Site clair (Changer
 
  Base de données  
 
  Base d'articles  
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Splendeurs et misères de la Science-Fiction française

Stéphanie NICOT

Univers 1987, mars 1987

     « Les sectaires ne sont capables de distinguer que deux couleurs : le blanc et le noir. »
Léon TROTSKI




     La SF française est en crise 1. On ne se lasse pas de le noter de revues en colloques, de festivals en séminaires, de tribunes libres en communications. La SF française est malade. Amer constat. Le remède, lui, semble hors de portée. Il faudrait peut-être commencer par établir un diagnostic... Crise de réception ? Crise d'inspiration ? Crise de l'édition ? La faute aux lecteurs ? Aux auteurs ? Ou aux éditeurs et à leurs relais : les directeurs de collection ?

 

     Crise de réception ? L'idée a parfois été avancée : abrutis par la vidéo, les jeux électroniques, gavés de cinéma SF, de publicité SF, les lecteurs potentiels se tourneraient de moins en moins vers la SF, et donc vers la SF française. Voire : il y a aujourd'hui beaucoup moins de collections que dans les années 70, mais les chiffres de vente globaux de la SF sont stationnaires ou même en légère augmentation. Alors ? Certains ont prétendu que la SF française est trop politisée (Andrevon !), trop stylisante (Jouanne, Dunyach, Barbéri...) ou trop pessimiste (presque tous !). Mais la SF n'est-elle pas, comme l'ont montré des écrivains comme Ballard, Brunner, Jeury ou Priest, la seule littérature reflétant le monde moderne ? Et les best-sellers de la SF internationale (Dune, Tous à Zanzibar ou La Forêt de cristal) ne sont pas spécialement gais ! On a aussi affirmé que les lecteurs voulaient de la distraction (sous-entendre inintelligente...) pour oublier le chômage, la montée du terrorisme aveugle, la crise des valeurs traditionnelles (rayez les mentions inutiles)... L'effondrement rapide des deux collections limitées à l'héroïc-fantasy, « Plasma » et « Temps Futurs » (l'une francophone et l'autre plutôt anglo-saxonne), a fait justice de ces explications simplistes.

 

     Crise d'inspiration ? Ce serait donc la faute aux auteurs. Cette idée commence à faire son chemin chez ceux qui détiennent un pouvoir éditorial dans la SF en France. Les directeurs de collection ne publieraient pas beaucoup de romans ou de recueils français faute de bons manuscrits ? Voire : lorsqu'ils en trouvent, certains directeurs de collection les refusent parfois pour des motifs autres que littéraires ! Mais les écrivains français sont-ils au-dessus de tout soupçon ? Produisent-ils vraiment une SF inventive, passionnante, attractive, narrative ou s'obstinent-ils souvent à écrire de beaux textes bien creux ? La question est posée, par le pouvoir éditorial (ce qui pourrait bien être suspect) mais aussi par quelques critiques et nombre de lecteurs-fans (ce qui mérite de retenir l'attention et, au minimum, d'ouvrir le débat).

 

     Crise d'édition ? La raréfaction des collections a indiscutablement pesé sur les auteurs français : quelques directeurs de collection sont aujourd'hui en position de quasi-monopole, situation aggravée par le pouvoir décisionnaire de directeurs commerciaux (C'est Jean-Claude Lattès qui imposa, par exemple, la publication intensive de Conan et l'arrêt des auteurs français et britanniques, au grand dam de Marianne Leconte ! Et pour finir, la disparition de Titres SF). Ce monopole de fait confère une énorme responsabilité aux directeurs des collections spécialisées, et ce au moment où la plupart d'entre elles (poche ou super-luxe) ne publient pour ainsi dire jamais plus d'auteurs français débutant. Rien ne devrait d'ailleurs changer à court terme... Si l'on excepte le Fleuve Noir, très ouvert aux nouveaux auteurs s'ils s'adaptent aux critères précis de la collection « Anticipation », il n'y a guère que trois éditeurs qui puissent accueillir les auteurs français qui n'ont pas le statut de locomotive ou d'écrivain maison : J'ai lu, « Fictions » à La Découverte et « Présence du futur » chez Denoël (mais le remplacement d'Elisabeth Gille par Jacques Chambon laisse planer une incertitude sur l'orientation future de la plus Francophone des collections de SF).
     En fait, pour éviter de reprendre éternellement les mêmes polémiques et pour essayer d'aborder la crise de la SF nationale avec un minimum de recul critique, il faut poser plusieurs questions précises :
  • Quel est, depuis la Seconde Guerre mondiale, le statut et la place de la SF française dans la SF mondiale ?
  • Les auteurs français sont-ils ennuyeux et manquent-ils d'idées ?
  • L'appareil éditorial français, et ceux qui le dirigent pour la SF, ont-ils la volonté et les moyens de publier les écrivains français au niveau où ils le méritent ?
     La SF française : une littérature sous influence...

