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France : La SF française après 1970

Denis GUIOT

Le Monde de la Science-fiction. M.A. éditions. 1987, novembre 1987

          Novembre 1969 : la première couverture argentée Ailleurs et Demain fait son apparition chez les libraires. A la même époque, Jacques Sadoul introduit incognito dans J'ai Lu, Clarke, Sturgeon, Van Vogt, sans mentionner que c'est de la SF, car il en était arrivé à la conclusion que « plus que la chose, c'était le mot qui rebutait le lecteur français ». Deux politiques éditoriales fort différentes, mais qui portent rapidement leurs fruits, ouvrant la porte à d'autres collections chez d'autres éditeurs (dont Dimensions en 1973 chez Calmann-Lévy, dirigée par Robert Louit). Le fandom n'est pas en reste d'activité. Le bouillonnant Jean-Pierre Fontana organise à Clermont-Ferrand en 1974 la première convention française de science-fiction. La même année, sous l'impulsion de Marianne Leconte, le prozine Horizons du Fantastique devient une véritable revue. Dans les colonnes de Fiction, Andrevon et Barlow prennent la relève critique des Klein et Goimard des décennies précédentes. Le même Andrevon est l’auteur français de Présence de Futur depuis 1969, tandis que Suragne débarque en force au Fleuve Noir en 1972. Mais le véritable déclic, c'est la parution en 1973 du remarquable Temps incertain de Michel Jeury en Ailleurs et Demain, qui obtiendra le premier Grand Prix de la science-fiction française. Avec Jeury, la SF française se trouve une identité, une âme, voire même un gourou.

 

          Voilà la science-fiction de nouveau à la mode, comme il y a vingt ans. La deuxième moitié des années 70, les « années folles », voit l’édition s'emballer de manière ahurissante. Les collections naissent et meurent sur un rythme frénétique (près de 40 collections fin 77 !). Les revues font de même (Argon, Science-Fiction Magazine) et certaines n'ont même qu'un seul numéro ! 1975 est l'année des Soleils noirs d'Arcadie (anthologie de spéculative fiction à la française, composée par D. Walther) et du démarrage du trimestriel Univers (J'ai Lu) qui, dirigé par Yves Frémion, publiera la SF la plus moderne, 1976 celle de l'éphémère « Génération électrocutée » chère à Joël Houssin (auteur d'un furieux Locomotive rictus chez Opta, 1975) qui se réclame du mouvement punk (no future  !) et des théories de Boris Eizykman (l’inconscience-fiction opposée à la reduplication), 1977 celle de la création de la collection de SF politique Ici et Maintenant chez Kesselring par Bernard Blanc. Sous ses exhortations, la « Nouvelle SF française » fonce tête baissée dans l'impasse de la politisation primaire à outrance, confondant science-fiction et cockail-molotov, littérature et tract, analyse et exorcisme. Sommet de ce délire paranoïaque, Pourquoi j’ai tué Jules Verne (Stock, 1978), une « histoire très partisane de la nouvelle SF française ».

 

