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On s'en souviendra

Olivier GIRARD

, 1999

          1 - Une époque formidable

          Il faut s'y faire : la science-fiction, qui vivotait péniblement - paisiblement? - il y a encore une poignée de mois en France, s'est réveillée. Et depuis, elle n'en finit pas de courir ! nouvelles collections, nouvelles revues, nouveaux auteurs, des manifestations de grande envergure - on se souviendra longtemps d'Utopia 98 : il y a là de quoi en dérouter plus d'un. De toutes jeunes entreprises font leur entrée dans le paysage éditorial à peu près aussi vite que l'acné sur le visage de nos lecteurs les plus juvéniles - certaines disparaissent d'ailleurs tout aussi subitement - , et c'est jusque dans les couloirs feutrés des grands groupes parisiens que la vague du renouveau, du changement, fait des ravages.

          De ce point de vue, 1998 apparaît comme une manière d'année étalon, tout à fait typique de ce qu'est/sera 1999, 2000 et peut-être même 2001. Une année de changement donc, d'évolution, mais aussi de positionnement. La sauce monte et le fera encore probablement quelque temps : à chacun de s'ancrer avant qu'elle ne retombe. Ceux qui y seront parvenus resteront, pour les autres...

          Quoi qu'il en soit, le grand vainqueur dans tout ça c'est avant tout le lecteur qui, pour peu qu'il parvienne à s'informer correctement - les revues sont là pour ça - , se voit proposé une offre considérable et, bien souvent, de qualité (mais si...) L'autre grand gagnant, c'est évidement l'auteur. Les débouchés sont désormais multiples, tant dans le domaine de la nouvelle que du roman, des débouchés rémunérés, qui plus est. D'où déjà, et plus encore dans l'avenir, souhaitons-le, de nouvelles vocations, de nouveaux noms qui apparaissent çà et là.

          Que ce phénomène, qu'on appellera renouveau faute d'un terme plus approprié, soit durable, s'inscrive dans une mécanique temporelle plus vaste, un phénomène de flux et de reflux, ou encore se résume, comme certains le pensent, à un sursaut artificiel, il ne nous appartient pas ici de le déterminer. 1998 fut une très bonne année pour la littérature de science-fiction et 1999 le sera sans doute tout autant.

          Nous nous contenterons de cette affirmation. Alors ne boudons pas notre plaisir... et savourons !

          2 - Des changements dans le milieu éditorial

          Au jeu des chaises musicales dans le sérail des gros groupes éditoriaux, en 1998 le premier à avoir tiré son épingle du jeu c'est incontestablement Gilles Dumay. En effet, le fondateur des éditions Orion (associées aux éditions du Bélial' sous le label de la collection Bifrost/Étoiles Vives) s'est vu confié le 10 octobre dernier la lourde charge qu'est la destinée de la plus prestigieuse collection poche de SF en France : Présence du Futur des éditions Denoël. Il avait alors 26 ans ! Prenant ainsi la relève de Jacques Chambon - parti chez Flammarion mettre sur pied une collection de science-fiction grand format intitulée Imagine. Gilles Dumay devra non seulement redorer le blason de , mais aussi assurer la direction de Lunes d'encre, nouvelle collection grand format après l'arrêt de Présences, collection où l'on annonce d'ores et déjà Christopher Priest, Barry hugarth, Peter S. Beagle, Robert Charles Wilson entre autres.

          Ainsi nommé chez Denoël, Gilles Dumay laisse derrière lui deux places vacantes. Four les éditions Encrage, c'est dorénavant Thomas Bauduret qui assure la destinée de Lettres-SF. Quant à celle des éditions Orion, elle est désormais entre les mains du Lyonnais André-François Ruaud. Pour J'ai lu, 1998 fut incontestablement l'année Millénaires, du nom de la nouvelle collection de l'éditeur parisien. Une collection très ambitieuse et en semi-poche, qui plus est, se proposant de nous offrir le meilleur des littératures de l'Imaginaire, et ceci au-delà du clivage des genres. Bref un vaste programme, et un changement aux allures de révolution chez cet éditeur qui, jusqu'ici, ne publiait que du poche.

