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Médecine, Grand-Guignol et Science-Fiction

Pierre STOLZE

Cyberdreams n°8, octobre 1996

     En octobre 1995, est paru dans la collection Bouquins des Éditions Robert Laffont, un fort volume intitulé Le Grand-Guignol, rassemblant cinquante-cinq pièces de ce théâtre de la terreur, lesquelles étaient précédées d'une longue préface et enrichies de notices dues à Agnès Pierron, et également suivies d'annexes nombreuses.
     Or, à lire ces pièces trop longtemps et injustement oubliées, on ne peut s'empêcher d'y trouver de nombreux points communs avec la littérature de Science-Fiction. Ce sont ces convergences étonnantes qui vont nous intéresser.
     Et nous commencerons par un personnage clé, aussi présent dans les textes science-fictifs que dans le théâtre du Grand-Guignol : le docteur en médecine.

I — Médecine et Science-Fiction.

     Le médecin est beaucoup plus qu'un simple savant. Comme il a percé tous les secrets de la vie, c'est un véritable droit de vie et de mort qu'il a acquis sur quiconque. Mieux encore, cette vie, le médecin peut la reproduire à volonté, l'améliorer, il peut rendre les gens invulnérables, immortels, surpassant par là le Créateur Lui-Même.
     Depuis l'illustrissime docteur Frankenstein, héros éponyme du premier roman de Mary Shelley, que d'aucuns, ainsi Brian Aldiss, considèrent comme le texte fondateur de la Science-Fiction, les docteurs vont fleurir dans les titres de nombreux romans relevant peu ou prou du genre. Voici (et ma liste ne sera pas exhaustive) :
     L'Expérience du Docteur Heidegger de Nathaniel Hawthorne (1837)
     Le Docteur Mystérieux d'Alexandre Dumas (1870)
     Une Fantaisie du Docteur Ox de Jules Verne (1872)
     L'Étrange Cas du Docteur Jekyll et de Monsieur Hyde de Stevenson (1885)
     L'Île du Docteur Moreau de H.G. Wells (1896)
     Le Docteur Mystère de Paul d'Ivoi (1900)
     Le Docteur Lerne, sous-dieu de Maurice Renard(1908)
     Le Mystérieux Docteur Cornélius de Gustave Lerouge(1913)
     La Vengeance du Docteur Mohr de Gustave Lerouge (1914)
     The Devil Doctor de Sax Rohmer (1916)
     et, plus près de nous,
     Docteur Bloodmoney de Philip K. Dick (1965)
     L'Île du Docteur Mort de Gène Wolfe (1970)
     Docteur Adder de K.W. Jeter (1983)
     Docteur Squelette de Serge Brussolo (1987) II était donc tout à fait normal que La Grande Anthologie de la Science-Fiction, 44 tomes dans le Livre de Poche, comportât un volume intitulé Histoires de Médecins (1983), avec des textes signés, notamment, par Robert Silverberg, C.M. Kornbluth, Catherine L. Moore, James Tiptree Jr., John Brunner, Fritz Leiber, Philip José Farmer ou R.A Lafferty.
     A côté des romans, pléthore sont les films de SF dont l'intitulé nomme tel ou tel docteur, en sus des inévitables adaptations cinématographiques du Docteur Jekyll ou de L'Île du Docteur Moreau. Je ne citerai que la trilogie du Docteur Mabuse de Fritz Lang (1922-1932-1960), Docteur X de Michael Curtiz (1932) et sa suite, Le Retour du Docteur X de Vincent Shermann avec Humphrey Bogart (1939), ou encore Docteur Folamour ou Comment J'ai Appris à Cesser de M'Inquiéter et à Aimer la Bombe de Stanley Kubrick (1964)
     II est, en outre, une multitude d'ouvrages ressortissant à la SF dont le titre ne comporte pas le mot « docteur » et dont, pourtant, un des personnages principaux est bien un médecin. Je n'en prendrai pour preuve que ce seul exemple vernien, Les Aventures du Capitaine Hatteras (1864) : sur le vaisseau du capitaine Hatteras en route vers le Pôle Nord, a embarqué le docteur Clawbonny. Au milieu des pires épreuves, ce dernier va faire preuve de talents insoupçonnés, quasi miraculeux : avec son thermomètre, il fabrique une balle de mercure gelée (il fait alors — 47 ° degré la nuit) afin de tuer un ours (II, 4) ; de la même façon, il peut fabriquer une balle d'huile d'amande douce ; il fera même sauter cinq dangereux plantigrades à la fois (II, 13) ; avec un morceau de glace, il taille une lentille qui permettra d'allumer de l'amadou (II, 15) ; il construit un phare électrique avec une pile de Bunsen (II, 8) ; il est capable de bâtir un véritable fort dans les glaces (II, 6) ; il s'avérera un excellent cuisinier et même charmeur d'oiseaux (II, 16). Bref, c'est lui qui sauve l'expédition et lui permet d'atteindre le Pôle Nord. D'où ces répliques : « Est-ce un dieu, pour faire des miracles ? » (II, 4) ; et à propos du phare : « Voilà Monsieur Clawbonny qui fait du soleil, à présent. » Frankenstein se comparait à Dieu, le docteur Lerne était dit « sous-dieu ». Le docteur Clawbonny se contente d'accomplir des miracles.