 

     La SF est née, aux Etats-Unis, avec le début du siècle. 1926 et Hugo Gernsback sont les référents les plus communément admis ; ils en valent d'autres. Au moment où l'anticipation française, florissante à la fin du XIXe siècle et au tout début du XXe s'apprêtait à disparaître dans la débâcle de 1940 (seul Barjavel a survécu, dinosaure et symbole d'une époque révolue, reconverti dans la littérature générale), la SF américaine créait ses catégories et tout un appareil de reproduction et de légitimation autonome : revues et directeurs influents, fanzines et clubs de fans, auteurs et conventions, puis plus tardivement (en fait, surtout aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale) — collections séparées. En gros, le modèle qui fait aujourd'hui autorité (avec des hauts et des bas, avec ses limites à tel ou tel moment, dans tel ou tel pays) dans toutes les SF du monde (Etats-Unis, Grande-Bretage, France et Québec). La France a découvert dans l'enthousiasme, avec les GI's et la libération (sans oublier le plan Marshall !), cette nouvelle littérature qui promettait des univers infinis à l'homme !
     Mais très vite, l'explosion de la SF se tarit. Pourtant, avec la création des revues Fiction et Galaxie on aurait pu croire que le genre allait avoir droit de cité dans notre pays : des intellectuels prestigieux (Boris Vian !), des médias s'intéressaient à cette littérature qui semblait apporter des réponses aux interrogations existentielles et aux préoccupations modernistes... Les deux collections « Fleuve Noir » et « Rayon Fantastique » permettaient aux écrivains nationaux de s'exprimer : Gérard Klein, Jean-Pierre Andrevon, Michel Jeury, Philippe Curval et bien d'autres se sont fait connaître à cette époque. Plus dure sera la chute : la SF se scinde alors irrémédiablement : au « Fleuve Noir » l'aventure facile (mais des auteurs français qui acceptent cette optique) et dans « Présence du futur » (lancée en 1954) les traductions anglo-saxonnes. Entre-temps, le « Rayon Fantastique » et Galaxie ont rendu l'âme. Cet effacement rapide du genre, ou plus précisément des auteurs nationaux, a empêché la constitution, dès cette époque, d'une « école » française de SF aux côtés des traductions.
     Quoi qu'il en soit, la SF française perd une première occasion même si Fiction reste alors le lieu de débat et de publication privilégié. Le lancement du « Club du Livre d'Anticipation », à l'initiative de Jacques Sadoul, est certes une démarche importante, mais les auteurs français n'y sont pas admis (exception faite de Francis Carsac). En fait, c'est Mai 68 qui relancera la SF sur le devant de la scène et donnera aux écrivains français l'occasion de publier : « Ailleurs et demain » est lancée par Gérard Klein en 1969, J'ai lu crée son département SF avec Jacques Sadoul en 1970, tous les autres éditeurs suivront...
     Après une période faste, où il faut bien avouer qu'on publia en matière d'auteurs français le pire comme le meilleur, l'édition subit la récession : effondrement de la plupart des collections (les moins bonnes ou les plus fragiles économiquement) et dans la foulée crise des débouchés pour les auteurs nationaux, crise d'autant plus grave que le boom des années 70 avait amené à la SF des dizaines de jeunes auteurs, persuadés que les débouchés s'offraient à eux à l'infini. La parenthèse s'est vite fermée.
     Et à l'aube des années 90, les interrogations se font jour dans le petit monde de la SF française : Que faire comme dirait un certain ?

 

     Écrire autrement ?

