Site clair (Changer
 
  Base de données  
 
  Base d'articles  
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

CHESSMANCON

Compte rendu de Jacques Guiod et Chantal Plançon

Jacques GUIOD & Jacques GUIOD

Galaxie n° 98, juillet 1972

          La 23e convention britannique de science-fiction s'est tenue du 31 mars au 3 avril au Blossoms Hotel de Chester et fut à cette occasion baptisée Chessmancon. Le comité de la Convention était présidé par Tony Edwards et comprenait plusieurs membres actifs du fandom britannique.
          Plus de 250 personnes étaient inscrites et plus de 200 assistaient effectivement aux activités. Sur ce point, Chester est légèrement en retrait sur Worcester, et cela est peut-être dû aux nombreux retards de la correspondance officielle du congrès. Encore une fois, il n'y avait que six francophones présents sous la forme apparente de cinq Français et d'un Belge. Voilà qui est peu.
          Du côté des auteurs, il fallait remarquer la présence de Larry Niven, qui avait été choisi comme invité d'honneur, ainsi que celle de James White, Bob Shaw, Kenneth Bulmer, Sam Lundvall, John Brunner. Donald Wollheim, Anne MacCaffrey, Harry Harrison, James Blish, Tom Disch, Jim Gwinn, Christopher Priest. Frederik Pohl et Brian Aldiss. Plusieurs inscrits de marque ne vinrent pas, et principalement Danny Plachta, Leigh Brackett et Edmond Hamilton.


          Voici quelles furent les grandes lignes du programme. Nous reviendrons plus tard sur les films, certains discours, et aussi sur les œuvres récompensées à l'issue du banquet.
          Vendredi 31 mars :
          — Programme de films.
          — Ouverture officielle de la Convention.
          — Soirée de films.
          Samedi 1er avril :
          — Speech de Harry Harrison.
          — « Cinquante ans de science-fiction », conférence de Peter Weston illustrée de diapositives.
          — « La violence dans la SF, » par Philip Strick.
          — Speech de Larry Niven, invité d'honneur.
          — Après-midi de films.
          — « Présent et futur de la science-fiction, » par Frederik Pohl.
          — Concours de costumes.
          — Soirée de films.
          Dimanche 2 avril :
          — Diverses réunions : British Weird Fantasy Society, BSFA, etc.
          — Matinée de films.
          — Speeches et discussions avec James Blish et Brian Aldiss.
          — Vente aux enchères.
          — Discussion menée par John Brunner, avec Frederik Pohl, Kenneth Bulmer et Bob Shaw.
          — Banquet de la Convention et remise des prix. Choix des prochaines conventions.
          — Vente aux enchères.
          — Soirée de films.
          Lundi 3 avril :
          — Matinée de films. Clôture de la Convention.


          Larry Niven est loin d'être inconnu du public français ; treize de ses nouvelles ont déjà été publiées par Galaxie et Fiction 1. Deux de ses romans, Ringworld — qui obtint le Hugo et le Nebula — et World of Ptaws seront publiés au C.L.A. Une interview de Niven sera également publiée dans Galaxie. Voyons plutôt ce qu'en dit Frederik Pohl, dans l'introduction du programme de la Convention.
          « Il y a sept ou huit ans de cela, à l'époque où je m'occupais de If, j'avais adopté la politique stupide de publier dans chaque numéro une histoire qui fût écrite par quelqu'un de totalement inconnu. Je reçus un jour une histoire venant d'une personne portant le nom improbable de Larry Niven (qui oserait donc s'appeler ainsi ?). Ce n'était évidemment pas la meilleure nouvelle que j'ai jamais reçue mais ce n'était pas non plus la pire. Il y avait pourtant quelque chose qui m'attirait ; cette histoire s'intitulait The coldest place (l'Endroit le plus froid) et avait pour sujet le phénomène bien connu que c'est sur Mercure, planète la plus chaude du système solaire, que se trouve également l'endroit le plus froid, qui n'est autre que la face éternellement obscure de la planète.
          C'était il y a plusieurs années. Larry est maintenant devenu celui qui a le plus grand nombre de chances d'être mon auteur préféré dans le domaine de la SF. Larry a par-dessus tout le don de combiner ce qui se passe aux frontières de la science et l'art de l'écrivain. Il n'y a plus beaucoup de science-fiction de nos jours. La science est de moins en moins présente dans ce que nous continuons d'appeler la SF. Si Larry n'était pas là, je crains bien qu'il nous faudrait changer le nom de ce domaine, et .cela serait vraiment dommage... »


