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Pouchkine ou le fantastique au service du destin

Préface de « La Princesse Morte et les sept chevaliers » de Pouchkine

Francis LACASSIN

UGE, Coll. Les Maîtres de l’étrange et de la peur, 1981

          Le chevalier Rousslane parti à la reconquête de la fiancée qu'a rendue invisible un nain bossu, doué d'une barbe magique ; et qui, en route, engage le fer contre un géant réduit à une tête immense comme une colline. Une princesse, morte parce qu'elle était la plus belle et qui ressuscitera par amour. Le tsarévitch jeté à la mer par ses tantes, qui transforme l'île de Robinson en palais des Mille et une Nuits.
          Le moujik poursuivi toute une nuit dans Saint-Pétersbourg par la statue équestre d'un tzar de bronze qu'il avait défié du poing. Le marchand de cercueils recevant pour convives le soir de Noël, tous les morts qu'il avait enterrés. Le hussard qui, par la cheminée d'un poêle (russe, il est vrai...), s'envole pour le sabbat où il assiste au mariage d'un juif avec une grenouille. L'humble domestique d'un pope, exploité par son maître, et qui se sublime en dupant tous les diables y compris les diablotins.
          L'écureuil qui, dans sa cage de cristal, casse des noisettes dont la coque d'or contient une émeraude. Le petit poisson qui exerce tous les souhaits de plus en plus exigeants de la femme d'un pêcheur... jusqu'au moment où il la rend à sa condition première. La girouette d'un clocher dont les cocoricos alertent le tzar lorsqu'un malheur menace la Russie.

 

          Dans un décor d'isbas, d'échoppes, d'auberges et de palais féeriques, un fracas d'armures, d'incantations et de jurons, ce festival d'ombres, de malédictions et merveilles a pour metteur en scène Alexandre Pouchkine (1799-1837). Le fondateur de la littérature moderne... et réaliste. Celui dont Dostoïevsky disait en 1880, en inaugurant un monument à sa mémoire : « Nous pouvons l'affirmer indiscutablement : les hommes doués, qui ont succédé à Pouchkine, n'auraient jamais vu le jour s'il n'y avait pas eu lui d'abord. Ou, du moins, jamais, ils n'auraient pu se manifester avec tant de vigueur qu'ils l'ont fait de nos jours. » Le premier mérite de Pouchkine est d'avoir imposé en littérature l'usage du russe — la langue parlée — au lieu du slavon. D'avoir balayé, ensuite, les tabous et conventions du roman bourgeois pour faire entrer « le peuple » — la réalité — dans la littérature de fiction. En mettant en scène des bergers, bohémiens, soldats, hussards, cordonniers, marchands de cercueils, pêcheurs, domestiques — qui avant lui n'étaient pas dignes de devenir des personnages — Pouchkine s'est affirmé comme le créateur de la littérature russe moderne.
          « ...Jamais aucun écrivain russe n'a su fraterniser aussi intimement avec le peuple » souligne Dostoïevsky. « Les plus doués [...] laissent soudain filtrer un je ne sais quoi de hautain qui appartient à un autre monde et à un autre milieu — comme s'ils avaient voulu élever le peuple jusqu'à eux et, ce faisant, le rendre heureux. Au contraire, chez Pouchkine, on observe quelque chose d'immensément vrai qui l'apparente intimement au peuple et qui lui inspire une sorte d'attendrissement candide. »
          Ce sens aigu du réel a polarisé, en France, l'attention des lecteurs et critiques de Pouchkine. On a surtout vu en lui un réaliste réduit ipso facto à un prosateur (La Fille du Capitaine, Les Récits de feu Ivan Belkine...). C'était négliger le poète : Eugène Onéguine est un roman dont la traduction française nous fait oublier qu'il a été écrit en vers ; il en est de même pour son épopée fantastique Rousslane et Lioudmila, pour ses contes dramatiques (Le Cavalier de bronze, Les Bohémiens), et ses contes populaires (Le Tzar Saltane, La Princesse morte et les Sept Chevaliers, Le Pope et son serviteur Balda, Le Coq d'Or...) Dostoïevsky le louait d'ailleurs pour ce qu'il appelait son « universalité » ; il voulait dire : son aptitude à faire vibrer le caractère russe dans toutes les techniques d'écritures. Dans tous les genres : du fantastique au réel, en passant par l'absurde. Dans tous les décors : du camp de bohémiens aux salons de jeu, en passant par les boutiques, la ville, les champs, Saint-Pétersbourg, le Caucase et l'arrière-plan de la guerre contre Napoléon...
          Cette « universalité » selon Dostoïevsky, ou virtuosité de l'inspiration à jouer de registres très différents, se retrouve dans ce qu'on doit appeler, faute de mieux (et improprement : on le verra plus loin) l'œuvre non-réaliste de Pouchkine.