 

     C'est une idée qu'Elisabeth Gille a défendue avec persévérance. Selon elle, « la SF française... est trop intériorisée ». Ces romans-là, ajoutait-elle, « très souvent... sont ternes... sont petits » (Fiction n° 356). Quelques mois avant de quitter Denoël et d'abandonner la direction de « Présence du futur », Élisabeth Gille déclarait, à propos des nouveaux auteurs américains : « Ils s'intéressent tous de très près à la science et à la technologie, même si ce ne sont pas tous des scientifiques de profession. Ça, ça me paraît très important, ce retour de la science dans la SF » Et Gille de préciser, a contrario, à propos des auteurs français : « Il n'y a aucun signe d'un quelconque renouveau de la SF en France, mais alors strictement aucun... » (Métal Hurlant n° 120, juin 1986). On sait que Gérard Klein publie de plus en plus de récits de hard science en « Ailleurs et demain » ou du moins de romans qui, comme l'excellent ORA : CLE de Kevin O'Donnel, font appel à un imaginaire à forte composante scientifique. Et qu'il sinquiète régulièrement du désintérêt des auteurs français, en particulier des jeunes, pour la technologie et — ce qui est sans doute plus grave ! — pour les découvertes qui font irruption aujourd'hui dans le champ des connaissances : le moindre auditeur des radios périphériques sait que les manipulations biologiques marqueront l'horizon du troisième millénaire (la plupart des lecteurs de cet article y entreront, de plain-pied !) et aucun écrivain français, ou presque, ne s'en préoccupe dans ses fictions. Curieux, non ? Autre directeur de collection, Jean-Pierre Andrevon affirme que l'auteur français, littéraire par excellence, « passe donc, par ignorance, a côté du substrat SF que représentent toutes les technologies et découvertes des vingt dernières années » ; il ajoute : « Ils font de la littérature... Ils font du style. » Andrevon conclut enfin par une sentence en forme d'exécution sommaire : « Il fut un temps où l'on se désespérait de ce que la SF fût une littérature d'idées qui n'avait pas trouvé son style. En marchant vite, on peut dire qu'aujourd'hui les idées ont disparu chez nos jeunes auteurs... au profit du beau style » (Séries B spécial SF française, hiver 1986.) Même discours chez Daniel Riche (qui n'a jamais été, il est vrai, un fervent défenseur de la SF nationale, même la meilleure, la plus originale, qui lui semble bien mal en point) : « A trop vouloir nier ou évacuer la science et la technologie, les fictions francophones de la jeune génération s'enlisent dans les marécages de l'hermétisme, du maniérisme et, pour tout dire, de l'ennui » ! (idem).
     A moins d'y voir exclusivement un sombre complot des autorités éditoriales, on ne peut que s'interroger face à ce faisceau convergent d'analyses chez des spécialistes qui n'ont guère eu jadis des avis identiques sur le genre. Ni la même attitude envers la SF française. On retrouve d'ailleurs, le même son de cloche chez un Québécois comme Jean-Marc Gouanvic, anthologiste et directeur littéraire d'Imagine : « Je trouve que ce qui manque à la plupart... c'est l'ampleur imaginaire. Je trouve que les auteurs français sont en général trop polarisés sur l'écriture, la recherche stylistique ; c'est important mais il me semble qu'ils ne parviennent pas à prendre leurs distances par rapport à une tradition littéraire lourde. En France... on a l'impression qu'on ne peut pas écrire sans se référer, consciemment ou non, aux valeurs de la littérature 'haute' ou de la littérature bourgeoise. » (Proxima n° 1, nouvelle série, automne 1986.)
     De la littérature pour la littérature, un imaginaire atrophié, aucune curiosité intellectuelle pour le développement des sciences et des techniques : le procès fait à la SF française — et donc par ricochet à ses auteurs ! — semble donc sans appels ! Pourtant si l'on jette un rapide coup d'oeil sur le catalogue des divers éditeurs de SF, on trouve néanmoins un nombre non négligeable de récits ambitieux dont certains peuvent rivaliser avec l'équivalent anglo-saxon : on songe à Joëlle Wintrebert avec Les Maîtres-feu et Chromoville, à Serge Brussolo et Ambulance cannibale non identifiée ou La Colère des ténèbres, à Christian Léourier et Ti-Harnog, à Emmanuel Jouanne et Nuage ou Damiers imaginaires, à Pierre Stolze et Marilyn Monroë et les Samouraïs du Père Noël, à Jean-Pierre Hubert et Le Champ du rêveur, à Richard Canal et La Malédiction de l'éphémère... On pourrait allonger la liste, en particulier en citant quelques bons titres de la collection « Anticipation » du Fleuve Noir. Aujourd'hui, la SF française (à quelques exceptions près qui creusent leur trou en dehors des écoles et des catégories comme Antoine Volodine et ses romans en « Présence du futur » : Biographie comparée de Jorian Murgrave, Un navire de nulle part et Rituel du mépris) semble se partager en « raconteurs » et en « littératurants ». Et bien peu d'espace demeure pour ceux qui voudraient fusionner les traditions nationales (style, phrasé, introspection, dimension sociopolitique) et les spécificités propres au genre science-fiction. Car, à force de débattre à perte de vue sur les apports réciproques des mots Science et Fiction (ou, pourquoi pas, on l'a fait un temps, de substituer — tour de passe-passe, linguistique supposé régler le dossier ! — au terme science-fiction celui de speculative-fiction), et de savoir si la science n'a plus de raison d'être dans une littérature censée représenter la modernité, on finit par oublier que la SF est née avec le XXe siècle, aux Etats-Unis, dans le temple du capitalisme moderne, et que son surgissement s'est fait au rythme de l'industrialisation : Grande-Bretagne, France puis Québec. Et qu'il n'y a ici guère de hasard et plutôt beaucoup de dialectique, voire de raison pure !
     La science, l'interrogation scientifique. On en revient là, même si l'attitude de certains — pouvoirs en place, directeurs de collection à qui on a connu d'autres amours, d'autres modes ! — qui s'en font les porteurs relève pour le moins du soupçon : ne s'agit-il pas de justifier le refus de publier la SF nationale au niveau où elle devrait l'être ?
     Reste un écueil incontournable : les découvertes récentes, les interrogations qu'elles suscitent dans la population ne produisent pour l'instant pas la moindre réflexion chez les écrivains français de SF. Les microprocesseurs font leur entrée dans la vie quotidienne (et même chez les auteurs de SF : nombre d'entre eux travaillent désormais sur ordinateur et le font savoir !) et la SF française ne s'en fait aucunement l'écho : c'est aux Etats-Unis que se publient (on les traduit chez nous, et surtout à La Découverte pour l'instant) Neuromancien et Comte Zéro de William Gibson. Lorsque Patrice Duvic concocte une anthologie sur le sujet, Demain les puces, il ne trouve à adjoindre aux Anglo-Saxons que deux écrivains français, Philippe Curval et Gérard Klein, qui flirtent à eux deux avec le siècle. Un comble ! Même chose en ce qui concerne les manipulations génétiques : La Musique du sang de Greg Bear aborde un thème traité (très différemment !) en son temps par John Crowley avec L'Animal découronné. En France, rien ni personne !
     On pourrait s'intéresser à l'explosion de la vidéo, au surgissement — à l'envahissement ! — de l'image, et pas obligatoirement pour s'en faire le chantre servile. Il suffit de lire les nouvelles satiriques de Jean-Pierre April (comme La Machine à explorer la fiction dans Univers 85) pour se faire une idée des potentialités de tels thèmes. En France, rien ou presque.
     Refus trop fréquent de l'aspect scientifique, mais aussi refus du récit tout simplement... Car si l'absence totale de préoccupation technologique chez les écrivains français peut inquiéter, à juste titre, il ne s'agit pas d'appeler à un retour vers « l'âge d'or » ou vers la hard science ce qui, pour certains, revient probablement au même ! Trop souvent, chez les auteurs français, un texte est jugé pour ses qualités littéraires indépendamment de son contenu, de l'expression d'un imaginaire puissant, du sens du récit, de la présence d'un univers, de personnages, etc. Certes, là encore, il serait dangereux de réduire la SF française à quelque « ligne de conduite » impérative : les écrivains doivent pouvoir s'exprimer et — s'ils le souhaitent — aller à contre-courant de l'avis de la majorité des critiques, des éditeurs, et même du public ! Encore faut-il que ce soit là signe d'une oeuvre forte et originale (comme celle de Jouanne, par exemple) et non mode ou facilité : on favorise aussi parfois l'hermétisme et la « belle écriture »... lorsqu'on n'a rien à dire !
     La littérature française tourne à vide depuis un moment. A force d'avoir expérimenté toutes les avant-gardes, rapidement dépassées par les suivantes, d'avoir voulu rompre avec le récit et favoriser l'introspection à outrance, les écrivains français de littérature générale ont fini par se taire. Ou plus exactement par produire des livres d'une effrayante vacuité, bien écrite certes, mais sans autre objet que la contemplation nombrilique de leur propre impuissance littéraire. A force de se refuser à raconter, l'auteur français de SF n'écrit plus. Ou plutôt il fait de l'écriture, au sens strict du terme. Elisabeth Gille (Fiction n° 356) affirmait que « la SF française, comme la littérature générale... manque d'idée ». Constat intéressant. Mais le lecteur attentif notera avec une certaine surprise que Gille a surtout publié dans « Présence du futur » des auteurs très portés sur l'écriture, au détriment de l'idée justement (tel Jacques Barbéri et son recueil Kosmokrim) et qu'elle a refusé des manuscrits comme La Malédiction de l'éphémère de Richard Canal.
     Alors, les directeurs de collection ?

