerchiae Henrici, regis christianissimi, Progymnasmata (1556) mais écrit en français et qui prône par exemple l'abolition du deuil, l'interdiction du cumul des charges et du travail pour les oisifs, témoins encore L'idée de la République (1583) et Le moyen d'y parvenir (1610) de François Vatable Beroalde de Verville (1556-après 1623), un calviniste repenti devenu chanoine et dont l'écriture savoureuse et volontiers gaillarde, dans la pure tradition de Rabelais, dépeint des régimes politiques imaginaires.
          Mais c'est surtout à partir du XVIIème siècle que l'utopie va véritablement se développer. Les Hermaphrodites (1605) d'un certain Thomas Artus (mort après 1614) conte les mœurs en vigueur sur une île flottante où le vice et le meurtre ont force de loi. Il s'agit toutefois et essentiellement d'une satire de la cour d'Henri III. La véritable utopie ne se fait cependant guère plus attendre. Œuvre d'un anonyme, elle paraît en 1616 sous le titre : Histoire du Grand et Admirable Royaume d'Antangil et s'inspire de la République de Genève en s'intéressant tout particulièrement aux arts militaires.
          Charles Sorel, sieur de Souvigny (vers 1600-1674), historiographe de France, aborde le genre utopique à de nombreuses reprises, au travers d'un récit réaliste d'abord intitulé La vray histoire comique de Francion (1623) dans lequel un romancier nommé Hortentius évoque des villes érigées sur notre satellite, ensuite par le biais de la parodie avec Le berger extravagant (1627), écrit comme une charge des romans pastoraux dont c'était la grande vogue depuis L'Astrée (publié à partir de 1607), et où l'on rencontre des hommes à la peau « transparente comme du papier huilé ». Mais c'est dans ses Gazettes et Nouvelles ordinaires de divers pays lointains (1632) que Sorel lâchera le plus la bride à son imagination en créant une femme artificielle métallique qui connaît toutes les langues. Il renouera d'ailleurs avec des êtres de métal dans Recueils de pièces en prose (1644 et 1658) où l'on voit un serrurier inventer des serviteurs et servantes mécaniques. Enfin, dans La Maison des Jeux (1642), Sorel contera d'étonnants voyages en des lieux non moins extraordinaires puis campera une république basée sur le mérite, en 1659, dans La description de l'île de Portraiture et de la ville des Portraits. Son humeur indépendante lui fit perdre sa pension d'historiographe en 1663, date à compter de laquelle il dut survivre de sa seule plume, non sans difficultés.
          Hector Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655), parisien et non gascon comme l'a abusivement fait croire Edmond Rostand et de nombreux écrivains populaires à sa suite, savant et lettré, disciple de Molière et de Gassendi, à quant à lui, conçu une utopie — la plus intéressante du siècle — dans laquelle il expose ses idées audacieuses en matière de philosophie, de physique et d'astronomie : L'autre monde (vers 1647). Publié en deux fragments après sa mort, l'un intitulé Histoire comique contenant les Etats et Empires de la Lune (1657), l'autre Fragment d'histoire comique contenant les Etats et Empires du Soleil (1662), ce récit développe les vues de l'auteur sur la nature et la politique, « affirme le mouvement de la Terre, l'éternité et l'infinité du monde, l'intelligence des bêtes, la puissance de l'imagination et la constitution atomique des corps ; il critique les preuves de l'immortalité de l'âme et de la Providence, combat la création et les miracles, aboutit à une sorte de panthéisme naturiste, et, chemin faisant... donne la formule de l'aérostat, du parachute et du gramophone » (René Pintard). On peut affirmer que L'autre monde « a été l'ouvrage le plus efficace au XVIIème siècle pour la diffusion du libertinage philosophique » dit encore Georges Dupeyron (Histoire littéraire de la France, Editions Sociales, 1966) qui ajoute : « Il est sans doute le premier en date de nos écrivains qui ait fait confiance à l'imagination et au rêve non moins qu'à la raison. Il les considère comme instruments de la découverte intellectuelle, de progrès scientifique, de libération en général. »
          Mais nous n'en avons pas encore fini avec le XVIIème. Un inconnu, Jacques Guttin, rédige Epigone, Histoire du siècle futur (1659) et donne à l'anticipation sa première œuvre d'importance. On peut encore citer : La terre australe connue (1676) de Gabriel de Foigny (vers 1630-1692), — un moine défroqué puis repenti — une œuvre dans laquelle l'auteur décrit une société idéale de type communiste et à la religion unique et sans dogme ; L'Histoire des Sévarambes (publié de 1675 à 1679) d'un certain Denis Veiras, autrement dit celle des habitants hypothétiques des terres australes dont la supériorité sur les Européens provient essentiellement d'une meilleure législation dans laquelle rien n'est contraire au droit naturel ; enfin, Les aventures du Télémaque, fils d'Ulysse (1699) de François Salignac de la Mothe Fénelon (1651-1715), périple imaginaire vers des pays de pure invention comme la Bétique ou Salente et dans lequel Louis XIV, roi de France, crut voir une critique de son règne et où d'autres trouvèrent « des maximes propres à faire régner dans la société la raison, la justice et l'humanité » (Voir Larousse). Exilé dans son diocèse, Fénelon, archevêque de Cambrai, se dévouera alors jusqu'à sa mort à des œuvres charitables et publiera, en particulier, les Fables et les Dialogues des morts composés pour son élève, le duc de Bourgogne.