 

          A ses débuts, il sacrifie à l'épopée, aux incantations et aux sortilèges qui, depuis la Table Ronde, toujours l'accompagnent. Rousslane et Lioudmila est l'histoire d'un chevalier en quête de sa dame qu'un magicien lui a ravie. Aussitôt après : spectaculaire changement de cap, pour explorer un insolite où le merveilleux, tapi dans la coulisse, ne se manifeste que par de furtives prémonitions (Les Bohémiens) ou hallucinations (Le Cavalier de bronze). Encore plus loin de l'épopée, et un peu plus au cœur de la vie quotidienne et de ses conventions que l'auteur tourne en dérision jusqu'à les rendre irréelles — c'est une plongée dans l'absurde : Le Coup de pistolet (1830) et La Tempête de Neige (1831).
          Dans le sillage de Rousslane et Lioudmila, Pouchkine a su capter, dans l'âme populaire, tout un courant mythique et féerique. Dans son aspect flamboyant, représenté par le récit « à trucs » et à transformations style Méliès ou Les Mille et Une Nuits (Le Tzar Saltane et la Princesse Cygne). Mais aussi son aspect rustique ; il lui inspire des fables populaires à la Grimm (La Princesse morte et les Sept Chevaliers, variante slave de Blanche Neige et les Sept Nains) ou à la Perrault (Le Pêcheur et le Petit Poisson, version russe des Souhaits ridicules).


          Perrault avait pu démentir sans danger le dicton « l'habit ne fait pas le moine ». Le Chat Botté montrait comment un jeune paysan dupait les représentants de la plus fine aristocratie pour s'introduire par effraction parmi elle. Au contraire, Pouchkine éprouva quelque désagrément avec la « morale » qui concluait de façon trop explicite le Conte du Coq d'or. Cette girouette dorée aux cocoricos intermittents agaça les ciseaux de la censure qui avait déjà dit : NIET pour le Conte du Pope et de son serviteur Balda 1  . Un domestique plus malin que son maître et punissant son avarice, sans respect pour sa fonction sacrée : intolérable !

 

