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Préface à Crash (anthologie du Cafard Cosmique)

Roland C. WAGNER

Webzine Cafard Cosmique0

          Tous les historiens de la SF s'accordent pour dire que le fandom est né au cours des années 1930 dans les pages des pulps, par le biais de leur courrier des lecteurs. En indiquant le nom et l'adresse à la fin des lettres publiées, la rédaction a permis aux amateurs de science-fiction de communiquer plus directement entre eux, d'échanger des idées, de se regrouper autour de leur passion commune.
          Très vite est apparu le premier fanzine : The Comet, édité par Ray Palmer. D'autres n'ont pas tardé à suivre et, finalement, la première convention de SF a été organisée en 1939 à New York par un groupe de ces fans de la première heure. Le mouvement était lancé, et la Deuxième Guerre mondiale elle-même n'a pas réussi à l'arrêter — tout au plus à le ralentir pendant quelques années. Les fanzines, les conventions, les amateur press associations, ou APAs (que l'on pourrait définir comme des fanzines uniquement composés d'un courrier des lecteurs), ont connu un développement quasi exponentiel pendant les années cinquante et soixante.
          En France, le fandom naît une dizaine d'années après la fin des hostilités autour de la librairie parisienne La Balance. C'est là que se réunissaient ceux qui deviendront chez nous les principaux acteurs du genre au cours de la décennie suivante. Les premiers fanzines apparaissent un peu plus tard, mais il faut attendre le formidable mouvement de la presse « parallèle », consécutif à mai 68, pour voir leur nombre devenir conséquent. Beaucoup de ces fanzines des seventies ne se limitent d'ailleurs pas à la SF, mais parlent aussi de bande dessinée, de musique, de politique, etc. Et, si certains ne connaissent qu'un ou deux numéros, d'autres perdurent assez longtemps pour ne publier plusieurs dizaines, voire plus d'une centaine.
          La première convention de SF française, œuvre de Jean-Pierre Fontana par ailleurs éditeur du fanzine Mercury, est organisée à Clermont-Ferrand. Là sera décerné pour la première fois le Grand Prix de la Science-fiction française — devenu depuis Grand Prix de l'Imaginaire. Le prix Rosny, qui ne porte pas encore ce nom, est créé quant à lui en 1980 à la convention de Rambouillet. Quant à la seule APA française, l'AAAPA, elle est fondée à la fin des années 1970 par Pascal J. Thomas.
          À ces traits d'union permettant aux amateurs de SF de tisser des liens entre eux vient s'ajouter le Minitel au milieu des années 1980. Chaque forum, chaque serveur dédié à la SF devient comme une APA télématique. Parmi les plus actifs, le forum SF du serveur R-TEL est sans doute celui qui a amené le plus de nouveaux membres au fandom.
          Jusque-là, celui-ci a fonctionné par agrégation, chaque nouvelle génération venant s'ajouter aux « survivants » des précédentes. Les choses changent dans les années 1990 : d'une part, il n'existe plus de revue permettant de faire le lien entre les simples lecteurs et le « noyau dur » des fans ; d'autre part, le Minitel, en tant que mode de communication, a atteint ses limites. Le seul phénomène nouveau est la création, pendant la première moitié de la décennie, du club Présences d'Esprit — et l'apparition consécutive de ce que certains nommeront le « deuxième cercle » : une frange d'amateurs passionnés mais moins viscéralement impliqués dans la défense et illustration du genre que ceux qui les ont précédés.
          Les années 1990 à 1995 constituent donc une véritable solution de continuité dont le fandom « historique » ne se remettra jamais. Certes, Cyberdreams, première revue à apparaître après la Grande Césure, est co-dirigée par Sylvie Denis, pilier de l'AAAPA, et Francis Valéry, maître d'œuvre d'Ailleurs & Autres, mais le groupe dont ils faisaient partie n'existe pour ainsi dire plus : les anciens fans sont devenus des pros, ou bien ils ont « gafiaté » — c'est à dire quitté le fandom. Au passage, c'est un certain esprit qui a disparu, et le fandom qui se cristallise dès lors n'a, au départ, que peu de liens avec celui qui l'a précédé.
          Vers la fin du millénaire, l'arrivée d'Internet déclenche une nouvelle expansion fanique. Pendant que les sites commencent peu à peu à éclore sur le wèbe, un groupe d'amateurs éclairés et motivés se constitue autour du forum Usenet fr.rec.arts.sf. Il donnera notamment naissance à l'association Noosfère, dont on a pu suivre la naissance en direct sur le forum en question, et dont le site est, aujourd'hui encore, l'un des plus visités en langue française. Comme au temps du Minitel, un nouveau média a suscité l'apparition d'une vague de passionnés.
          Toutefois, le phénomène ne prend vraiment de l'ampleur qu'au XXIe siècle, avec une prolifération de sites possédant chacun leur forum. Certains sont l'émanation de groupes faniques déjà constitués, d'autres fédèrent un public tout à fait neuf... Mais, fondamentalement, il n'y a pas grand chose qui différencie ces tribus d'internautes des communautés télématiques des années 1980 ou des fanzineux des seventies. Les groupes ont tendance à se ressembler et se structurer de la même manière ; seul le média a changé — et, avec lui, la vitesse de transmission de l'information, bien entendu.
          Une anthologie non-professionnelle peut être assimilée à un fanzine, le matériel rédactionnel en moins. En France, la première vague d'anthologies « faniques » date de la deuxième moitié des années 1970. Les guillemets signifient que je regroupe sous cette appellation aussi bien celles relevant de l'amateurisme de base, c'est à dire non rémunérées, que celles qui, bien qu'éditées par des amateurs, payaient symboliquement leurs collaborateurs — dont le meilleur exemple est, à la charnière des années 1970 et 1980, la série Mouvance, œuvre commune de Raymond Milési et Bernard Stéphan.