          La situation du côté des éditions Fleuve noir, tant au niveau directorial - où il est attendu des nominations depuis plusieurs mois - qu'au niveau éditorial, semble pour le moins confuse. Cela n'a pas empêché la vénérable maison de l'avenue d'Italie, à Paris, d'amorcer une série de rééditions et d'inédits, elle aussi en semi-poche. Et surtout la publication d'Escales sur l'horizon en février, énorme anthologie 100% francophone, toujours en moyen format et présentée par Serge Lehman : volume d'une qualité remarquable. Un succès qui semble avoir durablement relancé la mode des anthologies francophones chez cet éditeur, puisque le Fleuve proposa quelques mois plus tard Fantasy - cette fois d'un médiocre niveau - et annonce pour 99 une anthologie steampunk sous la houlette de Daniel Riche : Futurs Antérieurs [préface]. Sans oublier une anthologie de fantastique moderne, ainsi qu'une suite à Escales sur l'horizon - sous la direction de Jean-Claude Dunyach. Ouf!

          Pour poursuivre avec les nouvelles collections, on ne peut oublier de citer Abysses, de la Libraire des Champs-Elysées - des bouquins en format poche à la couverture couramment hideuse mais dont certains titres sont tout à fait dignes d'intérêt - , Nocturnes des éditions Oriflam - qui propose des volumes anthologiques grand format centrés sur l'univers lovecraftien - et enfin l'arrivée des toutes jeunes éditions Nestiveqnen, qui se lancent sur le marché avec une collection poche, Horizons, déclinée en plusieurs sous-collections, science-fiction, fantasy, fantastique, une gamme qui ne propose que des auteurs francophones.

          Le marché n'est toutefois pas indéfiniment extensible et le lecteur sait se montrer sélectif. De sorte que si les petits nouveaux furent nombreux en 1998, cette année fut aussi celle de la mort ou de la mise en sommeil de quelques maisons. Florent-Massot d'abord, et sa collection de poche SF qui n'eut qu'à peine le temps de nous proposer quatre titres. 4-Dimensions ensuite, dont la formule particulière de la diffusion presse, qui nécessite inévitablement un tirage important, n'a pas su trouver son public. Les éditions Baleine, mises en redressement judiciaire ; une situation qui semble menacer sérieusement la pérennité de la collection Macno, série très inégale reprenant approximativement la formule du Poulpe et inaugurée par un Ayerdhal en forme. Les éditions du Khom-Heïdon, dont les nouveautés se font rares ; à l'instar de celles des éditions DLM : un état de fait particulièrement regrettable qui nous prive de l'excellente revue/anthologie CyberDreams - support qui a grandement contribué à la promotion en France d'auteurs comme Greg Egan ou Eric Brown - et de la collection poche qui l'accompagnait...

          3 - Pour le plaisir de lire

          Ces nominations, nouvelles collections et remaniements de toutes sortes, ne doivent pas nous faire oublier l'essentiel : les livres. Et si 1998 fut riche en remous internes au petit monde de l'édition - SF ou pas d'ailleurs - ce fut également une année extraordinairement chargée au niveau de la production d'ouvrages.

          Je débuterai mon choix des incontournables - totalement subjectif comme il se doit - par les recueils de nouvelles et anthologies, ce qui, au regard du contenu et de l'objet du volume que vous tenez entre vos mains, se veut somme toute une approche logique.

          Dans ce domaine, force est de saluer les efforts de deux éditeurs, le Fleuve noir et Bélial'/Orion. Avec Escales sur l'horizon, le premier nous a proposé ce qui me paraît être l'événement majeur de l'année : une anthologie totalement francophone, énorme qui plus est (seize textes!) et, répétons-le, d'un niveau littéraire fort élevé. Ce pavé est inévitable, tant pour ses qualités que pour ce qu'il représente. Si vous ne l'avez pas encore lu, faites-le !

          Les éditions du Bélial'/Orion - dont je ne me priverai pas de parler sous le simple prétexte qu'il s'agit de l'éditeur de l'excellent ouvrage que vous êtes présentement en train de lire ! - se sont quant à elles fait une spécialité des fictions courtes. On soulignera Fées et Gestes, gros et beau recueil de nouvelles d'une fantasy débridée et inventive - qu'on préférera, et de loin, au volume Fantasy du Fleuve noir ; une anthologie thématique au titre évocateur d'Histoires de cochons et de science-fiction (!) ; deux recueils enfin particulièrement dignes d'intérêt car mettant chacun en vedette des auteurs jusqu'alors assez méconnus, tout du moins du grand public, je veux parler du Canadien Andrew Weiner avec Envahisseurs !, et bien sûr du français Jean-Jacques Nguyen et ses Visages de Mars - ce dernier ayant été, rappelons-le, lauréat du Grand Prix de l'Imaginaire 99 pour sa nouvelle proposée dans Escales sur l'horizon et ouvrant le présent volume.