     Si les docteurs se multiplient à l'intérieur des textes de Science-Fiction, ils se multiplient également parmi les auteurs du genre.
     Un des tout premiers grands textes de science-fiction française fut Star ou Psi de Cassioppée de Charles Defontenay, publié en 1854, et reparu chez Denoël (PdF n° 145) en 1972. On ne sait à peu près rien de cet auteur réellement précurseur pour avoir écrit « le premier »space-opera« véritable de l'histoire de la conjecture romanesque rationnelle » (Pierre Versins, Encyclopédie de l'Utopie, des Voyages Extraordinaires et de la Science-Fiction), rien... sinon qu'il fut médecin !
     Voici une liste, encore une fois non exhaustive, d'auteurs de SF qui furent (sont) en même temps médecins ou ont exercé (exercent) une profession périmédicale (dentiste, pharmacien...) :
     Domaine étranger :
     Conan Doyle, médecin de marine
     A. Bogdanov-Malinovski, dirigeant bolchevique, auteur de L'Étoile Rouge (1908), traitant de la supériorité technique et sociale des Martiens, et de L'Ingénieur Menni (1913).
     Mikhaïl Boulgakov, auteur du best-seller mondial Le Maître et Marguerite, mais également de deux récits de Science-Fiction Les Œufs Fatidiques (1924) et Cœur de Chien (1925).
     David Keller, auteur de La Guerre du Lierre (1930), médecin généraliste puis neuropsychiatre.
     Alan E. Nourse (alias Roger Bretnor), auteur de Révolte sur Titan (1954), et, entre autres nouvelles, de Mon Frère en Cauchemar (1953, in Histoire de Cosmonautes, LdP n°3765).
     Cordwainer Smith ; si l'auteur du cycle des Seigneurs de L'Instrumentalité fut secrétaire d'ambassade en Chine, colonel des services de renseignements durant la deuxième guerre mondiale, conseiller militaire en Corée et en Malaisie, s'il parlait couramment sept langues, il obtint également son doctorat de médecine en 1935.
     Domaine français :
     Charles Defontenay
     Eugène Sue, chirurgien de marine
     Jules Claretie (1840-1913), fidèle disciple de Charcot et de l'école de la Salpetrière (Jean Mornas, 1885, L'Œil du Mort ou L'Accusateur, 1887, L'Obsession, 1908)
     André Couvreur, l'inventeur de l'inénarrable professeur Tornada (Une Invasion de Macrobes, 1909)
     Octave Béliard (Aventures d'un voyageur qui explora le temps, 1909)
     Stephan Wul, dentiste
     André Ruellan (alias Kurt Steiner), autre dentiste
     Jacques Barbéri, un troisième dentiste !
     Pierre Barbet (1925-1995) : docteur en pharmacie
     Claude Cheinisse, époux de Christine Renard, et qui devait utiliser tragiquement sa connaissance des poisons.
     ·&9;Certes, il existe également des médecins ayant fait dans la littérature générale, et certains furent nobelisés (Roger Martin du Gard, Boris Pasternak ou Georges Duhamel), mais pas de façon aussi massive qu'en Science-Fiction.
     Le premier à avoir souligné les liens privilégiés qui unissaient médecine, « romans médicaux » et Science-Fiction fut Jean-Jacques Bridenne dans son ouvrage La Littérature Française d'Imagination Scientifique (1953), ouvrage republié en 1983, avec une préface de Jacques van Herp, pour le compte de Madame Bridenne, sur les presses des éditions Antarès. Un chapitre de l'étude de Bridenne s'intitule d'ailleurs Le Cas de la Médecine Littéraire. Parmi les auteurs relevant de la « littérature d'imagination scientifique », Bridenne s'intéresse plus particulièrement à deux auteurs de pièces de Grand-Guignol, André de Lorde et Alfred Binet. Ce qui pourrait surprendre de prime abord. Surprise qui s'atténue dès que l'on apprend que Binet était médecin et de Lorde fils de médecin.