          On remarquera que la plupart des œuvres utopiques qui se multiplient à cette époque constituent une réaction à la misère et à l'injustice en proposant des sociétés égalitaires. C'est le cas de L'Histoire de Calejava, ou de l'Isle des Hommes raisonnables (1700) de Claude Gilbert (1652-1720) qui inaugure le XVIIIème siècle en quelque sorte. Mais l'auteur détruira les exemplaires de l'ouvrage à sa publication par crainte de persécutions. Par contre, Simon Tyssot de Patot (1655-1728 env.) se tourne beaucoup plus vers l'aventure à l'occasion de deux volumes : Voyages et aventures de Jacques Massé (1710) qui se passent une fois de plus dans les terres australes décidément très à la mode, puis La vie, les aventures et le voyage de Groenland du révérend Père Cordelier Pierre de Mésange (1720) où il est question, nous dit Pierre Versins (dans son Encyclopédie de l'Utopies et de la Science-Fiction, L'Age d'Homme, 1972) de villes souterraines et de « petites créatures à figures humaines, nues et ailées comme des chauve-souris ». Le mythe de la « Terre Creuse » vient d'être inventé pour ce qui concerne la France. Dès l'année suivante, un anonyme s'en emparera de nouveau pour rédiger une Relation d'un voyage de pôle arctique au pôle antarctique par le Centre du Monde ; avec la description de ce périlleux passage et des choses merveilleuses et étonnantes qu'on a découvertes sous le pôle Antarctique. Le titre, qui se suffit à lui-même, préfigure les romans de la seconde moitié du XIXème siècle. « Il en sourd, » dit encore Pierre Versins dans la remarquable anthologie Outrepart (La Proue — La Tête de Feuilles, 1971) consacrée aux textes conjecturaux d'avant 1787, « un réalisme que bien des écrivains postérieurs tenteront de retrouver, en vain généralement. »
          En 1725, Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688-1763), auteur dramatique, donne une pièce intitulée L'Ile des Esclaves où la situation de ces derniers est inter changée avec celle de leurs maîtres. Le célèbre auteur du Jeu de l'amour et du hasard reviendra à diverses reprises au genre utopique, en 1727 avec L'Ile de la Raison ou les Petits Hommes, inspiré du premier des Voyages de Gulliver de Swift, en 1729 avec La Nouvelle Colonie ou la Ligue des Femmes qui ne fut joué qu'une fois et dans laquelle les femmes prenaient le pouvoir, encore que pour peu de temps.
          Avec Lamékis ou les Voyages extraordinaires d'un Egyptien dans la Terre Intérieure, avec la découverte de l'île des Sylphides (1735-1737), c'est le retour au thème de la Terre creuse, sous la plume cette fois de Charles de Fieux, chevalier de Mouhy (1701-1784), et qui fut solliciteur des procès de Voltaire avant d'entrer aux services — peu avouables — du Maréchal de Belle-Isle. Un obscur Chevalier de Béthune signe ensuite vers 1750 la Relation du Monde de Mercure qu'il est censé découvrir grâce à la lunette philosophique d'un sage hindou et où l'on voit les habitants de ce monde, pourvus d'ailes et quasi immortels, qui organisent des mariages à l'essai et fabriquent aussi des maisons à l'aide des moules. C'est le retour à l'espace que confirmera en 1752 le Micromégas de Voltaire, l'un des esprits les plus lucides et les plus perspicaces de son temps. Nous rappellerons simplement que ce récit conte la visite de deux extra-terrestres à notre monde.
          L'année suivante paraît le Naufrage des Iles flottantes ou Basiliade du célèbre Pilpai de Morelly, un philosophe qui a particulièrement influencé Babeuf et dont l'ouvrage suscité dépeint une société fondée sur les principes communistes et tente de démontrer que le progrès des techniques et des arts n'engendre pas forcément le progrès moral. L'auteur, par ailleurs inconnu, reprendra ses arguments dans Le Code de la Nature ou le véritable esprit de ses lois, de tout temps négligé ou méconnu (1755) qui pose le dilemme de la civilisation industrielle : « Une civilisation techniquement complexe peut-elle être aussi moralement élevée si on a pris soin de l'édifier sur des lois justes ? » (Jean Servier in Histoire de l'Utopie, Idées N.R.F., 1967). Annonciateur des grandes réformes de la Révolution, Morelly fera largement école.
          Charles François Thiphaigne de la Roche (1729-1774) consacrera une grande partie de sa production à la conjecture. Il nous rapproche considérablement de la science-fiction dans sa forme moderne, c'est-à-dire que, « sous le couvert d'une fiction, il tend à enseigner les sciences » (Pierre Versins). On retiendra en particulier : Amilec ou la graine d'hommes qui sert à peupler les planètes (1754, 3ème éd.), Giphantie (1760), œuvre pleine d'inventions telles que la photographie en couleurs et la communication audio-visuelle, L'Empire des Zaziris sur les Humains ou la Zazirocratie (1761) sur le thème, souvent repris depuis, de la manipulation des hommes par des entités supérieures, Histoire des Galligènes ou Mémoires de Duncan (1765), utopie communiste et malthusianiste.
          Deux ouvrages, récemment réédités (Ed. France Adel, 1977) intéressent tout à la fois le genre utopique et la science-fiction proprement dite. Le premier, L'an 2440, est l'œuvre de Louis-Sébastien Mercier (1740-1814), tragédien et chroniqueur qui bénéficia, jusqu'à la Révolution, de la protection de Marie-Antoinette, reine de France. Dans ce livre, l'auteur décrit l'Etat français sous le règne d'un souverain philosophe et il y développe une vcision idyllique de Paris. Le second, La découverte australe par un homme volant, ou le Dédale français (1781) provient de la plume de Nicolas Restif de la Bretonne (1734-1806), fils d'un laboureur, devenu imprimeur et écrivain et l'un des hommes les plus fréquentés et appréciés d'alors. Par ce récit, l'auteur s'aventure dans un champ d'hypothèses sur les origines et le devenir de l'homme qu'il fait dépendre du progrès scientifique, empruntant pour ce faire un itinéraire à travers des îles habitées de créatures aussi étonnantes que les mœurs qu'elles pratiquent. Mais il faudrait presque tout citer de cet écrivain prolifique, en particulier Les vingt épouses des vingt associés (1781), récit d'une expérience communautaire régie par des règles d'égalité.
          Un astronef électrique voit le jour en 1775 sous l'écriture du chimiste Louis-Guillaume de La Follie (1739-1780) : Le Philosophe sans prétention. Jean-Jacques Casanova de Seingalt (1725-1798), l'auteur des Mémoires, descend à son tour au centre de la Terre dans son Icosameron ou Histoire d'Edouard et d'Elisabeth qui passèrent quatre-vingt-un ans chez les Mégamicres, habitants aborigènes du Protocosme dans l'intérieur de notre globe (1788) et dont les héros tentent de recréer la civilisation de la surface dans les profondeurs. Enfin, le siècle s'achève avec la publication du Crocodile ou la Guerre du Bien et du Mal (1799) de Louis-Claude de Saint-Martin, livre là encore bourré d'inventions parmi lesquelles des paroles gelées qu'il faut lire en se déplaçant dans l'espace.
