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Lafcadio Hearn ou Le grand tourbillonnement - Fantôme de la Naissance et de la Mort

Postface de « Fantômes du Japon »

Francis LACASSIN

UGE, Coll. Les Maîtres de l’étrange et de la peur n°4, avril 1980

     A l'ombre des immeubles de béton et de verre de Ginzha (le quartier commercial de Tokyo), à partir de 16 heures, il n'est pas rare de rencontrer des hommes et des femmes ayant revêtu un somptueux kimono pour assister à une représentation de théâtre Nô ou à une réception. Ces élégants traversent avec indifférence de petites rues commerçantes aux boutiques pavoisées de banderoles et d'oriflammes. A certaines portes pendent d'énormes gerbes de fleurs ; comme le révèlent les inscriptions de leurs rubans, les employés de tel café ou de tel salon de coiffure célèbrent ainsi la fête du patron ou commémorent la nième année d'activité de l'établissement.
     Au fond d'un grand jardin, allées et détours, rocailles et buissons ménagent la surprise d'une pagode aux toits recourbés et aux murs de couleurs gaies. L'accès à sa pénombre, trouée par les lueurs dorées d'idoles étranges, est protégé par un géant de bois prêt à bondir. Un faciès grimaçant et un sabre immense aident ce génie bienfaisant à dissuader les démons de se mêler aux fidèles et autres visiteurs.
     A l'entrée d'une autre pagode, sous un dragon plaqué au plafond du vestibule, un cercle tracé sur le sol et un écriteau (bilingue) suggèrent de claquer des mains à cet endroit « pour entendre le dragon sacré émettre son rugissement délicieux ».
     Quel Japonais respectueux des convenances oublierait de casser le bout de la queue de son jeune chat ou se risquerait à agrémenter son jardin de pièces d'eau dormante ? Deux attitudes commandées par l'unique souci d'interdire leurs refuges terrestres familiers aux démons tapis dans les ténèbres.
     Dans un pays où les costumes et coutumes, l'art et les traditions, le décor et les fleurs composent à chaque instant et à chaque pas une fête des couleurs et une atmosphère magique — le fantastique est depuis toujours dans la place, dispensé de ces irruptions et ruptures qui mettent en désarroi la raison dans les sociétés occidentales. Quand le fantastique imprègne aussi profondément la vie japonaise, le surnaturel dont il émane n'est que l'une des surprises réservées à l'homme par la nature.

 