          Où Pouchkine se meut avec le plus d'aisance, et où le récit bascule du fantastique à la réalité sous les yeux du lecteur sans qu'il s'en aperçoive — c'est dans le champ magnétique du rêve. Le rêve peut s'avérer prémonitoire (Les Bohémiens) ; expiatoire et soulager la tension du récit (Le Marchand de cercueils) ; comminatoire et alourdir ou troubler la situation et l'atmosphère (Le rêve d'Andreitch, chapitre II de La Fille du Capitaine) ; relayer le songe éveillé et se fondre avec lui (Le Rêve et les rêveries de Tatiana, chapitre V d'Eugène Onéguine) ; sans que parfois le sujet parvienne à les distinguer (Le Hussard).
          Pouchkine a par ailleurs écrit — c'est le pont aux ânes du genre — une classique histoire de fantômes, La Dame de Pique, placée sous le parrainage de l'étrange comte de Saint-Germain qui intrigua tant la cour et les contemporains de Louis XV. L'ombre prestigieuse du « voyageur mystérieux », n'empêche pas cette œuvre de demeurer banale. La Dame de Pique doit sa célébrité, surfaite, à la traduction élégante de Prosper Mérimée, parue de surcroît dans la très vénérable Revue des Deux Mondes en 1849.
          L'écrivain officieux du Second Empire n'a pas ménagé ses efforts pour faire connaître Pouchkine, grâce à des tribunes (La Revue des Deux Mondes, Le Moniteur Universel) qui faisaient et défaisaient des réputations aussi sûrement qu'une émission littéraire de télévision aujourd'hui. Mérimée, tristement célèbre pour son incompréhension aveugle de l'œuvre de Charles Nodier, était souvent mauvais juge en matière de fantastique. Il est significatif qu'il ait choisi de traduire La Dame de Pique, la plus sophistiquée ou la plus mondaine des histoires fantastiques de Pouchkine, plutôt qu'une autre ; Le Marchand de cercueils, par exemple, devait être un peu trop « peuple » à son goût.
          Il eut cependant le flair de distinguer les qualités du fantastique chez Pouchkine à travers l'évolution qui les avait révélées. Critiquant Rousslane et Lioudmila, il n'a pas tort de ranger l'auteur débutant parmi ceux qui « recherchent l'étrange [et] prennent pour beau ce qui est excessif ou terrible ». Excessif — trop de bizarreries, d'infortunes, d'exploits — est bien le mot qui caractérise cette belle envolée lyrique entonnée par un jeune homme de vingt et un ans. Jeune homme déjà très cultivé, il se souvient un peu trop de ses admirations : le Roland Furieux de l'Arioste, les contes de Voltaire... Mérimée lui reproche, non sans raison, de les avoir imités jusque dans leur ton « gai, gracieux, élégamment ironique ».
          Mérimée reconnaît à l'auteur de Rousslane et Lioudmila le mérite d'avoir voulu « emprunter aux croyances populaires de la Russie des ressorts moins usés que ceux de la mythologie grecque, hors lesquels en 1820 il n'y avait pas de salut. Alors cet essai frisait la témérité, tant était grande l'intolérance classique. Pouchkine cherchait à sortir des routes battues... Vivant au milieu de l'aristocratie, il voulut pénétrer dans la vie intime du paysan. »
          Fort bien. Mais pour explorer l'inconscient populaire au niveau rural, Pouchkine eut tort de prendre pour guides Hamilton, Voltaire et l'Arioste là où il fallait se mettre à l'école de Perrault et de Grimm ; là où il fallait faire preuve de foi et de simplicité au lieu de scepticisme et d'ironie.
          Simple erreur d'aiguillage, fort excusable chez un débutant, mais aux conséquences bien analysées par Mérimée quant à la mise en jeu du surnaturel. L'auteur de Rousslane et Lioudmila (« épicurien incrédule qui ne sait pas garder son sérieux en débitant ses contes ») a tort de mener les lecteurs au bord de l'horreur et d'en gâcher aussitôt l'effet par un clin d'œil ironique :
          « Tout à coup le cheval de Rousslane s'arrête. Je m'attends à une apparition et déjà je commence à partager la terreur du coursier. Du sommet du tumulus sort la tête d'un géant endormi. Cela rappelle trop les pâtés de perdreaux montrant la tête hors de la croûte. Pour le réveiller, Rousslane lui porte la pointe de sa lance dans les narines ; le géant éternue, la steppe tremble... mais c'en est fait du merveilleux. Qui a peur d'un géant qui éternue ? »
          Dix ans plus tard, Pouchkine ne commet plus de tels faux-pas dans Le Hussard ou dans les contes populaires : Le Tzar Saltane, La Princesse morte et les Sept Chevaliers. Mérimée y découvre « un grand art de narration, mais ce n'est qu'un pastiche bien fait ». (Lettre à Tourgueniev, 18 janvier 1861.)
          Jugement excessif, condescendant, complètement révisé quand Mérimée aura acquis une plus grande intimité avec l'œuvre du Russe. Il se montre moins réservé, plus élogieux dans l'étude sur Pouchkine qu'il confie en 1868 au Moniteur Universel :
          « Plus tard Pouchkine trouva le style qui convient au récit merveilleux et quelques-unes de ses ballades sont des modèles en ce genre ; on s'aperçoit qu'il a étudié et surpris les procédés des conteurs populaires. A leur exemple, il devient crédule, il se fait enfant ; mais il oblige son lecteur à se transformer avec lui. C'est dans les récits de cette nature que j'admire surtout sa sobriété de l'art qu'il met à choisir les traits les plus frappants en négligeant maint détail qui nuirait à l'illusion. »

 

          En plongeant dans l'inconscient collectif qu'exprimaient les croyances populaires, Pouchkine en a ramené des archétypes plus somptueux que ceux d'un Perrault : la dorure n'est-elle pas de rigueur au pays des icônes ? Mais à côté de contes bleus (Le Tzar Saltane et la Princesse Cygne, La Princesse morte et les Sept Chevaliers), il en est d'autres (Le Pêcheur et le Petit Poisson, Le Coq d'or, Le Pope et son serviteur Balda) où l'on retrouve la rusticité des contes de nourrices, la simplicité de ton d'un Charles Perrault.
          Pouchkine n'a jamais sacrifié le fantastique à sa volonté de réalisme — voir Le Marchand de cercueils (1830) et surtout Le Hussard. Deux contes où le langage parlé, la saveur des personnalités, la frustration et la superstition sublimées lui ont permis d'intégrer le surnaturel au réel par un habile glissement de l'un à l'autre : le lecteur ne le décèle qu'après coup.
          Paradoxe qui n'en est pas un, c'est le fantastique qui a permis à Pouchkine d'atteindre le réalisme. En explorant les légendes et croyances conservées par l'âme populaire, il en est arrivé à peindre les dépositaires de celles-ci : à mettre en scène — à côté des tzars, princesses et preux — des pêcheurs, des marchands, des paysans, des valets, des soldats...