          En 1800 paraît Olbie ou Essai sur les moyens de réformer les mœurs d'une nation, de Jean-Baptiste Say (1767-1832), un économiste, disciple d'Adam Smith, et qui eut maille à partir avec l'empereur Napoléon Ier. L'année 1805 apporte Le dernier homme ou Omegarus et Syderia de Jean-Baptiste Cousin de Grainville (1746-1805). Ce voyage vers le futur, s'il n'est sous-tendu par aucun concept scientifique et mêle mythologie et allégorie à l'aventure et aux développements philosophiques, annonce néanmoins un nombre important de thèmes de la science-fiction d'aujourd'hui et occupe, à ce titre, un rôle charnière. L'historien américain de la science-fiction, Brian Ash, ne s'y est d'ailleurs pas trompé et commence justement la chronologie de « The Visual Encyclopedia of Science-Fiction » (en France : Encyclopédie Visuelle de la Science-Fiction, Ed. Albin Michel, 1979) par ce texte.
          Trois années plus tard, l'utopiste Charles Fourier publie sa Théorie des Quatre Mouvements. L'œuvre de ce philosophe, qui s'étend sur une quarantaine d'années, est émaillée « de tableaux où la fiction s'introduit à titre d'exemples vivants de sa pensée » (Pierre Versins). Des scènes futuristes qu'il dépeint, les plus saisissantes peut-être, annoncées en 1800 sous le titre de Dialogues de l'an 2000, ne sont malheureusement jamais parues.
          En 1833, Charles Nodier (1780-1844), l'un des grands du romantisme, publie son dyptique : Hurlubleu, Grand Manifafa d'Hurlubière, ou la Perfectibilité, Histoire progressive, suivi de Leviathan-le-Long, Archikan des Patagons, de l'Ile savante, ou la Perfectibilité. Pour faire suite à Hurlubleu, histoire progressive. Il s'agit d'un voyage vers l'avenir qui commence en 1933 (et non en 1833 !) et s'achève 10 000 ans plus tard grâce à un long sommeil préfigurant l'hibernation. Si l'ouvrage peut être mis au compte des utopies, il est à remarquer toutefois que l'on y voit apparaître le souci de l'hypothèse technologique, souci qui ne fera que s'amplifier dans les années suivantes.
          Et alors qu'Edgar Poe s'apprête, outre-Atlantique, à publier ses Aventures d'Arthur Gordon Pym, une importante uchronie (« utopie appliquée à l'histoire, histoire refaite logiquement telle qu'elle aurait pu être et qu'elle n'a pas été », Larousse dixit, terme forgé par Renouvier en 1876,) voit le jour en 1836. Elle s'intitule Napoléon et la conquête du monde. 1812 à 1832. Histoire de la Monarchie universelle, et elle est signée Louis Geoffroy (1803-1858). Dans ce roman, Napoléon Ier, après l'incendie de Moscou, poursuit son avance au lieu d'entamer la retraite que l'on sait et, après l'Europe, entreprend et réussit la conquête du monde. Il meurt en 1832 au bout d'un règne empli des bienfaits d'une législation exemplaire et des succès de la science.
          Passons rapidement sur La chute d'un ange (1838) de Lamartine (1790-1869), vaste tableau de « poésie antédiluvienne, primitive, orientale et biblique » (Maurice Levaillant) et découvrons Le Voyage en Icarie (1839) d'Etienne Cabet (1788-1856), l'une des dernières grandes utopies françaises, débouchant encore sur le communisme, et que l'auteur tentera en vain d'organiser, au Texas d'abords, puis en Illinois. Il mourra à Saint-Louis (Mississipi), désespéré de son échec.

 


II — DEUXIEME PERIODE : LES ROMANS SCIENTIFIQUES.
 
          Le Monde tel qu'il sera (1845) d'Emile Souvestre (1806-1854), surtout connu pour ses romans bretons et son théâtre, est une œuvre importante qui marque véritablement le début du nouveau courant de l'anticipation scientifique et des voyages extraordinaires. On a dit souvent que Jules Verne avait inventé le sous-marin et bien d'autres merveilles technologiques. Dans ce récit, où un homme venu du futur entraîne dans son époque un couple du XIXème, le métro, le courrier par pneumatiques, les fiacres volants sont déjà des ingrédients d'un roman où la société de l'avenir est minutieusement dépeinte mais n'apparaît pas sous un jour particulièrement plaisant.
          En 1854 paraît Star ou Y de Cassiopée de Charles Defontenay, premier space-opera véritable qui voit évoluer des astronefs antigravitationnels dans un système stellaire triple. Longtemps oublié, ce roman, redécouvert grâce à Raymond Queneau en 1949, a été réédité dans la collection « Présence du Futur » des éditions Denoël en 1972.
          Mais les choses se précipitent. Les livres, les journaux et les revues prolifèrent, répandant le virus de la lecture dans les diverses couches de la population. Le temps des hebdomadaires scientifiques et des collections d'aventures n'est plus très loin. En 1856, Théophile Gautier, un autre grand romantique (1811-1872), déjà responsable d'une évasion romancée de Napoléon depuis Sainte-Hélène, par la voie sous-marine (Les Deux étoiles, 1848, devenu La belle Jenny, 1665) raconte une histoire d'échange de corps avec Avatar. En 1858, Joseph Dejacque (1833-1864 env.) publie depuis New-York où il s'est réfugié (les anarchistes sont plutôt mal vus par le Second Empire !) L'Humanisphère, une utopie drainant ses idées de société sans contrainte. Puis Edmond About (1828-1895), un brillant journaliste et écrivain qui deviendra académicien français, livre coup sur coup en 1862 Le cas de M. Guérin, une étrange histoire d'homme enceint qui accouchera par césarienne, L'homme à l'oreille cassée sur le thème de l'hibernation, enfin Le nez d'un notaire, facétieuses réactions d'une greffe.