     Le fantastique est trop proche des Japonais pour s'embarrasser du cérémonial mystérieux et insidieux destiné à intimider les Occidentaux et à mettre en condition des imaginations trop cartésiennes. La mort, elle-même, a dépouillé les atours sinistres et effrayants dont elle se revêt en Occident, pour se muer en un intercesseur familier disposé à entrouvrir les portes de l'au-delà aussi volontiers dans un sens que dans l'autre.
     Cette absence de procédés d'intimidation et de couleurs funèbres ne doit plus laisser croire que le fantastique japonais est condamné à des effets d'ombre, de clair de lune et de carton doré, ou aux manifestations d'un bestiaire mythologique. Les dragons y sont plutôt moins nombreux que dans le folklore gréco-romain. La cinquantaine d'histoires recueillies par Lafcadio Hearn (1850-1904) d'après le folklore oral ou de vieux livres (Shin-Shomon-Shu, Hyaku-Monogatori, Uji-Jui-Monogatori-Sho entre autres) révèlent un éventail thématique très ouvert.
     Contes de fées, relevant comme Peau-d'Ane, du merveilleux classique. Un homme-requin verse des larmes aussitôt muées en rubis : La Reconnaissance de l'homme-requin. Histoires d'ogres : Le Mangeur de cadavres, Le Fantôme à la tête coupée. Ames captives (comme dans La Biche au bois ou La Belle et la Bête) de formes animales : La Mort d'un canard sauvage, Le Message de la mouche ; ou prisonnières d'objets enchantés : La Prisonnière du miroir. Vampires assoiffés de sang jeune : Le Vampire au fond des eaux, La Légende de la cascade des esprits. Sorcières dont les maléfices survivent à leur mort : La Morte aux mains vivantes. Royaumes étranges, véritables cités d'Ys englouties non plus dans les flots et l'espace mais dans les ténèbres et le temps, et où les audacieux se risquent à la faveur d'une déchirure du tissu temporel : L'Aveugle qui faisait pleurer les morts, Le Songe d'un jour d'été. Allégories et rêves : Sur la montagne des crânes d'hommes, Le Rêve du papillon et de la fourmi.
     Domaine par excellence du surnaturel, de nombreuses histoires de fantômes lui permettent de s'exprimer avec l'ambiguïté requise par nos mentalités occidentales. Des spectres aimables et avenants — presque toujours féminins — viennent le temps d'un soir ou d'une nuit charmer de jeunes hommes, non moins aimables, mais désappointés de les voir s'évanouir comme un songe. Songe doré : La Légende du village des joueurs de Koto. Songe pathétique : Histoire des fantômes dans le roman de « La Lanterne Pivoine ». Cauchemar : La Première Femme du Samouraï.
     Le thème de ce dernier conte laisse croire à des coups de téléphone secrets entre l'imaginaire japonais et l'imaginaire occidental. Il se retrouve en 1824 dans L'Aventure d'un étudiant allemand... dont l'auteur, Washington Irving, avait été précédé dès 1774 par Lenglet-Dufresnoy. Le savant compilateur du Traité historique et dogmatique sur les apparitions y relate le mauvais tour joué par le diable à un jeune seigneur de l'époque. Ayant trouvé, un soir de pluie, une jeune fille abritée sous son porche, il la fit monter chez lui. Et se réveilla au petit matin, couché auprès d'une répugnante charogne... Japonais ou bons chrétiens, les démons se complaisent aux mêmes farces infâmes.
     D'autres fois, avec un ou deux siècles d'avance et avec un dédain des frontières du temps et des lois de la chronologie, les démons japonais se mettent à l'école du Dr Sigmund Freud. Dans Le Magasin de porcelaine hanté par la haine, le fantôme procède d'une véritable projection psychanalytique. Exemple d'un fantastique subtil et immatériel qui se manifeste de façon analogue dans la fonction magique de l'étoffe ou du papier.
     Dans l'imaginaire occidental, la métamorphose représente le passage inattendu, et parfois burlesque, d'une forme solide à une autre. Cendrillon, avec la citrouille et les souris changées en attelage princier, en donne une illustration classique. Au Japon, la métamorphose est beaucoup plus créatrice : au lieu de changer des formes, elle en crée en procédant à la matérialisation d'un sentiment (dans l'exemple précédent : la haine) ou d'un concept esthétique : le dessin d'un animal qui devient cet animal vivant. Lequel s'abandonne aux instincts — parfois agressifs et sanglants — de son espèce, avant de réintégrer son apparence graphique statique à deux dimensions : Le Gamin qui dessinait des chats.
     Au contraire de la création purement psychique du Magasin de porcelaine hanté par la haine, la matérialisation procède ici à partir d'un support physique : le papier couvert d'un dessin. Support trop subtil pour la transformation burlesque que recherche la féerie occidentale. Au contraire l'imaginaire tire la force de ses effets de cette disproportion entre le fragile matériau initial et le résultat obtenu. Ainsi voit-on un tableau s'effacer lorsqu'on le sépare de son légitime propriétaire (Le Tableau qui avait une âme), une femme peinte devenir une femme de chair (Celui qui tomba amoureux d'un portrait), une étoffe mettre le feu à une ville entière (Le Grand Incendie de la robe aux longues manches).
     Cette faculté d'enfanter des prodiges accordés au papier, à la toile, à la soie, ne fait que refléter l'organisation d'une civilisation où ces matériaux fragiles jouent le rôle privilégié que l'art européen réserve avec emphase à des matériaux « nobles » : pierre ou métal. De même, l'environnement topographiques et ses ressources en matières premières expliquent le manque de solennité qui caractérise les vampires japonais.
     Dans un pays où le bois ou le carton et le papier entrent dans l'habitat plus souvent que la pierre ; ou le relief ignore les chaînes montagneuses et vallées encaissées, les émules du comte Dracula ne sauraient habiter les châteaux compliqués agrippés à des roches menaçantes : comme Le Vampire au fond des eaux, ils se contentent en toute simplicité de l'abri que leur offre la nature. Abri banal et rassurant qui rend leur intervention d'autant plus surprenante.
     L'aspect champêtre, floréal des cimetières, la simplicité des édifices religieux environnés de jardins au lieu de la solennité mélancolique et monumentale qui les caractérise en Occident, l'architecture sans mystère des demeures japonaises, la dédramatisation de la mort dépouillée de la légende sinistre et du rôle répressif que lui prête le christianisme... autant de circonstances qui expliquent l'intrusion des fantômes dans l'univers familier des vivants et l'intimité que très souvent ils entretiennent avec eux.
     Quand les vivants réalisent leur méprise, ils sont désappointés, rarement effrayés. Même lorsque les morts, renonçant à modeler leur comportement sur leur aspect familier, s'abandonnent à des réactions agressives. L'effroi qu'alors ils inspirent n'a pas l'effet paralysant et morbide obtenu par les spectres européens. Il donne lieu à une épreuve non pas éliminatoire mais initiatique. Dans cette lutte d'égal à égal entre l'homme et le surnaturel, c'est le premier qui l'emporte, par la vaillance et surtout par la ruse : Le Décapité qui mordit la pierre, Le Fantôme à la tête coupée.
     Mais l'imaginaire japonais ne force pas seulement les portes de la mort. Il entrouvre aussi celle de la naissance ou plus exactement de la réincarnation : en organisant d'étonnantes retrouvailles entre des êtres prédestinés qui s'étaient déjà connus ailleurs et en d'autres vies (Celui qui épousa deux fois la même femme, L'Enfant qui naquit deux fois).
     Avec ce thème ignoré du fantastique occidental s'affirme la coloration religieuse qui caractérise le fantastique japonais. Elle donne une dimension pathétique à certaines métamorphoses. L'Histoire de « Saule Vert », La Mort d'un canard sauvage. Provoquées par la baguette magique d'une fée ou par le caprice d'un enchanteur d'Occident, celles-ci n'obtiendraient qu'un succès de bizarrerie. Ce n'est plus à la curiosité du lecteur mais à son cœur qu'elles s'adressent lorsqu'on les sent ordonnées par une loi transcendante de la migration des âmes.
     En dépit de leur issue tragique et des séparations déchirantes qu'elles entraînent, ces réincarnations à l'apparence de métamorphoses laissent à leurs victimes un espoir immense à l'échelle de l'infini dans lequel elles se perdent. Rien n'est définitif, tout peut recommencer, le temps (et les vies qu'il contient) ne sont qu'un cercle sans commencement ni fin.