 

     Tous innocents ?

 

     «Une douzaine de personnes (dont, selon l'aphorisme connu, à la moitié on n'achèterait pas une voiture d'occasion) règnent sans partage sur la science-fiction dans ce pays. »

 

     On l'a dit : les auteurs se refusent trop fréquemment à faire du récit de qualité au profit de l'hyperlittéraire...
     Et si les directeurs de collection, qui font ces constats d'un air navré, recevaient plus de bons manuscrits d'auteurs français, ils les publieraient toutes affaires cessantes : ils veulent des récits passionants, des situations « high tech » ! Voire. Car...
 
11-06-1986
     Cher Y,
     Ce roman est aussi bien écrit que les précédents, sinon plus. Par ailleurs, tu y fais un remarquable effort pour t'adapter à la sensibilité du nouveau public. Je ne sais trop ce qui me retient de le publier. Peut-être l'écriture est-elle un brin trop solennelle ? A ce niveau de qualité je n'ai évidemment aucun conseil à me (sic) donner mais quelque chose me gêne vaguement. Tu as voulu produire un roman, flamboyant et hiératique, et tu y es très bien arrivé. J'imagine que tu n'auras pas de mal à le faire paraître et je te souhaite bonne chance.
     Bien amicalement,
     X

 

     15-06-1986
     Cher X,
     Je vous remercie des appréciations flatteuses que vous avez bien voulu porter sur le manuscrit que je vous avais adressé. De même je vous sais gré de vos voeux de bonne chance... tout en les trouvant redoutablement cyniques.
     Allons droit à ce « quelque chose » qui vous gêne : ne serait-ce pas tout simplement qu'il ne m'a pas été donné de naître en terre yankee ? Cette admirable contrée compte au nombre de ses privilèges celui d'exporter ses auteurs partout, et ici, les meilleurs comme les plus nuls.
     Amer, certes je le suis, et pas qu'un peu.
     Que l'éditeur soit dans la position du juge de droit divin, c'est admis. Mais qui édite ? Lui ou le commis aux écritures comptables ?
     Ou alors je me trompe du tout au tout.
     La politique malthusienne appliquée â l'édition des auteurs français est en train de couler la SF nationale. On n'ira pas jusqu'à adhérer au Front du même nom, pourtant nous sommes nombreux à penser que LE problème de la SF française est d'abord un problème d'édition : à part une poignée d'élus et quelques autres au compte-gouttes, l'ostracisme en question fait peser une menace considérable : dégoûter les gens d'écrire. Ainsi on a vu, depuis une dizaine d'années, disparaître quelques noms qui n'étaient pas forcément négligeables. Tandis que les sottises, nationales ou étrangères font crouler nos bibliothèques.
     Je ne compte pas que cette lettre vous fasse changer d'avis et je ne compte pas vous prendre comme bouc-émisssaire d'une situation qui est durement imposée à bon nombre d'entre nous. Simplement, Puisque c'est le premier contact de ce type que nous ayons, je tenais à vous faire part de mon sentiment à la lecture de votre mot. Je l'ai senti si plein de mauvaise foi... sans doute en faut-il pour barrer d'un trait un travail dont on apprécie les mérites.
     Ou alors c'est que je ne comprends rien a rien...
     Amicalement, quoiqu'il en coûte...
     Y