          Alors commence la carrière d'un des écrivains les plus mondialement reconnus : Jules Verne (1828-1905).
          On a tellement écrit sur l'auteur des « Voyages extraordinaires », qu'il serait illusoire de vouloir le présenter en l'espace de quelques lignes. Mais s'il n'est pas le premier des anticipateurs contrairement à la croyance populaire il demeure incontestablement le premier à avoir pris suffisamment au sérieux la récit d'hypothèse scientifique pour en avoir écrit plus d'une trentaine sur la centaine de titres qui composent son oeuvre. On citera, au hasard, à partir de Cinq semaines en ballon paru en 1863 : Voyage au centre de la Terre (1864), De la Terre à la Lune (1865). Autour de la Lune et Vingt mille lieues sous les mers (1870), L'île mystérieuse (1875). Hector Servadac (1877), Sans dessus dessous (1889), Le château des Carpathes (1892), Le Sphynx des Glaces (1897), Maître du Monde (1904). L'éternel Adam roman post-cataclysmique (1910) et, la même années, L'étonnante aventure de la Mission Barsac, deux oeuvres posthumes. On ne peut douter que la plupart des idées développées par J. Verne aient été empruntées pour la plupart à certains de ses devanciers, mais ce qui a sans doute fait la force et assuré le succès de ses écrits réside dans la précision de la vision, suffisamment proche de l'actualité pour paraître crédible. Et il ne faut pas mésestimer non plus un style particulièrement alerte et un sens aigu du découpage. Près de 80 ans après sa mort, Jules Verne paraît même avoir retrouvé une nouvelle jeunesse et la réédition de son oeuvre complète s'effectue chez de nombreux éditeurs.
          Le 20 mars 1864 est paru le premier numéro du Magasin d'Education et de Récréation qui publiera essentiellement Jules Verne, André Laurie et H. Rider Haggard. Ce périodique des éditions Hetzel durera jusqu'après 1905 (deux séries successives). Edité à l'intention des enfants, il avait néanmoins été précédé dans le genre par Le journal des Enfants, créé en 1832, et qui accueillit entre autres les Aventures de Robert-Robert de Louis Desnoyers (1802-1868). le fondateur du Charivari, aventures qui ont été rééditées jusqu'à nos jours.
          Un Voyage à Vénus en fusée à réaction, est imaginé en 1865 par Achille Eyraud. Charles Cros (l842-1888), le célèbre inventeur du paléophons (principe du phonographe) publie en 1872 Un drame interastral où un jeune homme amoureux d'une vénusienne invente un moyen pour communiquer avec elle. George Sand (1804-1876) tâte elle-même du voyage au centre de la Terre avec Laura (1868).
          Le 4 septembre 1877 sort le numéro 1 du Journal des Voyages et des Aventures de Terre et de Mer. Le dessin de couverture, signé Castelli et Leray, est particulièrement saisissant et s'intitule Un châtiment de criminels. Il est destiné à illustrer les Aventures périlleuses d'un marin français dans la Nouvelle Guinée, un roman de Louis Trégan qui commence avec ce fascicule de 16 pages in-folio avec d'autres récits dont Un drame au fond de la mer de R. Cortambert. Le ton est donné, et cet hebdomadaire, malheureusement « raciste, sadique, chauvin » (P. Versins) jouera dès lors une rôle considérable dans la diffusion du roman scientifique au travers des cinq séries successives qu'il a connues et qui l'ont conduit jusqu'en 1949. Sous une présentation qui deviendra le plus souvent polychrome à partir de la 2ème série, Le Journal des Voyages accumulera environ 2300 numéros de récits de voyages, d'informations ethniques et géographiques et où s'illustreront la plupart des grands romanciers populaires : Jules Claretie, Louis Boussenard, Louis Jacolliot, Albert Robida, Paul d'Ivoi, Jules Lermina, René Thèvenin, le Capitaine Danrit, Gustave Le Rouge, Gaston Leroux, parmi tant d'autres. Le Journal des Voyages inaugure en tous cas une époque nouvelle au cours de laquelle les périodiques et les collections vont prendre une importance qui ne cessera plus de s'amplifier, au point que l'on peut considérer qu'aujourd'hui, hors des collections et revues spécialisées, il ne paraît pas plus de 50% de la production littéraire de science-fiction. Et cette remarque pourrait aussi s'appliquer du reste au roman policier. La première collection d'importance va naître d'ailleurs à cette époque. Il s'agit bien entendu de celle des Voyages extraordinaires de l'éditeur Hetzel qui produire en outre une autre collection intitulée Les Romans d'aventures (de 1884 à 1905).
          En 1879 paraît le premier récit d'un auteur dont l'importance est presque aussi grande que celle de Jules Verne : Albert Robida (1848-1926). Les Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul dans les 5 ou 6 parties du monde et dans tous les pays connus et même inconnus de Monsieur Jules Verne, sont une franche satire des récits de l'écrivain de la maison Hetzel. Mais Robida ne se limite pas à la seule parodie ; il attaque la société contemporaine et fustige le racisme et le bellicisme. Et ce vaste récit, il l'illustre en outre de quelques 450 dessins de sa composition, car Robida se révèle non seulement excellent écrivain mais dessinateur de talent. Son œuvre ne va heureusement pas en rester là. Le vingtième siècle (1882) raconte la vie quotidienne dans les années 1950. Il la complète par La vie électrique (1891). Suivront La guerre au vingtième siècle (1883), L'horloge des siècles (1902) qui voit le temps aller soudain à reculons, L'ingénieur Von Satanas (1919), formidable réquisitoire contre la guerre, et bien d'autres.