          Pour rester avec les jeunes auteurs - entendez débutants et/ou inconnus dans notre beau pays - apparus en 1998, je signalerai pour la sphère francophone deux premiers romans : Le Roi sans visage d'Hervé Jubert (coll. Abysses de la Librairie des Champs-Elysées) et Le Crépuscule des elfes de Jean-Louis Fetjaine (Belfond). Le premier est un petit bouquin difficilement classable, à mi-chemin entre steampunk et fantastique, au rythme enlevé et très amusant - par souci d'exhaustivité, on précisera que Jubert vient tout juste de publier son deuxième roman, chez J'ai lu cette fois, intitulé Sinedeis. Quant au Crépuscule des elfes, il s'agit d'un ouvrage de fantasy pur jus assez conventionnel mais néanmoins palpitant, d'une maîtrise étonnante. Bref, deux livres à lire sans sourciller.

          À deux nouveaux auteurs francophones répondent deux auteurs anglo-saxons, deux autrices plutôt, l'une anglaise, l'autre américaine, et toutes deux publiées chez un éditeur de mainstream. Mary Doria Russell, l'anglaise, nous offre avec Le Moineau de dieu (chez Albin Michel) un premier roman stupéfiant, l'histoire d'un contact extraterrestre en 2019 et des efforts de l'ordre Jésuite pour concrétiser ce contact autrement que par l'entremise des paraboles géantes du programme SETI. Ce livre est tout simplement un chef-d'oeuvre. Avec Les Chiens monstres de Kirsten Bakis (chez Plon), c'est dans le New York du début du XXIe siècle que nous nous trouvons transportés, un New York où débarquent subitement d'étranges créatures, des chiens de haute taille se tenant à la manière des humains et doués de sapience ! D'où viennent-ils, qui sont-il ? Quelque part entre L'Île du docteur Moreau et Demain les chiens, entre steampunk et prospective, Kirsten Bakis signe un roman très personnel, sensible et passionnant.

          L'un des aspects les plus marquants de 1998, c'est à coup sûr le fait que, côté nouveautés étrangères, il n'y eut pas que des auteurs anglo-saxons dans les bacs de nos chers libraires. 98 nous a ainsi révélé que l'Italie possédait elle aussi une science-fiction riche et inventive, ainsi qu'un ambassadeur de choc en la personne de Valerio Evangelisti et de son personnage fétiche, l'inquisiteur Nicolas Eymerich. Une SF mâtinée de fantasy et historiquement décalée à découvrir sans tarder (trois tomes à ce jour, tous chez Rivages Fantasy).

          Autre auteur à suivre, jusqu'ici inconnu en France et révélé en 1998 avec rien moins que deux romans : Michael Marshall Smith. Le premier, Avance Rapide chez Pocket, est un polar cyberpunk amusant et dynamique qui se lit d'une traite. Beaucoup plus sombre, Frères de chair (Calmann-Levy), variation sur le thème des manipulations génétiques et des univers virtuels, est une déception.

          Pas à proprement parler un débutant, ni non plus un total inconnu, Paul J. McAuley aura néanmoins réellement pris toute sa dimension en France pendant cette année 98 avec, lui aussi, deux romans publiés, plus un troisième en janvier 99 (Féerie, éditions J'ai Lu coll. Millénaires). Premier roman de l'auteur à paraître en français, Les Conjurés de Florence (Denoël coll. Présences), qui prend pour cadre une Italie imagée du XVIe siècle et plus particulièrement la ville de Florence, est un pur joyau d'inventivité, un polar steampunk réjouissant, à lire absolument. Quant à Quatre cents milliards d'étoiles, édité par J'ai lu, c'est un space opera très classique mais divertissant - chronologiquement le premier roman écrit par McAuley.

          Toujours dans la désormais défunte collection Présences, je signalerai le Kirinyaga, une utopie africaine de Mike Resnick, recueil de nouvelles d'un auteur qui ne m'a que très rarement convaincu mais fait montre ici de réelles capacités narratives et soulève avec justesse le problème de la pérennité des cultures. Une réussite saluée par une kyrielle de prix.

          Enfin, et pour en terminer avec les éditions Denoël (pour un temps !), on lira avec grand plaisir L'Héritage de saint Leibowitz par Walter M. Miller, roman complété et achevé par Terry Bisson après la mort de l'auteur en 96 et qui fait suite à Un Cantique pour Leibowitz ; un opus qui devrait ravir les amateurs d'univers post-cataclysmiques. A saluer pour ce qu'il est : un classique du genre.