Il — Médecine et Grand-Guignol.

     Concernant le Grand Guignol, un rappel historique s'impose. Voici un extrait du texte de quatrième de couverture, signé Guy Schoeller, pour le volume de la collection Bouquins intitulé Le Grand-Guignol :
     « Le Grand-Guignol est à la fois un lieu et un genre.
     Genre théâtral qui a touché un public averti de 1897 à 1962, le Grand Guignol n'a rien du spectacle de marionnettes. Théâtre d'horreur et d'épouvante où se jouent « tous nos cauchemars de sadisme et de perversion » (Anaïs Nin), le Grand-Guignol, situé impasse Chaptal à Pigalle, désigne aussi le lieu où furent montés les pièces comiques et les drames appartenant à ce répertoire. »
     Mais pourquoi cette curieuse appellation de « Grand-Guignol » ? Le fondateur de ce genre si particulier, Oscar Méténier, s'en est expliqué. Le personnage de Guignol fut longtemps censuré en tant que porte-parole impertinent des canuts lyonnais. Voici que surgit un nouveau Guignol sur la scène, un Guignol qui a grandi et qui saura se défendre.
     Précisons les caractéristiques essentielles d'une pièce de Grand-Guignol. :
     mort systématique sur scène (d'un ou plusieurs protagonistes, parfois de façon atroce, et le plus souvent à la fin de la pièce ; on tue beaucoup après avoir crevé les yeux, sur la scène de l'impasse Chaptal)
     brièveté de l'action : une pièce de Grand-Guignol n'excède guère les vingt minutes / une demi-heure. Lors d'une soirée, plusieurs pièces étaient jouées à la suite, avec, en principe, une alternance drames / comédies.
     psychologie minimum, suspense maximum : tout doit viser à l'efficacité, tout doit concourir à maintenir le spectateur en haleine. C'est ce que l'on ne voit pas (encore), c'est ce que l'on attend, pressent, qui doit provoquer la plus grande angoisse.
     fantastique absent : pas de fantôme, de loup-garou, de diable, de vampire. Le surnaturel est totalement banni de ce genre de spectacle. Une exception (et encore !) L'Homme qui a vu le Diable de Gaston Leroux, pièce jouée pour la première fois le 17 décembre 1911, d'après une nouvelle de 1908.
     ·&9;Un des personnages les plus récurrents du Grand-Guignol est le médecin, le plus souvent chirurgien et expérimentateur. Les auteurs n'hésiteront pas à présenter, sur scène, des opérations médicales plutôt sanglantes.
     Et, comme en Science-Fiction, les médecins eux-mêmes auteurs seront légion au Grand-Guignol. Citons :
     Olaf, alias Joseph Babinski (1857-1932) ; neurologue, élève de Charcot, il découvrit le fameux réflexe dit « de Babinski ».
     René Berton (1872-1934) : médecin en Périgord avant de monter à Paris et d'y faire une carrière littéraire.
     Maurice Level (1875-1926) : cousin de l'écrivain fantastique Marcel Schwob, il a signé de nombreux contes noirs, et fut l'un des rares auteurs du répertoire d'épouvante à avoir été traduit en anglais avant d'être joué aux États-Unis.
     Alfred Binet (1857-1911) : successeur d'Henri de Baunis au laboratoire de psychologie physiologique à la Sorbonne en 1891, créateur du premier test pour les enfants des écoles, il mena, à propos des divers degrés de l'hystérie et de la folie, des enquêtes fouillées aussi bien auprès des prestidigitateurs, des joueurs d'échecs, des comédiens... et des auteurs dramatiques. Sa rencontre avec André de Lorde est décisive. Avec ce dernier, il écrira de nombreuses pièces pour le Grand-Guignol dont plusieurs sont restées des classiques.
     André de Lorde (1869-1942) : certes, il ne fut pas médecin, mais fils de médecin. Polygraphe de talent s'étant essayé à tous les genres, y compris le roman galant, sa réputation, de son vivant, égalait celle des plus grands.
     Et je n'oublierai pas Adrien Barrière qui poursuivit des études de droit et de médecine. S'il ne fut pas dramaturge, il fut illustrateur et réalisa de terrifiantes affiches pour le Grand-Guignol. Ses premiers faits d'armes ? Avoir vendu à des milliers d'exemplaires des caricatures des professeurs de la Faculté.