 

     Un sentiment du tragique inséparable de l'espoir, telle est la morale que Lafcadio Hearn invite le lecteur à tirer. Comme il l'avait tiré lui-même en trouvant au Japon l'apaisement qui termina sa vie douloureuse.
     Né en 1850 en Grèce, d'un chirurgien de la marine anglaise et d'une Grecque ; abandonné très tôt par son père puis par sa mère, élevé au Pays de Galles par une vieille tante, éborgné dès l'adolescence par un accident qui le coupa un peu plus des autres, Lafcadio Hearn est le déraciné type. Rejeté par sa famille anglaise, à seize ans, il sera livré à lui-même et à la misère de bonne heure. Emigré aux Etats-Unis à vingt et un ans, il y connaît, malgré divers emplois dans le journalisme, une existence misérable.
     En quête d'un idéal inaccessible, et cherchant désespérément à s'identifier à une culture, il croit y parvenir lors d'un séjour de sept années à la Nouvelle-Orléans, suivi d'une tentative d'établissement à la Martinique. Le hasard d'un reportage au Japon lui fait découvrir dans ce pays le havre de grâce qu'il n'espérait plus. Converti au bouddhisme, époux d'une Japonaise qui lui donna plusieurs enfants, il connut enfin un bref mais intense apaisement. Harmonie dont le grand connaisseur avait deviné le sens en recueillant ces contes.
     En les publiant, c'est leur poésie et leur message d'espoir qu'il cherche à communiquer, sans rancune, à ces hommes d'Occident qui n'avaient pas su le reconnaître pour un des leurs.
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