          Avant de revenir sur certains points de cette Convention, nous voudrions rendre hommage à Ted Carnell, qui vient de mourir subitement à l'âge de cinquante-huit ans. Fondateur du magazine New Worlds et rédacteur en chef de celui-ci jusqu'à l'arrivée de Mikael Moorcock, Ted Carnell fut un des hommes à qui la SF anglaise doit beaucoup, sinon tout. Son énorme activité s'exerça dans différents aspects de l'édition puisqu'il fut anthologiste, rédacteur en chef et agent littéraire. La perte de Ted Carnell est profondément ressentie par tous les auteurs anglais, qui avaient trouvé en lui un guide mais aussi un ami.


          La partie du programme consacrée aux films fut assez riche puisqu'il nous fut permis d'assister à cinq longs métrages et à dix courts métrages.
          — Fahrenheit 451,, de Truffaut, d'après le roman de Bradbury. Julie Christie, Oscar Werner et Cyril Cusack.
          — Histoire du bouffon, de Karel Zeman.
          — Barbarella, de Roger Vadim, d'après J.-C. Forrest.
          — Godzilla contre Mothra, de Honda.
          — Le Manuscrit trouvé à Saragosse, de Wojciech J. Has.
          — Cooking price wise : émission culinaire avec Vincent Price, dans le style de Raymond Oliver. Recettes au fromage anglais et plus précisément au Chester.
          — Travelling through time : où l'on apprend avec intérêt l'existence des fuseaux horaires et le caractère subjectif du temps qui coule.
          — Le Retour des Cybernautes, dans la série The Avengers, autrement dit « Chapeau melon et bottes de cuir ». Un CM & BC de la première époque, avec Diana Rigg, Patrick MacNee et Peter Cushing dans le rôle inévitable du savant vengeur.
          — Fine Finney Friends, un épisode de Batman très humoristique avec Adam West et Burt Ward.
          — Breathworld (qui passe systématiquement dans chaque Convention), avec Harry Harrison et d'après le livre de celui-ci, Deathworld 2.
          — Cinq courts métrages entrant dans la compétition du film d'amateur : And on thé 8th day, de Arthur Smith ; The horla, de Bill Davison ; The visitors, de Peter Phillips ; Captain Celluloïd vs. the film pirates, de Louis MacMahon ; Purchase of the North Pole, d'après Jules Verne, de Keith Hodgkinson.


          Frederik Pohl : Présent et futur de la SF, ou Profil de la SF à venir, (extraits)

