Site clair (Changer
 
  Base de données  
 
  Base d'articles  
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Frédéric Lepage joue avec Les voix de la jungle

Serge PERRAUD

nooSFere, mai 2009

     Frédéric Lepage a œuvré dans quasiment tous les domaines qui touchent aux médias. Il publie dès les années 1986, avec, par exemple, La Fin du Septième Jour ou La Mémoire Interdite chez Robert Laffont. Il devient auteur et producteur de programmes de télévision comme Ex-Libris, Le Disney Club... Mais c'est en tant que réalisateur de grandes séries documentaires qu'il excelle. En 2008, il ajoute de nouveaux volets à sa palette avec la réalisation de son premier long métrage : Sunny et l'éléphant et l'écriture d'une série pour la jeunesse : Micah et les voix de la jungle. Cette dernière a trouvé dès le premier tome, son public et obtenu le Grand Prix des lecteurs du Journal de Mickey 2008.
     Une rencontre avec l'auteur s'imposait pour mieux connaître cette série qui retient l'attention par sa créativité et son inventivité.

 
     On vous dit passionné par les peuples et civilisations d'Asie. Mais n'avez-vous pas une préférence pour le pays et le peuple thaïlandais ?
 
     J'aime l'Asie parce qu'elle est l'avenir du monde, pas seulement en termes économiques, mais aussi en termes de valeurs : optimisme et confiance en un avenir meilleur ; solidarité entre les générations ; idée que si l'on se force à être heureux, le bonheur viendra ; goût pour les univers imaginaires, etc.
     Beaucoup de mes amis, de mes proches, de mes relations professionnelles vivent au Japon (mes productions pour la télévision ont toujours été soutenues par NHK, la grande chaîne publique japonaise), à Singapour (je coproduis avec Singapour ma prochaine superproduction documentaire, « Extinctions »), en Chine, en Birmanie, au Vietnam. Le cœur géographique de ces régions est la Thaïlande. De Bangkok, tous ces pays sont proches.
     Cependant, ce n'est pas seulement les avantages géographiques qui m'attachent à la Thaïlande : c'est aussi une passion pour l'Histoire de ce pays, et sa civilisation. Un certain art de vivre fondé sur l'idée — si peu bouddhiste dans un pays qui revendique sa pratique religieuse ! — que les plaisirs rendent la vie meilleure, que le bonheur individuel doit être recherché comme une forme de politesse envers les autres, un bouddhisme tolérant et ouvert, moins rigide que celui du Tibet. Là-bas, la religion doit aider les hommes à vivre, et non l'inverse. J'aime aussi, en Thaïlande, la coexistence de la tradition et de la modernité, notamment dans cette Manhattan tropicale qu'est Bangkok !
 
     Micah votre héros est d'origine thaïlandaise. Cependant, il a été adopté il y a douze ans par une famille bordelaise. Pourquoi ce choix de « l'exporter » ?
 
     J'aimais l'idée d'un héros qui ait un pied en Asie et l'autre en Europe, qui doit jongler avec deux identités différentes Il est Français en France, jusqu'au bout des ongles, mais passe injustement pour un Asiatique. En Asie, il est Asiatique par le physique et la naissance mais, quelles que soient ses tentatives d'intégration, passe pour un Européen dès qu'il s'agit des usages et de la culture.
     Je pense que beaucoup de lecteurs peuvent comprendre ce sentiment. Ne vivons-nous pas à une époque d'identités multiples ? On ne vit plus forcément à l'endroit où l'on est né, on ne fait pas forcément ses études là où l'on est né, on ne travaille pas forcément là où l'on a grandi, on ne se marie pas forcément avec quelqu'un de son propre pays. Les mariages mixtes et biculturels sont de plus en plus nombreux. Mélangez tous ces problèmes d'identité... Micah vit ce genre de défi moderne...
 
     La série porte pour titre : Micah et les voies de la jungle. Est-ce une métaphore sur l'écoute de la nature ou définit-il autre chose ?
 
     Je ne sais pas si vous écrivez volontairement « les voies » au lieu de « les voix », mais votre choix répond à la question que vous posez ! Micah suit à la fois, au sens propre « les voix » de la jungle, puisqu'il se découvre de superpouvoirs qui lui permettent d'entendre le cœur d'un oiseau aussi bien que le crissement des racines sous le sol, ou que la plainte d'une forêt qu'on abat, mais il suit aussi les « voies » de la nature : des chemins vers une réconciliation de l'Homme avec son environnement.
     Je suis ravi que vous ayez perçu le double sens du titre !
 
     Avez-vous une tendresse particulière pour l'éléphant, un animal dont vous semblez bien connaître la morphologie, le comportement et les réactions ?
 