          Mais reprenons notre promenade chronologique. En 1880, première tentative de publication de L'Eve nouvelle de Auguste, comte de Villiers de l'Isle-Adam (1838-1889) qui devra attendre 1886 pour voir l'édition complète de son roman re-titré L'Eve future. L'auteur avait, semble-t-il, poussé le bouchon un peu trop loin et dérangé l'opinion avec cet amour incongru d'un aristocrate pour une « andréïde », automate auquel Edison a insufflé une âme. C'est encore de robots avant la lettre (rappelons rapidement que ce terme n'a été inventé qu'en 1921 par Karel Capek dans R.U.R.) dont il est question dans Ignis (1883) du comte Didier de Chousy, satire scientifique très argumentée dans laquelle l'auteur invente des « atmosphytes ». Nouvelle satire encore que Les malheurs de John Bull (1884) de Camille Debans, mais c'est la guerre cette fois qui se trouve visée. Puis c'est l'année 1887 au cours de laquelle plusieurs événements retiendront notre attention, à commencer par la naissance d'un nouvel hebdomadaire La science illustrée qui durera jusque vers 1905 et livrera de nombreux romans intéressant ce propos. Ils seront signés Louis Boussenard, Albert Robida, Albert Bleunard (dont le récit Toujours plus petit, paru en 1895, constitue quasiment le premier voyage dans le microcosme). Cette même année verra également paraître De la Terre aux étoiles d'Henry de Graffigny (1863-1942), voyage astronautique dans le système solaire. Enfin et surtout, J.H. Rosny — pseudonyme commun des deux frères Joseph Henri Boex, l'aîné (1856-1940) et Séraphin Justin Boex, le jeune (1859-1948) — donnera sa première œuvre conjecturale : Les Xipéhuz.
          Plus que Jules Verne et n'importe lequel des auteurs du XIXème et de la première moitié du XXème, J.H. Rosny représente, aux yeux des spécialistes, le GRAND écrivain de cette science-fiction française qui ne porte pas encore ce nom. L'œuvre des frères Rosny couvre un espace de temps considérable puisqu'elle s'incruste dans la préhistoire (La guerre du feu, 1909 ; Vamireh, 1892 ; Le félin géant, 1918...) jusqu'aux fins dernières de notre planète (La mort de la Terre, 1910) en passant par la conquête de l'espace (Les navigateurs de l'infini, 1925 ; Les astronautes, œuvre posthume, 1960) et la rencontre avec des formes de vie extra-terrestres (Les Xipehuz, déjà cité), sans oublier L'étonnant voyage de Hareton Ironcastle (1922) où l'on découvre un fragment de planète échoué sur notre globe, un thème que traitera l'année suivante H.J. Magog dans L'Ile tombée du ciel. « Son imagination, à l'étroit dans le quotidien, il éprouve par bouffées le besoin de raconter autre chose ; dans ses romans préhistoriques se manifeste son ambition de rêver (...) ainsi que son goût des paysages apocalyptiques hantés de fauves terrifiants ; un style étonnamment vigoureux, à la fois condensé et épique (...) assure à ces évocations leur incontestable séduction, » diront J. Bellemin-Noël et J. Raabe à son propos dans le tome V de l'Histoire littéraire de la France (Ed. Sociales).
          Mais nous n'en avons pas tout à fait terminé avec l'année 1887 puisque André Laurie, disciple et collaborateur de Jules Verne et sous le nom duquel se cache Paschal Grousset (1845-1909), un journaliste républicain devenu député de Paris à partir de 1893, André Laurie donc signera aussi Les exilés de la Terre, Séléné-Company Limited, récit presque cataclysmique d'une expérience de rapprochement de la Terre et de son satellite. André Laurie n'en restera évidemment pas à ce seul roman et donnera en 1895 Atlantis où l'on commence à parler d'éventuels survivants de ce continent disparu et Spiridon-le-Muet (1906) dans lequel des fourmis tiennent quasiment en esclavage une colonie humaine.
          En 1888, un autre écrivain d'une certaine importance propose avec Les secrets de M. Synthèse sa première contribution au roman scientifique. Louis Boussenard (1847-1910), puisque c'est de lui qu'il s'agit, réalisera une carrière prolifique. On en retiendra surtout les nombreuses Aventures d'un Gamin de Paris, Dix mille ans dans un bloc de glace (1889), Les gratteurs de ciel (1908). L'essentiel de son œuvre sera réédité jusqu'après la Seconde Guerre Mondiale aux éditions Tallandier, notamment dans les célèbres Tallandier bleus que nous rencontrerons plus loin.
          Avec l'approche du nouveau siècle, œuvres et auteurs se multiplient à un point tel qu'un recensement complet nécessiterait un volumineux catalogue. Méritent l'attention : Georges Le Faure (1858-1953) et ses romans pour la jeunesse : La guerre sous l'eau et Les robinsons lunaires (1892-1893) et surtout sa collaboration avec Henry de Graffigny intitulée Aventures extraordinaires d'un savant russe (1892), 1800 pages illustrées d'un voyage dans le cosmos ; Camille Flammarion (1843-1925), le célèbre astronome, avec La fin du monde (1893) mais aussi Stella (1877), récit de réincarnation d'un jeune couple sur une autre planète, Uranie (1889), Récits de l'Infini, devenu Lumen (1887) ; enfin et surtout Paul d'Ivoi (pseudonyme utilisé par Paul Deleutre, 1856-1915) dont les « Voyages excentriques », qui commencent avec Les cinq sous de Lavarède (1894) comprendront 21 titres dont on retiendra plus particulièrement La capitaine Nilia (1898), récit d'un détournement du Nil, Miss Mousqueterr (1906) qui se déroule dans le Tibet mystérieux, Le voleur de pensée (1910), ainsi que ses collaborations avec le colonel Royet intitulées La patrie en danger (1904), histoire d'une guerre future et Un la mystérieuse (1905), ville de Finlande dirigée par un savant aux vues trop humanitaires et dont l'œuvre sera détruite par des révolutionnaires.
          En 1895, deux frères, Auguste et Louis Lumière, inventent un étrange appareil appelé cinématographe. Bientôt, grâce à lui, les fictions les plus extraordinaires pourront vivre sur une toile blanche appelée écran.
          L'année suivante, le capitaine Danrit (alias Emile Driant, un militaire dont l'amitié au général Boulanger dont il a épousé la fille lui a valu d'être écarté de tout avancement) achève la rédaction d'une première série de guerres futures tous azimuts La guerre de demain (1889-1896), dont le total atteindra plus de 7000 pages de réjouissantes hécatombes préfigurant le propre destin de l'auteur qui succombera au bois des Caures près de Verdun à la tête de ses troupes en 1916.