          « Je voudrais vous parler de ce que la SF peut et doit être, à mon avis. Il y a quelques années, on m'a demandé de faire un cours pour apprendre à écrire et j'ai refusé parce que je ne croyais pas qu'une telle chose pouvait ou devait s'apprendre. Il fut donc décidé que le cours serait fait par quelqu'un d'autre. Je ne pouvais pas accepter cela et je dus donc accepter. Il me fallut un jour parler de l'analyse d'une histoire. Je la divisais en quatre parties.
          La première partie est pour moi la « lettre au rédacteur en chef », c'est-à-dire : que voulez-vous dire dans cette histoire ?
          La deuxième partie, c'est la présentation des personnages.
          La troisième, c'est l'établissement du décor, du milieu dans lequel les personnages évoluent.
          La quatrième, qui est si importante pour tant d'écrivains, c'est le style, la manière de raconter les choses.
          Depuis quelques années, avec le phénomène de la new wave, il semble que l'on ait accordé beaucoup plus d'importance au style, ou même à la typographie, qu'à l'histoire que l'on désire raconter. C'est quelque chose de trop extérieur, qui n'a plus de rapport avec l'esprit même de l'histoire. Il me semble que les grandes histoires, celles qui ont tant fait pour la SF, étaient dépourvues de style. Nous avons tendance à croire que, parce que la SF devient plus à la mode et plus populaire, elle devient en même temps plus littéraire. Je crois que l'importance de la SF repose principalement sur des histoires écrites par des gens comme Doc Smith, Stanley Weinbaum, Edgar Rice Burroughs ou Robert Heinlein. Ils sont libres de tout style, c'est ce qu'ils disent qui est important. C'est une erreur que d'accrocher son histoire à un style préconçu. La SF doit pouvoir explorer de nouvelles manières d'écrire, non dans le style, mais dans une approche plus familière de ce que l'on raconte. Delany est peut-être le seul véritable génie parmi nous ; il est certainement l'un des esprits les plus créateurs de la SF car il innove totalement dans l'histoire mais conserve un style simple et accessible à tous
          Il en est de même pour les personnages. On reprend actuellement des méthodes analytiques qui avaient servi à Dickens ou à Hemingway, qui se penchaient sur eux-mêmes et en tiraient des conclusions pour les autres hommes. Mais qu'en est-il quand ce que l'on décrit n'est pas terrestre, ni humain, ni parfois même organique ?
          Il me semble que dans les histoires les plus récentes, on nous présente trop souvent trois ou quatre personnages assis dans un environnement statique et qui discutent de sociologie, d'écologie, de sexualité, etc. Que ce soit à Londres, à New York ou n'importe où, l'environnement est toujours le même. La SF a la possibilité d'explorer une infinité d'espaces et de temps, de lieux et d'époques qui sont bien plus passionnants que notre maison et notre siècle.
          La SF est depuis quelque temps un moyen de glisser des propagandes à l'intérieur du récit. Jonathan Swift utilisait des techniques de SF pour exprimer sa haine de la noblesse anglaise. Ecrire une histoire de propagande, c'est déshumaniser et diminuer votre audience. La SF peut nous montrer tout ce qui peut se produire, mais cela n'a vraiment rien d'un amusement. La SF à venir, c'est pour moi rien de révolutionnaire mais seulement l'occasion d'explorer les aspects qui auraient pu être négligés jusqu'à présent. La SF à venir sera certainement différente de celle du passé. On pourrait me demander : est-ce que cela va arriver ou espérez-vous que cela arrivera ? Et bien, je répondrais à cela que cela va vraiment arriver. Et vous en avez un bon exemple avec notre invité d'honneur. Larry Niven. Il s'occupe de ce qui se passe en astrophysique et en biologie ; il le traduit ensuite en termes de personnages vivants dans un monde où tout ceci existe vraiment... »
          Ce speech fut évidemment suivi d'une pluie de questions auxquelles Pohl répondit avec son sarcasme habituel. Ce fut plus principalement le problème du style qui créa de véritables polémiques entre Brunner, Priest. Aldiss et Pohl. On retomba alors dans les éternelles questions du style et de la forme, de leurs relations et de ce qu'ils représentent. Et la conversation se poursuivit ainsi pendant près d'une heure...
          Les, deux speeches de Blish et d'Aldiss se voulurent des réponses aux propos de Pohl, mais la conversation glissa rapidement sur la religion, puis la pollution, tombant ensuite dans les plus petits détails (comme le niveau de pH dans telle rivière suédoise...)