     J'ai écrit et produit des centaines de documentaires sur la nature et sur les animaux. J'ai donc de bonnes connaissances sur ces questions. L'éléphant m'intéresse en tant qu'animal sauvage, domestiqué depuis longtemps, dont le sort est directement lié à celui de l'homme. L'éléphant sauvage d'Afrique est un indicateur de la biodiversité. Si les éléphants disparaissent, cela veut dire que beaucoup d'autres espèces disparaissent aussi. L'éléphant domestique d'Asie est un indicateur de la relation de fraternité entre les hommes et les animaux. S'ils disparaissent, ce sera le signe que l'Homme se met lui-même en danger en brisant un pacte millénaire avec la nature.
 
     Vous décrivez le travail des cornacs de façon très précise. Vous êtes-vous initié à la conduite de ces pachydermes ?
 
     Oui, tout à fait. Je connais bien le travail des cornacs. Tout l'arrière-plan des aventures de Micah est absolument réaliste. On trouve même sur le site de la collection (www.lecampdeselephants.com) un « manuel du super cornac » !

 
     Vous dépeignez, dans le premier tome, un camp à l'abandon avec des éléphants qui ne servent plus à rien. Le vieux Lek raconte : « Il y a plus de trente ans, nous avions cinquante éléphants. » L'évolution a-t-elle entraîné l'arrêt de l'usage des éléphants dans les travaux ? N'en reste-t-il plus que pour la distraction des touristes ?
 
     Les éléphants domestiques travaillaient naguère dans les exploitations forestières. Remplacés par des machines, ils se retrouvent, ainsi que leurs cornacs (les deux étant indissociables), sans emploi, obligés d'errer dans les grandes villes pour demander l'aumône aux touristes.
     Un destin tragique. Ce sont des personnages pour qui le monde va trop vite et qui restent sur le bas-côté. Bien des ouvriers de la « vieille économie », et tous ceux qui se sentent largués par le monde moderne peuvent s'y reconnaître.
     Le secteur du tourisme est la véritable planche de salut pour les éléphants domestiques. On a tort de traiter par la dérision l'emploi des éléphants pour les treks dans les montagnes ou même les spectacles que les grands « elephant camps » organisent pour faire vivre encore les savoir-faire ancestraux des cornacs et des éléphants. C'est le seul moyen de maintenir l'espèce.
 
     Micah se révèle à lui-même et se découvre le don d'entendre la nature. Est-ce une allégorie sur le travail psychologique que l'on peut mener sur soi ?
 
     Vous avez raison : ce don lui est révélé mais pas octroyé. Il l'avait déjà avant ! Oui, c'est bien l'idée que nous avons tous quelque chose de positif qui pourrait changer notre appartenance au monde. Il faut chercher en soi...
 
     Avec Lek, le vieux cornac, ne mène-t-il pas une sorte d'analyse ?
 
     Lek est un vieux grigou qui cumule les fonctions. Il est le maître des cornacs et connaît les secrets des éléphants. Il prédit l'avenir. C'est un mort-vivant, un esprit qui fera le lien entre Micah et le monde fantastique qu'il lui sera donné de pénétrer. C'est aussi, parfois, un radoteur, un pseudo Yoda, obsédé d'astrologie et de feng shui, qui impatiente le héros.
 
     Vous faites dire à Lek « L'impatience ne te mènera nulle part... » Vous revenez plusieurs fois sur ce thème. Pensez-vous que notre mode de vie, en Europe Occidentale, est trop trépidant ?
 
     Vous me piégez. J'aime la trépidation, le rythme frénétique de villes comme Bangkok, Hong Kong ou Tokyo... Cependant, je dirais qu'en Asie, plusieurs rythmes se juxtaposent. Le rythme rapide de la vie quotidienne, le rythme lent de l'initiation et de la méditation. C'est une piste à explorer dans les prochains volumes : plusieurs rythmes différents qui se conjuguent !
 
     Vous évoquez souvent, dans vos deux premiers livres, la réincarnation et les espoirs qu'elle suscite pour une vie meilleure. Qu'en est-il exactement de cette philosophie. Conditionne-t-elle un mode de vie ?
 
     La croyance en la réincarnation a un très grand impact sur les civilisations asiatiques, bonnes ou moins bonnes. Bonnes, d'abord, l'idée que nous reviendrons sur la Terre après notre mort, et que nous devons la laisser en bon état, puisqu'elle deviendra, de nouveau, notre maison. Bonne, cette idée que la mort n'est pas triste, puisqu'une renaissance la suivra.
     Moins bonne, l'idée que la valeur de la vie n'est que relative... Les massacrés, les assassinés, les exécutés vont revivre, le crime qui a mis fin à leurs jour n'était donc pas si grand... On trouve là, j'en suis sûr, l'une des justifications de la violence en pays bouddhistes.
 
     Cette philosophie est-elle largement répandue dans la région où se déroule votre histoire ?
 
     Oui, certainement. Elle donne un sens à toute l'existence. Elle rend les deuils moins pénibles.
 