          Lectures pour Tous, un mensuel dirigé par Hachette, voit le jour en 1898. Ce périodique durera jusqu'en 1940 et publiera notamment les lauréats du Prix Jules Verne dont la première édition durera de 1927 à 1933. On retiendra de cette longue existence les romans d'Octave Béliard (mort en 1951), de J.H. Rosny Aîné, de Max Bégouen (Quand le mammouth ressuscita, 1928) et de Jean de Quirielle (Les voleurs de cerveaux, 1920).
          Et nous clôturerons le siècle par les Lettres de Malaisie (1898) de Paul Adam (1862-1920), une utopie dans laquelle l'énergie sexuelle est captée pour servir la recherche scientifique.
          A compter du début du XXème siècle, il devient de plus en plus malaisé de suivre une à une les œuvres qui paraissent. La production s'est tellement diversifiée qu'elle épouse étroitement la vie des journaux et revues et apparaît, souvent inattendue, dans toutes les formes littéraires, des plus sophistiquées aux plus populaires, de la nouvelle au roman en passant par la scène et, déjà, le cinéma. C'est ainsi qu'en 1903, le premier Prix Goncourt est décerné à John Antoine Nau (alias Eugène Torquet, 1873-1918) pour son roman Force ennemie qui traite d'un transfert d'esprit par delà les espaces intersidéraux. Néanmoins, d'autres noms émergent de l'énorme masse de récits scientifiques. Gustave Le Rouge (1867-1938) publie La princesse des airs (1902) que suivront Le sous-marin Jules Verne (1903), Le prisonnier de la planète Mars, complété par La guerre des vampires (1908-1909), sans oublier Le mystérieux Docteur Cornélius (1912-1913). Tous ces ouvrages ont été récemment réédités dans l'excellente collection 10/18 de l'Union Générale d'Editions à l'initiative de Francis Lacassin. Elles démontrent « une imagination, un lyrisme débridés, servis par le don de faire revivre les sensations visuelles, auditives, tactiles et olfactives » - J. Bellemin-Noël & J. Raabe in Histoire littéraire de la France, déjà cité.)
          C'est aussi à partir de 1902 que paraissent les premiers Illustrés, ancêtres des Bandes Dessinées des années 1930 jusqu'à nos jours : Les Belles Images (1902), L'Epatant (1907), La Jeunesse Illustrée (1903)... Ces périodiques pour enfants accueilleront largement les feuilletons d'anticipation scientifique.
          C'est également dès 1898 mais surtout à partir de 1903 que sont projetés les films de Georges Mélies (1861-1938), prince de la féerie, roi de l'animation, génie des truquages du début du cinéma et dont on ne dira jamais assez la part importante qu'il prit dans l'évolution du 7ème Art. Rappelons au moins Le voyage dans la Lune (1903), Le voyage à travers l'impossible (1904), 20 000 lieues sous les mers (1907), La conquête du pôle (1912). Son plus sérieux concurrent fut Ferdinand Zecca (1864-1947) de chez Pathé qui donnera lui aussi un Voyage dans la Lune (1905) suivi du Voyage autour d'une étoile (1906). Malheureusement, après des débuts prometteurs, le cinéma français retrouvera rarement les chemins de l'Imaginaire ainsi que nous le verrons dans ce pèlerinage temporel.
          Quelques auteurs d'importance font encore leur apparition en ce début de siècle. Gaston Leroux (1868-1927), père du célèbre Rouletabille et l'un des premiers grands romanciers de la littérature policière, livre en 1903 La double vie de Théophraste Longuet, récit du choc entre le présent et le passé par réincarnation interposée. Il renouera avec la fiction scientifique dans Le fauteuil hanté (1909-1910), une histoire criminelle où les meurtres sont perpétrés à l'aide d'inventions nouvelles, puis avec La Poupée sanglante et La machine à assassiner (1924), histoires d'automates pourvus de cerveaux humains. Han Ryner (Henri Ner — 1861-1938) s'attache plus particulièrement à répandre le pacifisme : Le sphynx rouge, roman individualiste (1905) où des « tueurs de guerre » assassinent les chefs d'Etat dans l'espoir de faire cesser un conflit ; Les Pacifiques (1914) qui nous font retrouver les Atlantes, et cette fois dans un pays au régime anarchique et parfait ; enfin Les Surhommes, roman prophétique (1929), histoire d'une nouvelle race surgie après un cataclysme.
          Le numéro un du Je sais Tout, un magazine des éditions Pierre Lafitte chargé de concurrencer Lectures pour Tous, sort le 15 février 1905. Cette nouvelle revue, qui durera jusqu'en 1939, publiera elle aussi de très nombreux récits de fiction scientifique, souvent en pré-originale. Un Prix sera même créé en 1921 destiné à récompenser un « roman scientifique et d'aventures ». Clément Vautel, J.H. Rosny aîné, Gaston Leroux, Bernhard Kellermann (Le tunnel, 1914, publication interrompue, qui inspirera un film à Kurt Bernhardt en 1933 et dont la version française sera interprétée par Jean Gabin), Maurice Leblanc, Pierre de La Batut (La jeune fille en proie au monstre, 1921) y furent publiés.
          L'année 1908 se révèle également très riche en nouveaux talents. Raymond Roussel (1877-1933), l'un des précurseurs du surréalisme, fait éditer ses Impressions d'Afrique et récidivera avec Locus Solus (1914) ; deux ouvrages « où nous nous trouvons en présence de la fiction technique à l'état pur, rehaussée par une écriture admirable » (Pierre Versins). On pourrait citer L'île des pingouins d'Anatole France (1844-1924) essentiellement allégorique. Mais c'est surtout Jean de La Hire (1877-1956) et Maurice Renard (1875-1939) qui vont interrompre un instant notre avance.