          À cette époque, réaliser un fanzine ou une anthologie relevait du chemin de croix. La solution la moins onéreuse consistait à taper la maquette sur des stencils à la machine à écrire, en corrigeant les fautes avec le fameux « red corflu » à l'odeur toxique, et à trouver une machine à ronéotyper — le plus souvent manuelle — pour imprimer le tout. Si l'on voulait que la publication soit illustrée, il était nécessaire de faire préparer des stencils électroniques par un professionnel, ce qui augmentait naturellement le coût. Il était également possible de recourir à une petite machine offset dite « de bureau ». Ou d'aller voir un imprimeur et de payer le prix fort — surtout si l'on choisissait de faire photocomposer le texte.
          La baisse du coût des photocopies, au début des années 1980, a entraîné l'abandon progressif de la ronéo, tandis que l'offset de bureau subsistait un peu plus longtemps. Puis l'arrivée des premiers ordinateurs à traitement de texte et des imprimantes à jet d'encre a permis d'obtenir un résultat d'aspect quasiment « professionnel » en économisant les frais de la photocomposition. Les fanzines au sens large des années 1990 ne ressemblent guère à leurs ancêtres. D'ailleurs, la notion de fanzine elle-même s'est diluée au fil du temps, à mesure que se développaient de nouvelles solutions pour améliorer la présentation sans augmentation de coût de fabrication, et certaines publications amateures ont aujourd'hui une apparence bien plus professionnelles que d'autres méritant ce titre parce qu'elles rémunèrent leurs collaborateurs.
          Le stade — pour l'instant — ultime de cette évolution est à mon sens la présente anthologie, qui n'a rien coûté à ses auteurs sinon un peu de travail de relecture et de mise en page. Oubliés, la ronéo, l'offset, les photocopies, les agrafes, la machine à encoller, le massicot, les stencils, la photocomposition, les enveloppes, les timbres, etc. Les textes arrivent sous forme électronique, il n'y a plus qu'à les corriger, les ordonner et les livrer au lecteur. À charge à celui-ci d'imprimer lui-même l'objet s'il préfère lire sur papier que sur écran. Et c'est la même chose pour les illustrations qui posaient autrefois tant de problèmes techniques et financiers : on peut même s'offrir la couleur, ça ne coûte pas un centime de plus !
          Je pense qu'on peut parler ici de véritable révolution, bien que je n'aime guère employer ce terme. Si le fandom a été victime d'une solution de continuité au niveau des individus pendant la première moitié des années 1990, sur le plan technique et médiatique — j'emploie cet adjectif dans son sens le plus basique : qui a rapport au médium — , la césure a eu lieu au tournant du millénaire. Là où le Minitel se contentait d'accélérer la communication au prix d'un certain inconfort sur le plan de la lecture, le wèbe a multiplié cette accélération et amélioré le confort de lecture et facilité la réalisation d'entités livresques et je pourrais continuer longtemps ainsi mais je suis déjà très en retard sur cette préface.
          L'objet virtuel — ou pas, si vous l'avez imprimé — que vous êtes en train de lire était impossible, impensable il y a seulement dix ou quinze ans. Naguère, c'est seulement au prix d'efforts physiques — ceux d'entre vous qui ont déjà employé une machine à écrire même pas électrique ou tourné pendant des heures la manivelle d'une ronéo en ont assurément conscience — et/ou de sacrifices financiers que l'équivalent de cette anthologie pouvait être porté à la connaissance du public. Aujourd'hui, tout est devenu si simple que la principale difficulté consiste à trouver assez de textes et à les réunir.
          Ce qui explique sans doute le caractère tribal de la présente anthologie, émanation d'un site et d'un forum et reflet de la convivialité au sens large qui y règne. Le thème lui-même, celui du « crash », est indissociablement lié à la vie de la tribu en question, l'une des nombreuses tribus composant désormais le fandom SF. Certains ont traité ce thème par le biais de l'humour, d'autres avec un grand sérieux. On trouve des textes décrivant les circonstances menant à un crash, d'autres se déroulant pendant le crash en question, d'autres enfin situés après, voire bien après. Sur le plan de la longueur, les nouvelles vont de la vignette à chute à la quasi novella. La plupart se déroulent sur Terre dans un avenir plus ou moins proche, tandis que d'autres jouent se projettent dans un univers de space opera. Robots, extraterrestres, changement climatique, réalité virtuelle... les thèmes abordés sont variés, tout comme l'écriture et les influences.
          En tout état de cause, il me semble que cette anthologie montre bien à quel point le fandom est « fractal » : chacune de ses parties est un reflet de la totalité. Certes, on ne trouve pas dans ces textes tout ce qui fait la SF, mais ils présentent une variété, une diversité suffisante pour que l'on puisse prendre leur ensemble comme un exemple de la variété et de la diversité du fandom lui-même, de la science-fiction elle-même. Et cela, tout en concédant que l'anthologie possède une identité globale reflétant tout à fait l'esprit particulier régnant à bord de ce vaisseau fanique virtuel baptisé le Cafard cosmique qui vogue chaque mois vers de nouvelles aventures.
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