          La création suivra chez Gogol le même itinéraire du fantastique au réalisme, par le biais du merveilleux folklorique. Cependant, dans l'œuvre fantastique de Gogol, une ligne de démarcation apparaît entre le cycle paysan (Les Veillées du hameau et autres) et le cycle urbain (Récits de Saint-Pétersbourg). De l'un à l'autre, le fantastique s'épure de couleurs naïves, devient de moins en moins mythique, de plus en plus fantasmatique 2. Une mue absolument étrangère à Pouchkine. D'une extrémité à l'autre de sa carrière, il use aussi volontiers du merveilleux folklorique que du fantastique pur. Le dernier des contes populaires, Le Coq d'or (1834), est postérieur d'un an à La Dame de Pique, histoire de revenant marquée d'un fantastique élégant et sophistiqué. En 1836, dans le chapitre Le Guide de La Fille du Capitaine, il compose une atmosphère étrange au centre de laquelle il place un rêve, réactualisant une des expressions les plus traditionnelles du surnaturel.

 

          Voilà une remarquable constance dans l'utilisation de tous les registres du fantastique et dans la finalité qui lui est assigné. Chez d'autres, le fantastique a pour auxiliaire la mort ; ici, il est lui-même l'auxiliaire du Destin. Qu'il s'exprime par le merveilleux et la métamorphose, l'épopée, l'horreur, la prémonition, l'hallucination, le cauchemar nocturne ou semi-éveillé, le grotesque ou l'absurde, le surnaturel semble être l'instrument d'un fatalisme, le gardien de l'accomplissement des destinées.
          Le jeune tsarévitch jeté à la mer par ses tantes et sa grand-mère, et malgré leurs efforts pour contrarier son retour d'exil, retrouve son titre, son rang et sa fortune : il était dans sa destinée d'être tzar (Le Tzar Saltane et la Princesse Cygne). Le pêcheur qui, par la reconnaissance d'un poisson thaumaturge, atteint des situations de plus en plus fortunées, finit par se retrouver aussi pauvre qu'avant sa pêche miraculeuse ; il était dans sa destinée d'être pêcheur. En dépit des rivaux malicieux, des géants, des sorcières et des nains à la barbe magique surgissant au travers de sa route, Rousslane retrouve la fiancée disparue ; il était dans leur destinée d'être mari et femme.
          Le Hussard ne retire aucun profit de sa furtive participation au sabbat ; il était dans sa destinée d'être hussard. Après son incursion dans le rêve, Le Marchand de cercueils se retrouve aussi démuni et toujours dans l'attente du décès d'une riche cliente ; il était dans sa destinée d'être un marchand pauvre. La connaissance du secret des cartes gagnantes, arraché à l'au-delà par le jeune officier Hermann, ne le rend pas plus riche ; il était dans sa destinée de perdre au jeu exactement ce qu'il aurait gagné.
          En dépit du quiproquo né d'un mariage clandestin célébré dans l'obscurité d'une tempête de neige, Maria Gavrilowna n'a pas épousé celui qu'elle croyait aimer mais — elle en aura la révélation plus tard — celui qui lui était destiné. En dépit de tous ses torts, et de deux rencontres opportunes, le Comte B. ne périra pas d'un Coup de Pistolet : il n'était pas dans sa destinée de connaître une mort violente.

 

          Au contraire, il était dans la destinée de Pouchkine de mourir à trente-huit ans dans un duel, par un matin glacial de janvier 1837. Il s'agit, bien sûr, d'une coïncidence. Une de ces coïncidences que le Destin (hypocritement déguisé en Hasard) se plaît à ménager, pour égarer les hommes.

 


Notes :

1. Paru seulement dans les Œuvres Posthumes de Pouchkine.
2. Voir notre préface « Gogol ou le diable contre les fées » dans le volume la Veillée de la Saint-Jean paru dans la même collection.

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