          Le banquet fut suivi de ces traditionnels discours et plaisanteries qui ne cherchent qu'à faire plaisir à tout le monde et à n'oublier personne. Plus intéressante fut la remise des prix.
          Le Doc Weir Award, qui récompense la personnalité du fandom la plus sympathique, fut décerné à Phil Rogers (déjà vainqueur l'année dernière à Worcester).
          Le Ken Maclntyre Mémorial Award, créé en mémoire de l'artiste disparu, fut remis à Jim Pitts pour la couverture de l'anthologie de Robert Silverberg, Alpha 2.
          Le Delta Film Group Award récompense deux courts métrages de qualités vraiment très inégales, The horla (qui était de loin le moins mauvais de tous les films présentés) et And on the 8th day (qui n'était pas le pire).
          Le August Derleth Award, qui récompense le meilleur roman de Fantasy de l'année 1971, fut attribué à Mikael Moorcock pour son roman The Knight of the Swords, dont nous reparlerons plus loin.
          Enfin, le prix tant attendu, le BSFA Award, récompensa un recueil de nouvelles de Brian Aldiss, The moment of eclipse, dont nous parlerons également un peu plus tard,
          Il nous a semblé intéressant de nous pencher un peu plus en détail sur un livre de Brian Aldiss, Barefoot in the head, sur lequel le BSFA essaye de bloquer les votes britanniques en vue du Premier Congrès européen de Trieste. Ce roman devrait à mon avis obtenir le Prix européen de la SF, et nous verrons tout à l'heure ce qui le caractérise.


          Michael MOORCOCK : THE KNIGHT OF THE SWORDS

          Premier volet de la trilogie Corum dont les deux autres titres sont The Queen of the Swords et The King of the Swords, ce roman conte les aventures et la quête de Corum Jhaelen Irsei du peuple de Vadhagh, que l'on appelle aussi le Prince à la Robe Ecarlatc.
          Chaque roman peut évidemment se lire comme un tout, mais l'ensemble forme une œuvre de toute première importance, que ce soit dans l'œuvre de Moorcock ou bien dans le vaste domaine de l'heroïc fantasy.
          « C'était une époque riche et sombre. Une époque où régnaient les Maîtres de l'Epée. Une époque où se mouraient les ennemis héréditaires, Vadhagh et Nhadragh. Une époque où apparaissait l'homme, esclave de la peur... qui se donnait alors le nom de Mabden... » (Introduction).
          Envoyé par son père, le Prince Khonskey, vers les citadelles des seigneurs Vadhagh, Corum devra affronter les terribles Mabden, créatures du Chaos, et destructeurs de toute sa race. La sorcellerie viendra à son secours là où l'épée se montre impuissante. Le livre se termine par la destruction du cruel Seigneur du Chaos, le Chevalier des Epées, frère du Roi et de la Reine des Epées.
          Les thèmes chers à Moorcock se retrouvent dans ce livre, qui se dévore comme un roman d'aventures mais qui est en fait une profonde méditation sur la vie, l'amour, le destin, la mort 3.
          Corum découvre la tristesse, la colère, la vengeance, la violence, la cruauté, au contact de la vie. Mais il apprend aussi qu'un rôle lui a été assigné par le Destin, celui d'essayer de rétablir l'équilibre de la Balance Cosmique qui penche considérablement vers le Chaos depuis quelque temps — depuis, en fait, l'apparition de l'homme.
          Moorcock montre tout le mépris qu'il éprouve envers l'homme, stupide et sauvage destructeur de ce qui est beau et bien. Il est comparé au vautour qui arrache la vie d'un jeune poète et lui dérobe de tendres expériences dont l'animal n'a même pas conscience.
          « S'ils avaient conscience de ce qu'ils dérobent, s'ils savaient ce qu'ils détruisent, disait un ancien Vadhagh dans la légende de la Fleur de l'Automne, alors je serais consolé. » (Introduction)
          Héros tragique, ami héros, marionnette dans la main du Destin, Corum lutte pour venger le massacre de sa race. Ses amis meurent pour lui ; tout se paye, et il n'est sauvé qu au prix de morts nombreuses et atroces.
          Frère de Jerry Cornélius, du Champion Eternel et d'Elric de Melniboné. Corum Jhaelen Irsei est le plus jeune des héros moorcockiens mais n'a rien à envier à ses ainés. Ni la fougue, ni la grandeur, ni le désespoir.