     Il existe d'André de Lorde un texte tout à fait passionnant concernant les antécédents du Grand-Guignol, ses cousinages et métissages possibles, ses sources d'inspiration ; il s'agit de la préface qu'il rédigea pour une anthologie de contes noirs, intitulée Les Mystères de la Peur, anthologie concoctée avec Albert Dubeux (librairie Delagrave, 1927).
     Pour André de Lorde, la littérature de la peur a toujours existé. Et il cite Dante et les « Mystères » du Moyen Âge, Shakespeare et Agrippa d'Aubigné, puis les romantiques allemands (Arnim, Chamisso, et surtout Hoffmann), le roman « noir » ou « gothique » anglais (Horace Walpole, Clara Reeve, Ann Radcliffe, William Beckford), en insistant sur le Moine de Lewis. Après avoir rendu tout ce qu'il fallait rendre au maître Edgar Poe, de Lorde cite les spécialistes français du genre, Nodier, Nerval, Gautier, Erckmann-Chatrian, Barbey d'Aurevilly, Villiers de l'Isle-Adam, Mérimée, Schwob. Et il en arrive aux créateurs du « merveilleux scientifique » « source abondante de terreur et de délices » (p. 1327 de Grand-Guignol, collection Bouquins). S'il passe rapidement sur Jules Verne (qui « s'était borné à considérer comme accomplies certaines découvertes qui existaient déjà virtuellement », p. 1327, ibid.), il s'arrête plus longuement sur des auteurs comme Wells, Rosny Aîné ou Maurice Renard.
     Pour André de Lorde, pas de doute : de même que la science a sa place dans le roman, elle a sa place au théâtre. Surtout au Théâtre de la Peur. Et ce qu'il écrit, en 1927, de l'apport de la science à la scène vaut toujours pour n'importe quel texte de Science-Fiction :
     « Pourquoi contester au dramaturge le droit de fuir les chemins battus et de chercher des formules inédites ? Pourquoi le confiner dans l'étude de l'éternel adultère, le contraindre à improviser sur un thème séculaire des motifs plus ou moins nouveaux, sans jamais rien désirer d'autre ? Le drame ne peut-il s'enrichir de l'apport magnifique que lui offre la science moderne ? Les mille problèmes nouveaux qui sollicitent le philosophe et le savant ne sauraient nous laisser indifférents si nous voulons faire œuvre utile. « Le théâtre, disait Sarcey, est l'école des mœurs, non l'École de Médecine. » D'accord, mais il ne faut pas jouer sur les mots ; personne ne songerait à prendre pour sujet de pièce une laparotomie [ouverture de l'abdomen] ou la préparation de l'hydrogène ; pourtant, il n'est guère de problèmes scientifiques ou médicaux dans lesquels n'existe pas à l'état de germe une question d'intérêt social. A l'auteur de développer ce germe et de combiner avec une action dramatique les éléments nouveaux qui se présentent à lui de toutes parts. [...] Faut-il rappeler que l'Horrible Expérience [pièce d'André de Lorde et Alfred Binet jouée pour la première fois sur la scène du Grand-Guignol le 29 novembre 1909] a devancé les essais de Carrel sur l'excitation du cœur ? Voilà un cas où la fiction dramatique et la science positive se sont prêté un mutuel appui. Ainsi le théâtre de la Peur a facilité l'étude des questions médicales, de problèmes sociaux dont l'intérêt s'affirme chaque jour plus grand, (p. 1333 et 1334, ibid.) »
     Certaines pièces du Grand-Guignol ont eu un impact « social » plus décisif encore que L'Horrible Expérience. La pièce de Johannès Gravier et A. Lebert, Le Chirurgien de Service (première le 23 novembre 1905), met en cause directement un des règlements de l'Assistance Publique voulant qu'il n'y ait qu'un chirurgien de service par hôpital parisien et que les internes ne pouvaient opérer qu'en présence de ce dernier. Suite au scandale soulevé par la pièce, fut décidée une réforme du règlement des hôpitaux !
     Dans la continuité des réflexions d'André de Lorde, voyons maintenant plus précisément tout ce qui peut rapprocher le Théâtre de la Peur et le « merveilleux scientifique », le Grand-Guignol et la Science-Fiction.

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