          Le premier, de son vrai nom Adolphe d'Espie de la Hire, était promu à ses débuts à la « grande » littérature et d'aucuns le considéraient comme un successeur d'Emile Zola. Le succès de La roue fulgurante (1908), histoire de soucoupes volantes qui se déroule en partie sur la planète Mercure, dédiée à Michel Zévaco et publiée en feuilleton dans Le Matin, décida finalement une autre carrière. Elle sera abondante en romans d'anticipation scientifique où le bien et le mal s'affrontent le plus souvent sous les traits de deux personnages antinomiques : Léo Saint-Clair, dit le Nyctalope (car il a la faculté de voir la nuit) et Léonid Zattan (ou Glô von Warteck ou Mezarek), incarnation de la terreur et de l'épouvante, car Jean de La Hire, auteur populaire avant tout, utilise les ressorts traditionnels du genre. Paraîtront successivement et entre autres dans les années suivantes : L'homme qui peut vivre dans l'eau (1908), Le mystère des XV (1911) essai de colonisation interplanétaire, Le corsaire sous-marin (1912), Au-delà des ténèbres (1916) se déroulant au XXXème siècle, et bien sûr Lucifer (1922), Belzébuth (1930), Les mystères de Lyon (1933) qui sont quelques unes des aventures du célèbre Nyctalope que nous avons mentionné plus haut.
          Le second, Maurice Renard, est considéré comme le meilleur écrivain d'anticipation des années 1900-1930, entre J.H. Rosny et Jacques Spitz — que nous rencontrerons plus loin — . « Son goût prononcé pour l'horreur scientifique, » disent J. Bellemin-Noël et J. Raabe, « en fait le meilleur représentant français de la tradition britannique qui va du Frankenstein de Mary Shelley au Dr Jekyll et Mr Hyde de Stevenson. Le docteur Lerne, sous-dieu, publié en cette année 1908, et dans lequel un savant se livre à des greffes animales et jusqu'aux greffes de cerveaux, est bientôt suivi par Le péril bleu (1910), remarquable récit où l'humanité ne constitue que le bétail sous-atmosphérien d'une race supérieure. Puis viendront entre autres L'homme truqué (1921), un aveugle pourvu d'électroscopes, Le singe (1925) — en collaboration avec Albert-Jean — non moins remarquable récit d'atmosphère et de création d'androïdes, Un homme chez les microbes (1928), relation d'un voyage dans le microcosme.
          En 1912, les éditions Méricant lancent une collection, Les récits mystérieux, où figureront de nombreuses anticipations, mais qui ne durera que deux années à peine. Nouvelle tentative de collection spécialisée, Le roman scientifique (Belgique, 1913), un seul titre paru. Au cinéma, on remarque Un obus sur Paris d'Henri Fescourt, œuvre presque prémonitoire. Et tandis que la guerre éclate l'année de la parution de La conquète d'Anthar de Marcel Roland, un roman des temps à venir qu'il avait déjà fait précéder par Le déluge futur (1911), la cause de l'anticipation scientifique semble entendu. Les lendemains joyeux se sont définitivement enfuis pour céder la place à une « nouvelle sorte d'épopée (qui) accentuera ses couleurs de terreur et de cruauté » (J. Bellemin-Noël/J. Raabe). Une exception à cette règle : Voyage au pays de la quatrième dimension (1913) du journaliste Gaston de Pawlowski (1874-1933) dans lequel l'humanité pourra connaître le bonheur.
          En 1919 paraissent plusieurs romans de Maurice Leblanc (1864-1941), surtout connu pour avoir créé le personnage d'Arsène Lupin, gentleman cambrioleur. Les trois yeux, qui nous intéresse particulièrement, a pour thème la communication interplanétaire entre la Terre et Vénus et la restitution cinématographique de notre passé par l'intermédiaire de films pris par ces derniers. L'année suivante, Leblanc renouera avec le roman scientifique dans Le formidable événement qui voit disparaître la Manche et se réunir la Grande-Bretagne et la France sous forme d'une péninsule. 1919, c'est aussi la naissance d'un périodique, Sciences et Voyages (1919-1935) consacré à la vulgarisation scientifique mais qui ne cessera pratiquement pas de publier en feuilletons des romans d'un grand intérêt comme La fin d'Illa (1925) de José Moselli, Les chasseurs d'hommes (1929-1930) de René Thèvenin, Sur l'autre face du monde (1935) de A. Valérie.
          Revenons un instant à José Moselli (mort en 1940) qui offre la caractéristique d'une production parmi les plus importantes jamais réalisées et sans la moindre parution en librairie (sinon à une date récente lorsque l'énorme talent de cet auteur fut enfin reconnu). Son œuvre de science-fiction est exemplaire : Les conquérants de l'abîme (1922) détournent le Gulf-Stream pour réchauffer le Labrador ; Le messager de la planète (1924) dépose un habitant de Mercure au pôle Sud ; La fin d'Illa (1925, son chef-d'œuvre) est celle du continent Mu ; quant à La guerre des océans (1928-29), elle est livrée par des hommes rendus amphibies en remplaçant un poumon par des branchies.
          En 1920, Claude Farrère, le futur académicien français (1876-1957), déjà responsable en 1911 de La Maison des hommes vivants où se déroulaient des expériences en vue d'acquérir l'immortalité, Claude Farrère donc revient à l'anticipation pour donner une contre-utopie réactionnaire, Les condamnés à mort, où des « ouvriers esclaves se révoltent dans une société future, mais ils seront vaincus grâce à un rayon désintégrant instantanément la matière » (F. Daussy — La littérature française de science-fiction dans la première moitié du XXème siècle, mémoire de maîtrise de philosophie, Clermont-Ferrand, 1975). En 1921, les éditions Férenczi lancent leur collection Les romans d'aventures. A compter de cette date et jusqu'à la fin des années 30, Férenczi, Tallandier, Fayard, entre autres éditeurs, se livreront une sorte de lutte par collections d'aventures interposées et dont la plus célèbre reste sans conteste la Bibliothèque des Grandes Aventures (Tallandier) de 1923 à 1941 environ (appelée encore Les Tallandier bleus) qui livre en plusieurs séries près de 650 titres dont 150 environ intéressent notre propos.