          Brian ALDISS : THE MOMENT OF ECLIPSE

          Brian Aldiss écrivait dans l'introduction d'un autre recueil de nouvelles que les images sont la chose la plus importante de la science-fiction.
          Dans The moment of eclipse, Aldiss se sent toujours concerné par la primauté de l'image. La nouvelle qui porte ce titre a dû être choisie pour sa description si improbable et pourtant si véridique du loiasis : un ver parasite de l'homme qui vit sous la peau de celui-ci et apparaît parfois à la surface. C'est bien sûr une métaphore, et il revient au lecteur de découvrir exactement ce qui se cache derrière.
          Les autres nouvelles de ce recueil ont une conception de l'image bien plus légère. Elles possèdent une qualité que leur auteur avait jadis attribuée à Moorcock, la conception esthétique de la vie. Dans The day we embarked for Cythera, des fragments de prose où voitures = carnivores sont insérées dans une conversation superficielle et pleine d'esprit avant pour sujet la métaphysique. Le point le plus extrême de celte conception est peut-être le texte intitule Confluence : il s'agit d'un lexique étranger qui se présente tout simplement sous la forme de concepts tels que :
          AB WE TEL MIN : la sensation de n'être ni d'accord ni pas d'accord avec ce qui est dit à quelqu'un et de souhaiter tout simplement ne plus être en présence de celui qui parle.
          CA PATA VATUZ : le goût d'un grand-père maternel.
          UDI KAL : les vêtements de la femme que l'on aime.
          Ce genre d'esthétisme peut évidemment se rapprocher de l'enfantillage, et il dépend de l'esprit du lecteur ou de l'habileté de l'auteur que ce soit avec délice ou avec irritation.
          Dans d'autres nouvelles, l'auteur ne présente pas au grand jour son bonheur intime. Dans Heresies of the huge God, Aldiss nous présente un lézard grand comme un continent qui vit dans l'espace et se pose sur la Terre comme un papillon sur une fleur ; cette belle description devient alors une satire cruelle et évidente de toute religion organisée.
          II me semble pourtant que les trois plus belles histoires de ce livre sont Orgy of the living and the dying. The worm that files 4, et The circulatlon of the blood. Elles appartiennent toutes les trois à la science-fiction la plus pure mais possèdent aussi beaucoup plus de qualités que cette étiquette restrictive pourrait impliquer. La première de ces trois nouvelles est de loin la meilleure d'un grand nombre d'histoires dont l'action se déroule en Inde et au Pakistan. Elle raconte l'histoire d'un envoyé des Nations unies qui souffre de dérangements du lobe temporal ; ceux-ci se manifestent sous la forme de fragments de dialogues passes, futurs et imaginaires qui lui reviennent sans cesse à l'esprit.
          The worm that files et The circulation of the blood traitent tous deux de l'immortalité (thème qui apparaît bien souvent dans ce recueil, et même dans Confluence, qui possède le concept de TOK AN : deviner subitement la nature et l'imminence de la vieillesse quand on n'en est encore qu'à sa vingt et unième année). The worm that files se lit comme du fantastique de premier ordre mais parait pourtant léger à côté de The circulation of the blood, qui est une merveilleuse histoire pleine de passion et de sensibilité. Sa forme est celle d'une narration pleine de réalisme, et le thème de l'immortalité est explicitement illustré par les vies des personnages principaux. Chaque nouvelle lecture donne une impression différente, découvre une nouvelle image. Aldiss excelle habituellement dans les œuvres plutôt « légères » ; ses histoires plus « sérieuses » sont parfois d'un niveau moins élevé, mais, quand il réussit dans ce genre, le résultat est superbe. C'est le cas de The circulation of the blood et aussi de ce recueil de nouvelles qui méritait vraiment d'obtenir le BSFA Award.