 

     P.-S. A propos de la « mauvaise foi », je ne puis m'empêcher de noter ce lapsus (à moins qu'il ne soit que la manifestation d'un humour que tous connaissent) : « A ce niveau de qualité, je n'ai évidemment aucun conseil à ME donner... »

 

     Sapristi !
     Pourquoi diable ce directeur de collection X (par ailleurs des plus estimables) refuse-t-il le roman de Y, qu'il aime visiblement au point de ne pas savoir pourquoi ne pas le prendre ? Jacques Goimard, directeur de la collection « Science-Fiction » chez Presses-Pocket, lui donne en quelque sorte la réponse : en poche, les lecteurs « réclament des classiques et plus particulièrement des auteurs connus. Voilà pourquoi je me suis progressivement concentré sur la défense et illustration de Pelot et de Jeury, sans m'interdire des incursions ailleurs, mais en les limitant au plus juste ». Et Goimard d'ajouter : « Ce phénomène n'est pas propre à ma collection : d'autres éditeurs ont également leurs stars. » (Séries B spécial SF française.) De la littérature, on passe à la notion de courbe des ventes et, pour parler net, de taux de profit. Sans tomber dans l'angélisme, il faudrait au moins que ces choses-là soient dites ouvertement. Qu'un écrivain sache que son manuscrit est bon, mais que les services commerciaux de la maison Z ne veulent pas prendre le risque financier de le publier. Mettons les problèmes sur la table : si J'ai lu peut se permettre de lancer Stolze ou Léourier, c'est parce que les récents Van Vogt ou les « novelisations » de cinéma SF ont des chiffres de vente inversement proportionnels à leur intérêt littéraire !
     Une questions reste donc posée : l'auteur cité ci-dessus a-t-il raison d'écrire que « LE problème de la SF française est d'abord un problème d'édition » ? La majorité des lecteurs lisant peu de SF française, les auteurs écrivent peu en tenant compte du goût du public... Au fait, que disait notre directeur de collection X ? « Ce roman est aussi bien écrit que les précédents, sinon plus. Par ailleurs, tu y fais un remarquable effort pour t'adapter à la sensibilité du nouveau public. » Alors ? Notre auteur pourrait, en ramenant la crise de la SF française à une affirmation simple (certains — surtout des directeurs ? — diront simpliste !), avoir raison pour l'essentiel. Car comment peser sur l'écriture (rappelons que c'est tout de même l'une des tâches d'un véritable directeur de collection ou d'un anthologiste) si on n'a pas les moyens d'éditer ? Ou si on ne veut pas éditer ? Gérard Klein dit beaucoup choses sur l'écriture, il a sur la SF française (comme sur le reste) des avis tranchés, pour ne pas tranchants. Mais, s'il restera celui qui a publié Le Temps incertain de Michel Jeury, Klein ne publie pour ainsi dire plus d'auteurs français aujourd'hui : Emmanuel Jouanne est une récente exception (mais pour un seul livre : Nuage). En fait, « Ailleurs et demain » édite exclusivement ses auteurs maison. Retour aux propos précédemment cités de Jacques Goimard... Et impossibilité pour Gérard Klein de pouvoir réellement peser sur l'avenir de la SF nationale. Pour cela, il faut publier ses auteurs ou, pour le moins, un certain nombre d'entre eux.
     Cette restriction assez générale des débouchés rend bien des auteurs français un tantinet paranoïaques : un auteur de SF, à qui je demandais l'envoi de lettres de refus des éditeurs, m'a répondu par une fin de non-recevoir ainsi argumentée : « Les relations de pouvoir qui lient les éditeurs à leurs auteurs, on connaît... Je veux écrire simplement ce que j'ai envie d'écrire... c'est lâche, mais c'est comme cela : j'ai déjà donné. » Et notre auteur de préciser : « Je n'ai pas — je n'ai jamais eu — une mentalité de martyr » ! Voilà quelqu'un qui aurait à dire, mais dans une microsociété où « une douzaine de personnes... règnent sans partage sur la science-fiction dans ce pays », est-ce bien prudent ?
     L'auteur X (revenons à sa lettre) s'inquiète de l'avenir de la SF nationale en interpellant : « A part une poignée d'élus et quelques autres au compte-gouttes, l'ostracisme en question fait peser une menace considérable : dégoûter les gens d'écrire. » L'envoi de plus de 600 nouvelles à Philippe Curval pour son anthologie Superfuturs prouverait pourtant qu'il y a pour le moins un potentiel... Mais combien résisteront (et ce ne sont pas toujours les pires qui s'en vont !) à la course d'obstacles qui les attend ? Et qui les aidera à progresser ?
     La crise des revues n'est pas faite pour améliorer la situation : plus aucun débat ou entreprise critique digne de ce nom ne traverse Fiction (et ce vide permet de rendre à Alain Dorémieux l'hommage qu'il mérite !) et nulle anthologie (sauf Univers, une fois par an ; c'est peu) ne comble cette absence. Une revue de SF se lance au moment où j'écris ces lignes. Sera-t-elle en vie lorsque cet article paraîtra ? Je l'espère. Mais n'en suis pas sûr !
     Dégoûter les gens d'écrire ? On finit par se demander si ce n'est pas déjà en train de se produire pour toute une génération, celle des Jacques Boireau, des Jean-Pol Rocquet, des Michel Lamart, Pierre Giuliani, etc. La présence de si peu d'écrivains nationaux au sommaire d'Univers 87 (à moins de soupçonner Pierre K. Rey d'avoir brutalement adopté cette année un cours « anti-français »(oui, des guillemets nécessaires en ces temps où la vieille droite relève la tête...) en rend peut-être compte à sa manière.