          En 1921, Théo Varlet (1878-1938), associé à Octave Joncquel, publie son Epopée Martienne en 2 volumes : Les Titans du Ciel et L'agonie de la Terre. Toujours réunis, les deux auteurs donneront encore en 1923 une intéressante variation de La machine à explorer le Temps d'H.G. Wells avec La belle Valence. Paul Féval fils (1860-1933) et H.G. Magog s'associent également pour livrer en 1922 le premier des six volumes des Mystères de Demain, qui se déroulent dans un lointain futur. Une femme — enfin ! — Noëlle Roger (en réalité Hélène Pittard-Dufour, 1874-1953) rédige depuis la Suisse Le nouveau déluge la même année, première anticipation d'une série importante et plaisante dont on retiendra encore Le nouvel Adam (1924), Le soleil enseveli (1928), Le chercheur d'ondes (1931) et, surtout, La vallée perdue (1939) qui abriterait au cœur même de la Suisse, une civilisation inconnue. Toujours en 1922, un certain Léon Creux retracera Le voyage de l'Isabella au centre de la Terre et la découverte d'une anti-Terre.
          L'année suivante, Fernand Mysor réalise avec Les semeurs d'épouvante une plongée subjective au temps des dinosaures et Luitz-Morat raconte avec le film La Cité foudroyée une destruction imaginaire de Paris dont l'originalité doit tout au talent du scénariste Jean-Louis Bouquet (1898-1978).
          1925 pourrait être celle d'André Armandy (pseudonyme d'André-Albert d'Aguilard, 1882-1958) avec Le Nord qui tue et surtout Le démon bleu dans lequel apparaissent des hommes-larves. En 1927 est créé le Prix Jules Verne dont nous avons déjà signalé l'existence à propos de la revue Lectures pour Tous. Il sera décerné six années consécutives, en particulier à L'Ether Alpha (1929) d'Albert Bailly où se rencontrent des « fils du radium » sur notre satellite. Cette même année paraissent Les petits hommes de la pinède d'Octave Béliard (mort en 1951), histoire de l'amour impossible d'un homme envers une femme appartenant au microcosme. Nous ne saurions non plus passer sous silence Radio-Terreur d'Eugène Thébault où un savant fou tente de détruire le monde. Signalons aussi Le Napus, fléau de l'an 2227 de Léon Daudet (1867-1942), membre de l'académie Goncourt, fils du célèbre auteur des Lettres de mon Moulin qui fut marié à Jeanne Hugo, la petite fille de l'écrivain, de 1891 à 1895. Ce récit, qui voit la matière vivante se volatiliser, fut publié l'année même où, incarcéré à la suite d'un procès, Daudet s'était évadé en Belgique. Et à propos de Belgique, notons qu'un certain Georges Sim publia en 1928 Le Roi des glaces, Les nains des cataractes et quelques autres ouvrages mineurs mais néanmoins marqués par la fiction scientifique. Il s'agit bien entendu d'un pseudonyme de Georges Simenon, le père du commissaire Maigret.
          Les cinq années qui vont de 1928 à 1933 se révèlent encore très intéressantes en raison du nombre exceptionnellement élevé de collections abritant des œuvres conjecturales. Il est hors de propos de vouloir citer ne fut-ce que le dixième des titres publiés durant cette période. Parmi les meilleurs, Trois ombres sur Paris, de H.G. Magog (1928) où un savant, développant des cerveaux, crée des surhommes ; Félifax (1929) de Paul Féval fils, histoire d'un homme-tigre conçu par une femme inséminée artificiellement du sperme d'un tigre ; La révolte des pierres de Léon Groc (1882-1956) qui voit se préparer une invasion de Sélénites, créatures minérales. Plusieurs récits envisagent la fin de la civilisation par La mort du fer (1931) de S.S. Held, La mort de l'or (1933) de Pierre Hamp et ceux qui annoncent le prochain conflit avec l'Allemagne se multiplient : L'Allemagne attaquera le... (1932) de Jean Bardanne, On se bat dans l'air (1933) de Roger Labric. Mais le meilleur se situe du côté des récits d'Eugène Thébault (déjà cité) — Les deux reines du pôle Sud (1932) avec une civilisation magnétique issue des Sumériens — , de Raymond de Rienzi dont Les Formiciens (1932) conte une fantastique épopée de l'ère secondaire dont les acteurs ne sont autres que des fourmis. Et pour ne pas oublier le cinéma, Abel Gance réalise en 1930 La fin du monde, puis René Clair tourne en 1931 A nous la liberté autour de l'automation abusive. Quelques années plus tard, certaines similitudes dans Les temps modernes (1936) de Charles Chaplin manqueront de peu de déclencher un procès que le cinéaste français, admirateur de Charlot, parviendra à éviter à son confrère anglais.
          La bande dessinée de son côté subissait les premiers assauts anglo-saxons. Mickey, Robinson, lançaient sur le marché de nouvelles figures : Tarzan, Guy l'Eclair alias Flash Gordon, Mandrake. Une page était en train de se tourner. La littérature française d'anticipation scientifique jetait cependant de beaux feux grâce à Régis Messac (1893-1945) dont le Quinzinzinzili (1935) est tout ce qu'ont retenu du Pater Noster (par l'altération de qui es in coeli) les enfants survivants d'une guerre chimique future. Mais La cité des asphyxiés (1937), du même, n'est pas moins intéressant et renouvelle le voyage dans le temps. R.M. de Nizerolles (alias Marcel Priollet) publie en interminables fascicules des aventures planétaires et interplanétaires : Les aventuriers du ciel (1935-1937), Les robinsons de l'île volante (1937-1938). L'académicien André Maurois, après plusieurs incursions dans l'imaginaire scientifique et utopique (Voyage au pays des Articoles, 1927 ; Le peseur d'âmes, 1931) rédige en 1937 La machine à lire les pensées. Mais c'est à Jacques Spitz (1896-1963) qu'échoie le redoutable honneur de clore une époque avec une production qui se rapproche de plus en plus de l'esprit science-fiction au sens moderne du terme, sans pour autant se couper de la longue tradition qui va mourir avec lui. Des huit romans qu'il a publié entre 1935 et 1945, retenons L'Agonie du globe (1935) dans lequel la Terre est coupée en deux, Les évadés de l'an 4000 (1935) où le refroidissement du globe oblige un groupe de survivants à fuir vers Vénus, La guerre des mouches (1938) qui voit des insectes mutants remplacer les hommes, L'homme élastique (1938) qui démontre que les êtres peuvent être agrandis ou rapetissés à volonté, L'œil du purgatoire (1945) enfin où une invention permet à l'œil de voir l'avenir.
          Mais nous avons rejoint la deuxième Guerre Mondiale.

 

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