          Brian ALDISS : BAREFOOT IN THE HEAD

          Colin Charteris est le nom du personnage principal du livre intitulé Barefoot in the head. Dans une lettre adressée à Judith Merril. Aldiss écrivait :
          « 8 août 1967 : je suis en train d'écrire ce que j'appelle la série « Charteris », pour en faire par la suite un livre intitulé Barefoot in the head — plein de désespoir, d'humour et de folie psychédélique. Si vous pouviez respirer l'air d'Angleterre ! A part les politiciens, tout le monde a compris que nous ne sommes qu'une nation de seconde catégorie. Quelque chose de toxique et de jouissif a été libéré. Tout démontre cela : poésie internationale au Festival Hall, réunion de hippies à Hyde Park, minijupes qui dévoilent des courbes prometteuses, foules jamais vues auparavant de jeunes beautés nubiles, le génial Whiter shade of pale, qui en est maintenant à sa sixième semaine en tête des hit-parades, le LSD un peu partout... Il me semble bien que je suis moi-même pris dans la tourmente psychédélique ; la série Charteris éclate de tous côté !... »

          Oui est donc ce Colin Charteris ?

          « ...Vous savez qui je suis ; j'étais communiste, je viens du Monténégro ; en Yougoslavie ; j'ai longtemps vécu dans le sud de l'Italie et j'ai toujours rêvé de l'Angleterre. Maintenant que j'y suis, les événements éclatent partout sur ma route... » (in Multi-value motorways).