 

     Nombre d'auteurs et de critiques s'interrogent aujourd'hui sur l'avenir de la SF française, sur la place du récit, sur les sujets à traiter... L'exercice de style, la recherche linguistique et le travail sur les formes doivent se poursuivre. Mais est-ce contradictoire avec la volonté de raconter ? Cela ne me paraît pas paraît pas évident, ni même souhaitable. L'alternative, pour les auteurs français, n'est sans doute pas la compromission ou le renoncement : la SF nationale ne doit pas abandonner ses expérimentations, ses qualités littéraires évidentes, ses préoccupations sociales (les jeunes écrivains américains les plus talentueux, comme Adder ou Robinson, y reviennent !) sa réflexion sur notre devenir. Mais, faute de se replier sur des cercles de plus en plus restreints, la SF française doit tirer des bilans, prendre en compte son environnement, et aller de l'avant en produisant une littérature qui parvienne (enfin !) à être à la fois exigeante et populaire. Pari difficile à coup sûr, et qui ne doit pas niveler la fiction et les itinéraires individuels : c'est pourtant celui que devraient relever les écrivains nationaux s'ils veulent passer avec succès le cap délicat que traverse en ce moment la SF française.
     Mais les éditeurs, directeurs de collection et anthologistes ont un rôle : renvoyer au second plan (ne rêvons pas : il existe) le préposé aux écritures comptables. Et publier les écrivains français. Faute de quoi leurs discours pourraient bien avoir pour unique objet une autojustification de circonstance. Et perdre toute efficacité vis-à-vis des auteurs : pour influer, sur la SF française, il faut vouloir (ou pouvoir) en publier.
     Ou choisir de se taire.


 


Notes :

1. Cet article a été publié dans l'édition de 1987 de Univers, l'anthologie annuelle des éditions J'ai lu. Après l'effervescence de la fin des années 70, au cours de laquelle la France compta jusqu'à 40 collections de SF, des anthologies régulières de SF francophone, et une intense activité fanique, le constat finit par s'imposer d'une récession sévère pour les auteurs français. En 10 ans l'offre s'était resserrée à quelques grands éditeurs et des collections de poche publiant essentiellement des traductions anglo-saxonnes. Seule la collection « Anticipation » du Fleuve Noir maintenait une production nationale.« 

Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Articles, catégorie France

Dans la nooSFere : 62614 livres, 58821 photos de couvertures, 57103 quatrièmes.
7958 critiques, 34338 intervenant·e·s, 1333 photographies, 3654 Adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous écrire.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2018. Tous droits réservés.