          Mais revenons à des choses plus posées. En 1976, donc, Elisabeth Gille succède à Robert Kanters à la tête de Présence du Futur et redonne un extraordinaire souffle de vie à une collection qui s'enlisait dans la routine, tandis qu'un an plus tard, Jacques Goimard décide Presses Pocket à se lancer dans la SF. Les anthologies de qualité se succèdent : Utopies 75 (AetD., 1975), les Retour à la Terre d'Andrevon (PdF). De nombreux auteurs font leur apparition : Douay, Hubert, Joëlle Wintrebert, Philip Goy (Le père étenel, PdF, 1974), pendant que les « Anciens » assurent (Curval décroche le prix Apollo pour Cette chère humanité en 1976, Pelot quitte — provisoirement — Suragne et le Fleuve pour des collections plus huppées, Jeury achève sa trilogie « chronolytique »). Opta se découvre une passion pour les auteurs français (coll. Nebula + 2 n° spéciaux de Fiction en 1975/76, le tout signé Dorémieux), de même que Dimensions (Douay, Pierre Giuliani, Francis Berthelot) et dans le domaine du fandom, Raymond Milési et Bernard Stephan lancent, en 1977, Mouvance, une série de huit anthologies annuelles centrées sur la notion de pouvoir, projet qu'ils mèneront au bout en 1984 (une réussite exemplaire).
          « Les années 80 commencent », chante Michel Jonasz, mais elles commencent plutôt mal pour l'édition de science-fiction ! La plupart des collections mettent la clef sous la porte. Le déclin sérieux d'Opta et de Fiction s'amorce. Comme il fallait s'y attendre, la « Nouvelle SF française » — qui n'avait jamais eu de public réel — est la première victime de la crise, débâcle qui entraînera une méfiance des éditeurs et des lecteurs vis à vis des auteurs du terroir, et, chez les écrivains eux-mêmes, en réaction, une tendance au formalisme (avec de tout nouveaux venus comme Bruno Lecigne ou Emmanuel Jouanne). Dans ce climat de récession, Présence du Futur devient l'un des deux principaux havres de la SF nationale (l’autre étant le Fleuve Noir). En 1978. Elisabeth Gille et Philippe Curval offrent une chance exceptionnelle aux jeunes auteurs inconnus en les accueillant dans une anthologie, Futurs au présent. De ce recueil, sortiront Jean-Marc Ligny, Jean-Pierre Vernay, Daniel Martinange, Bruno Lecigne et surtout Serge Brussolo, qui éclate au début des années 80 en Présence du Futur, avant de passer au Fleuve Noir. Car, depuis la venue de Patrick Siry en 1978, le Fleuve a changé de cours, et propose une SF populaire — toujours — mais de qualité supérieure. Jeury crée l'événement en publiant sous son nom en octobre 1979, Les Îles de la Lune. Il sera suivi par Daniel Walther, Joël Houssin, Serge Brussolo et d'autres, tandis que les auteurs-maison — aux premiers rangs desquels Gilles Thomas, alias Julia Verlanger, et G.-J. Arnaud avec sa Compagnie des glaces — affichent une belle santé. Jeury décroche à son tour l'Apollo pour L'Orbe et la roue (AetD., 1982), La dame de cuir de Michel Grimaud (PdF, 1981) est un pur chef-d'œuvre et Présence du Futur s'abonne au Grand Prix de la science-fiction française.
          Dix ans après les « années folles », l'ambiance est à la morosité, malgré un marché apparemment stable et d'importance non négligeable. La pénurie de revues (Fiction vivote, Science-Fiction intellectualise, Proxima n'est qu'un prozine) crée une situation dramatique pour les auteurs, les jeunes surtout (où se perfectionner ?). Privée de lieux de parole (tribunes libres, rubriques critiques), la SF s'anémie. Les Grands commencent sérieusement à s'en détourner : Jeury et Pelot pour la littérature générale, Walther pour le fantastique. Quelques voix se font entendre, mais trop discrètement : Jacques Mondoloni, Richard Canal avec un premier roman remarqué (La Malédiction de l'éphémère aux éd. La Découverte, 1986), Jean-Claude Dunyach, Pierre Stolze, et surtout Christian Léourier qui, malgré son talent, n'a toujours pas véritablement percé (on lira tout particulièrement Ti-Harnog, J'ai Lu, 1984). Le Fleuve est toujours aussi hospitalier et populaire (mais on peut ne pas aimer), par contre Présence du Futur est squattée par une SF d'avant-garde (Jouanne, Volodine, etc.) peu préoccupée de lisibilité, déconnectée de la réalité socio-techno-politique, antiromanesque (ne lui parlez surtout pas de personnages, d'intrigues ou d'émotions) et qui, malgré des qualités littéraires évidentes, s'abîme — aux deux sens du terme — dans les délices élitistes de la littérature expérimentale. Or, écrire — et principalement de la science-fiction — n'est ce pas avant tout communiquer ?

 

 

          Lecture
          — Sur l'autre face du monde d'A. Valérie (et autres romans scientifiques de Sciences et Voyages) (AetD. Classiques).
          — Histoire de la science-fiction moderne 1911/1984 par Jacques Sadoul (AetD., 1984).
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