          Colin Charteris apparut après que les bombes psycho-chimiques eurent éclaté au-dessus de l'Europe, jetant celle-ci dans la guerre psychédélique. C'est là la première guerre de ce genre, mais l'environnement est exactement celui que nous connaissons. Il n'y a pas de noms d'hommes politiques nouveaux mais nous pouvons apprendre que, dans cette guerre, la France est neutre et qu'il y a des camps de prisonniers slaves dans le sud de l'Italie.
          Charteris arrive en Angleterre après la fin de la guerre et rencontre Phil Brashr, sa femme Angeline, Greta, Burton et Robbins, qui appartiennent à un groupe pop portant le nom de The Escalation et vont de ville en ville pour enseigner aux hommes une nouvelle philosophie. Charteris deviendra le principal personnage de cette organisation qui lancera une croisade européenne, non point pour sauver l'Europe mais pour la mettre dans le droit chemin. Ce genre de situation peut sembler très romanesque mais est en fait quelque chose de très commun : à chaque fois qu'un peuple ou une civilisation se demande où il va, des prophètes apparaissent qui montrent le chemin De nombreuses œuvres brésiliennes, les films de Glauber Rocha par exemple, décrivent des situations semblables.
          Les bombes psycho-chimiques ont donné des hallucinations à chaque individu ; dès que Charteris débarque à Douvres, il se trouve accablé par plusieurs images de lui-même. Il peut se voir en train de conduire une voiture qui passe dans la rue, pendu dans la boutique d'un boucher ou bien encore en train de descendre du ferry-boat. Ces images ne sont cependant pas considérées comme étant des conséquences du LSD mais plutôt comme des conceptions de la personnalité selon Gurdjeff.
          « Il se souvenait de ce qu'avait écrit Gurdjeff : l'attachement aux choses laisse vivre en l'homme un millier de moi inutiles ; tous ceux-ci doivent mourir afin que naisse le grand moi. Les images mortes se détachaient de lui. Il allait bientôt naître. Il tremblait. Personne ne veut changer. » (in the serpent of Kundalini.)
          Tel un serpent se débarrassant de sa mue, Charteris doit laisser son passé derrière lui afin de renaître à la nouvelle vie. Il ne veut pas changer mais le devra pourtant s'il veut devenir plus grand que ce qu'il était ou, plus simplement, s'il veut exister. Charteris n'était qu'un homme parmi des millions d'autres et il a maintenant la possibilité de devenir le Saint, le Messie que tout le monde attend.
          « Croyez-moi, le vieux monde a disparu mais sa coquille reste toujours présente. Mais un jour viendra où une bouffée de vent soufflera et qu'apparaîtra un nouveau messie : la coquille s'effritera et les petits enfants courront, l'esprit en fête, dans de nouvelles prairies hallucinées. » (in The serpent of Kundalini.)
          Le roman tout entier est fondé sur la philosophie de Gurdjeff et d'Ouspenski ; toutes les histoires tendent à montrer comment Charteris découvrira, ou plutôt laissera éclater, sa personnalité véritable, son grand moi. Gurdjeff est un bon guide dans cette époque hallucinée. Il existe cependant une étrange force qui réside dans l'homme et qui ne doit pas être réveillée : Gurdjeff lui donne le nom de Kundalini. Pour le philosophe, l'homme doit se réveiller mais le serpent doit rester endormi. Ce dernier représente la puissance de l'imagination qui prend la place d'une fonction véritable. Quand quelqu'un rêve au lieu d'agir, c'est que la force de Kundalini agit en lui. Quand l'homme s'est débarrassé du vieux monde, il ne doit pas rêver au lieu d'agir mais plutôt agir selon ses propres rêves.
          Gurdjeff a donc une résonance très moderne quand il conseille le rejet du vieux monde — « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! » — et la constitution de l'imagination et de la fantaisie comme fondement de l'action — < L'imagination au pouvoir. ! ». Il n'indique cependant jamais comment cela devrait devenir une réalité et voit cette transition d'un point de vue purement mystique et philosophique sans former de propositions concrètes et fondées sur une situation sociale véritable.
          Colin Charteris (principal personnage des nouvelles et poèmes qui composent Barefoot in the head) et Jerry Cornélius (créé par Moorcock et repris par bien d'autres auteurs) ont été considérés par la plupart des critiques comme les deux messies de notre temps. Au travers d'eux, les auteurs veulent créer une nouvelle mythologie pour la seconde moitié du vingtième siècle. Mais à quoi peut donc servir une nouvelle mythologie sinon à donner de nouvelles valeurs à un monde où tous les hommes ont leur prix mais où aucun n'a de valeur intrinsèque. Cornélius et Charteris sont des messies ; mais une telle qualification va bien plus profondément dans le détail. Ce que nous voulons essayer de démontrer.
          Les Messies viennent habituellement de la partie la plus humble de la société. Colin Charteris était un très humble Yougoslave et Jerry Cornélius a été élevé dans une famille cockney.
          Tous les Messies sont à la recherche de leur père, soit qu'ils l'aient perdu, qu'ils l'aient tué ou qu'ils ne l'aient jamais connu. Charteris a perdu toute croyance dans le communisme et cherche maintenant quelque chose de nouveau dans lequel il pourrait croire ; Cornélius n'a jamais connu son père (sa mère a eu un nombre considérable d'amants et ne se souvient même pas des noms de certains !)
          Les Messies s'identifient avec le Christ. Charteris est appelé le Saint tandis que les initiales de Cornélius sont J.C., tout comme Jésus-Christ.
          Les Messies montrent le bon chemin et parlent contre les méchants. Charteris mène une croisade européenne ; Cornélius conduit les peuples vers la mer et débarrasse ainsi la Terre de son cancer.
          Les guides des mouvements millénaristes ont toujours accusé le clergé de se vautrer dans la luxure. C'est ce que fait Charteris, et plus précisément Cornélius quand il reproche à l'évêque Beesley de ne penser qu'à se gaver de sucreries et à courir après les filles.
          En fait, ce genre de comparaisons entre Cornélius, Charteris et les messies « traditionnels » pourrait être poussé dans les plus infimes détails. Tout cela montre vraiment que nous vivons dans une époque où le millenium est profondément ressenti et que la science-fiction en a pris conscience et essaye d'apporter une solution à nos problèmes.


Notes :

1. Voir Noreascon 71, in Galaxie 91.
2. Albin Michel : les Trois Solutions.
3. Voir l'étude sur Moorcock in Galaxie 96.
4. Le Ver ailé, in Fiction Spécial 15

Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Articles, catégorie Conventions / Festivals

Dans la nooSFere : 62614 livres, 58821 photos de couvertures, 57103 quatrièmes.
7958 critiques, 34338 intervenant·e·s, 1333 photographies, 3654 Adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous écrire.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2018. Tous droits réservés.