     Dans le cadre de la réincarnation vous évoquez une possibilité de ne pas renaître ailleurs mais de rester mort parmi les vivants. Est-ce un volet peu connu ou une fiction créée pour les besoins d e votre histoire ?
 
     Je m'attache à créer un univers de fiction. Micah découvre vite que la Grotte de Mara, sur le domaine qu'il a hérité, est en réalité une porte de l'enfer. Il rencontre les monstres qui l'habitent, qui appartiennent à onze espèces différentes. Il découvre que les démons sont maintenus à l'intérieur de la Grotte par des créatures de lumière, les Luciphores. Il va, dans le volume 3 (« Le Masque du serpent »), découvrir d'où viennent les énergies qui maintiennent l'équilibre entre les monstres et les Luciphores...
     Cependant, tout l'arrière-plan philosophique et culturel est véridique. Le personnage de Lek est un mort qui a décidé de rester parmi les vivants pour les aider. C'est donc un esprit. Seul Micah le sait. Cette idée m'a été inspirée par le principe des Bodhisattvas, ces personnages qui, dans la philosophie bouddhiste, ont connu l'éveil mais préfèrent rester dans le cycle des existences pour aider les vivants à progresser, eux aussi, vers l'illumination.
 
     Vous avez crée un microcosme aux membres particulièrement attachants. Comment composez-vous vos personnages ?
 
     C'est la partie la plus agréable du travail : créer des personnages familiers, en qui chacun puisse se reconnaître et se dépasser. Ils sont tous en évolution. Micah va connaître une initiation à des univers secrets. Sa soeur, Charlie, va apprendre à accepter son corps qui change, ses seins trop gros, ses taches de rousseur. Elle va même dominer un grand éléphant mâle en devenant cornac ! Bart, le petit frère, est un petit génie, mais il met ses doigts dans son nez, dit des grossièretés et construit des cabanes en bouses d'éléphants. Il va apprendre à quitter son univers régressif. Antoine, leur père, est au chômage et a perdu sa femme. Il change de monde et de vie à l'âge où d'autres n'imagineraient pas de quitter leur train-train quotidien !
 
     Le Camp des éléphants, le premier tome, fonctionne plutôt avec une intrigue de type policier alors que La malédiction de Màra est d'une connotation plus fantastique. Vers quel genre votre série penche-t-elle le plus ?
 
     On va aller, au fil des volumes, vers un univers à la fois policier et fantastique. De nouveaux personnages, dans chaque volume, apportent une énigme à résoudre. La police doit souvent s'en mêler. Antoine, psychologue, doit mieux comprendre les motivations des suspects. Mais en arrière-plan, on voit naître un univers fantastique. Les onze espèces de monstres qui peuplent la Grotte de Mara émergent de notre propre conscience, de nos envies, de nos jalousies, de nos macérations... Micah va pénétrer ce monde fantastique.
 
     Qu'est-ce qui a motivé votre choix d'écrire pour la jeunesse ?
 
     La liberté et la modernité qu'on peut se permettre avec ces lecteurs. Leur attention. Leur vigilance. Leur aptitude à pénétrer dans des univers fantasques et nouveaux.
 
     Votre série doit se décliner en une trilogie. Mais allez-vous poursuivre les aventures de Micah ?
 
     Trois volumes ne suffiront pas à explorer les univers qui s'ouvrent devant Micah. Il est plutôt question, à présent, d'une dizaine de volumes.
 
     Quand le prochain tome doit-il paraître ?
 
     Je viens d'achever le troisième volume, « Le Masque du serpent ». Parution début octobre !
     Préparez-vous : j'y ai mis un suspense d'enfer !
 
     Parallèlement à cette série, avez-vous d'autres romans en écriture ou à paraître ou déjà parus ?
 
     J'adore le travail que j'ai entrepris avec « Micah et les voix de la jungle ». Je suis émerveillé par les réactions des lecteurs et, déjà, leur fidélité aux personnages. En particulier, le blog de Charlie, la soeur du héros, m'incite à me concentrer sur ces personnages ( www.lesvoixdelajungle.com/blog ). En d'autres termes, je suis déjà sur le volume 4 !
 
     La série n'est-elle pas en cours d'adaptation pour le cinéma ou la télévision ?
 
     Il est prématuré d'en parler, et je n'en ai pas le droit. Cependant, parce que j'aime beaucoup nooSFere, voici un scoop : je rédige en ce moment la « bible » de la série télé, à la demande de France 2 !

 
Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Articles, catégorie Auteurs
Articles, catégorie Editions jeunesse
Articles, catégorie France

Dans la nooSFere : 62649 livres, 58907 photos de couvertures, 57139 quatrièmes.
7958 critiques, 34382 intervenant·e·s, 1334 photographies, 3656 Adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous écrire.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2018. Tous droits réservés.