          Au rayon des classiques, justement, ou de ceux en passe de le devenir, impossible de passer sous silence L'Eveil d'Endymion de Dan Simmons chez Robert Laffont en Ailleurs et Demain, qui clôt ce chef-d'oeuvre majeur qu'est le cycle d'Hypérion. Dans la même collection, on ne manquera pas Les Vaisseaux du temps, suite avouée et superbe de La Machine à explorer le temps de H. G. Wells par Stephen Baxter, pas plus que, toujours en Ailleurs et Demain, Excession de Iain M. Banks, nouvelle pierre au monument SF du cycle de la Culture.

          Les Presses de la Cité ont également contribué à la richesse de l'année 98. Je retiendrai le Fondation en péril de Greg Benford, premier volet d'une trilogie dont chaque opus est signé d'un auteur différent et qui prend pour cadre l'univers de Fondation créé par Isaac Asimov. Autre gros morceau, le dernier Kim Stanley Robinson, S.O.S. Antartica, où l'auteur de la Trilogie Martienne nous expose en près de six cent pages très hard science les enjeux écologiques, scientifiques, politiques et économiques qui pèsent sur le continent blanc. Un ouvrage difficile mais impressionnant de maîtrise. Reste pour finir Voyage au bout de l'esprit, second Omnibus consacré aux romans de Robert Silverberg et réunissant quatre de ses meilleurs titres, dont L'Oreille interne (rebaptisé Dying Inside), Le Livre des Crânes et L'Homme programmé. Une somme indispensable à toute bibliothèque SF qui se respecte.

          Four en revenir aux francophones, outre les auteurs et volumes évoqués plus haut, trois titres me paraissent être à distinguer. Jihad tout d'abord, de Jean-Marc Ligny, encore et toujours aux éditions Denoël (coll. Présences), qui nous dépeint un proche futur de totalitarisme et d'inégalité sociale glaçant de vérité. Aucune étoile aussi lointaine de Serge Lehman ensuite (J'ai Lu coll. Millénaires), roman qui, malgré quelques défauts de structures et des personnages parfois peu crédibles, n'en reste pas moins une grande et belle aventure spatiale. Abzalon de Pierre Bordage enfin (L'Atalante), autre grande saga de l'espace, elle aussi non exempte de défauts mais forte d'un tel souffle épique qu'on avale ses cinq cents pages sans même s'en apercevoir. Ces trois romans sont, chacun à leur manière, représentatifs d'une science-fiction française capable de divertir puissamment, d'innover, de transgresser ; représentatifs, en définitive, d'une science-fiction telle qu'elle devrait toujours être : une littérature de genre.

          N'en déplaise à certain, j'achèverai ce petit tour d'horizon des immanquables de l'année par un nouveau et bref crochet dans ce pays sans limite qu'est la Faërie. En effet, la fantasy nous a, elle aussi, offert plus d'une perle en 98.

          Aussi ajouterai-je à la liste des quelques titres déjà cités dans ce domaine l'extraordinaire Neverwhere de Neil Gaiman (J'ai Lu Millénaires), ouvrage de fantasy urbaine qui vous emmènera dans les méandres d'un Londres souterrain fantastique en compagnie d'une série de personnages non moins étonnants. Ce livre est à proprement parlé une merveille et ne doit être manqué sous aucun prétexte. À ne pas manquer non plus Tigane, de l'immense Guy Gavriel Kay (L'Atalante), sans doute à ce jour son meilleur roman traduit en français. Ce qui ne doit pas vous empêcher de lire ses autres titres disponibles (chez J'ai Lu et L'Atalante), tous excellents. On complétera pour finir ses rayonnages avec le puissant Trône de fer de George R. R. Martin (Pygmalion) et La Compagnie noire de Glen Cook (L'Atalante, encore), deux ouvrages fort différents mais constitutifs d'une fantasy littéraire, construite et enivrante.

          4 - en guise de conclusion

          À l'évidence, les dix textes de ce best of achèveront de vous convaincre, non seulement de l'imposante richesse éditoriale de l'année passée, mais également, si besoin était, de la capacité des auteurs francophones à produire de grands textes de science-fiction.

          Et avant de découvrir les destins exceptionnels, tragiques ou magnifiques des personnages de ces dix nouvelles, on s'autorisera une pensée pour un autre personnage, bien réel celui-là mais non moins surprenant et inlassable promoteur d'une science-fiction de qualité : Alain Dorémieux, disparu en 1998.

          Ce livre est dédié à sa mémoire.

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