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Dans la mouvance de Mouvance

Pour Raymond Milési et Bernard Stéphan

Michel LAMART

Univers 1986 : J'ai Lu SF n°2012, avril 1986

          « En SF comme ailleurs, l'appareil pense pour vous. »
Roger Bozzetto ; Mouvance, 3, p. 103.

 

          1) Mouvance, c'est quoi ?

          De 1974 à 1976, Bernard Stéphan et Raymond Milési conçoivent le projet, a priori banal en soi, de créer une série d'anthologies. Il y en aura huit en tout. Elles paraîtront, selon une périodicité annuelle, de 1977 à 1984. À l'origine, la volonté de publier, pour le plaisir, des textes français de SF est clairement affirmée. Un minimum de théorie à la base : « La SF se prête avec allégresse à une déconstruction des espaces, des époques, des personnages... » 1. Pour le reste, entière liberté sera laissée au créateur. Celui-ci sera choisi, dans la majorité des cas, par les deux compères qui entendent tisser des liens suivis entre les auteurs et eux-mêmes. Là réside une originalité qui assurera la cohérence à l'édifice tout entier. On ne propose rien, on est sollicité. La série s'annonce donc, d'emblée, comme une entreprise à support amateur créée pour des professionnels (ou des semi-professionnels de talent). Davantage que le texte, c'est d'abord l'auteur qui l'aura produit qui sera accepté. Cette dimension humaine est essentielle. Dans une certaine mesure, elle explique tout Mouvance : la tenue exceptionnelle de l'ensemble (on peut parler, à son propos, de l'unanimité laudative de la critique), son authenticité (les rapports vrais qui soudent l'équipe en sont la garantie) et sa longévité (huit ans ! Combien de revues ont vu le jour, qui n'ont tenu que l'espace d'un sommaire !).
          Mouvance est née. Comme le lieu depuis lequel la parole de l'écrivain sera mise en valeur par l'objet livre conçu de façon artisanale par deux amoureux de la littérature. La seule règle du jeu à respecter impérativement : se conformer au projet Mouvance peaufiné patiemment de livre en livre.
          Chaque livre tiré à mille exemplaires sera fabriqué et distribué (à compter du numéro 2) par les soins des éditeurs qui en assureront la promotion.
          L'ensemble s'articulera autour de la notion de Pouvoir qu'on s'efforcera d'élucider grâce à l'outil SF. Chaque livre constituera un tout et pourra être lu séparément.
          C'est ainsi que paraîtront :
          Mouvance 2 : L'Éducation, 1978.
          Mouvance 3 : La Consommation, 1979.
          Mouvance 4 : L'Espace, 1980.
          Mouvance 5 : Le Temps, 1981.
          Mouvance 6 : La Civilisation, 1982.
          Mouvance 7 : L'Individu, 1983.
          Mouvance 8 : La Pathologie du pouvoir, 1984.
          On le voit, hormis l'Espace et le Temps, aucun des thèmes familiers à la SF n'est abordé. Au contraire, chaque volume propose l'exploration de préoccupations contemporaines à résonance davantage sociologique que science-fictionnesque. Ici, peu d'histoires de robots, de paradoxes temporels et autres guerres galactiques. La quincaillerie est reléguée au magasin d'accessoires. C'est du quotidien qu'il sera question. La réalité se nourrissant de fictions. Ou l'inverse.
          C'est ce mouvement (Mouvance), ce passage de l'une à l'autre, qui atteste la complète originalité de l'œuvre. Mais, au fait : où est la SF dans tout cela ?

 

          2) Le projet Mouvance
          À l'origine, il y a la volonté de faire quelque chose (autre chose) de durable dans le paysage éditorial français, de se donner les moyens de le faire et le temps nécessaire. Qui dit projet dit une certaine façon d'envisager l'avenir. D'une certaine manière, c'est un pari. Pour que cela marche, il faut y croire. C'est donc bien un projet utopique par essence qui est en train de naître. Il s'agira en effet d'édifier contre le temps quelque chose de solidement charpenté. Sans pour autant bâtir une cathédrale. Mouvance, c'est ce qui bouge, ce qui se crée.
          Le premier numéro de la série paraît en 1977, à un moment où la SF politique bat son plein. L'année d'après, B. Blanc avouera pourquoi il a tué Jules Verne. Paradoxalement, Mouvance ne porte pas encore son fameux sous-titre SF et Pouvoir. Il sort chez un éditeur important de l'édition différente, Henry-Luc Planchat, à L'Aube Enclavée. En revanche, il contient l'essentiel du projet dans sa préface. Il s'agira de participer à l'élaboration d'une « nouvelle culture en devenir ». Et surtout de « relever l'importance de la notion de pouvoir dans la constitution du champ social ».
          On peut, par conséquent, avancer que le projet Mouvance s'enracine directement dans une SF héritière de 68 par son fonctionnement autogestionnaire et le but qu'elle s'est fixé. Le Pouvoir, c'est ce qui fige. Si nous voulons être, apprenons à confisquer les instruments d'aliénation du pouvoir afin de les retourner contre lui. Cette « pédagogie » (Stéphan et Milési sont profs) proposée par Mouvance s'incarne dans le concept de « transgression » (voir Mouvance 4, dans la partie suivante).

 

          3) En feuilletant Mouvance
          Je ne me bornerai ici qu'à extraire de chaque livraison ce qui me paraît essentiel de la démarche en le commentant. Mon but est moins de rendre compte de façon exhaustive de ce que fut Mouvance que d'expliciter ce par quoi la série se démarque de toute entreprise du même genre, professionnelle ou non. Ayant participé à son élaboration, je puis difficilement être juge et partie. Je m'efforcerai simplement de restituer une lecture personnelle qui ne saurait se substituer en rien à toutes celles qui en ont été et en seront faites, et dont je respecte, d'ores et déjà, la pertinence.

 

          Mouvance 1. Ce qui fonde l'ensemble, c'est ce projet Mouvance que les auteurs explicitent dans la préface par l'ambition de devenir « émetteurs ». Il s'agit d'être l'information pour conjurer le gavage imposé par les médias. Curieuse, cette démarche consistant à inverser le rapport Production/Consommation. Au fond, elle va bien plus loin que le constat ordinaire qui s'impose de lui-même : elle va au fond des choses. L'enjeu est bien la création. Sans elle, point de communication. Mouvance devient du même coup instrument, vecteur de la culture du futur et, en même temps, médium à son tour. C'est aussi le moyen d'explorer le champ social, pour reprendre l'expression mc-luhanienne, afin de mettre en lumière la notion de pouvoir qui le sous-tend.

 

          Mouvance 2 est « une anthologie thématique qui rassemble des textes : nouvelles, essai, interview, pour donner un éventail large de la vision du monde éducatif par des écrivains français de Science-Fiction ». Voilà notre projet réactivé. À noter que l'accent est porté ici sur la complémentarité des textes (fictions, gloses) qui sont mis sur le même plan pour rendre compte d'un éclairage particulier : comment la SF française investit-elle un lieu (le monde éducatif) qui lui est traditionnellement fermé ? Il n'est pas inintéressant de rappeler qu'en 1979 paraîtra aux éditions E.S.F. l'ouvrage collectif dirigé par Pierre Ferran, L'enseignement du français par la Science-Fiction. Dans cet ouvrage, les auteurs montrent que la SF peut être une activité intellectuelle qui forme la compréhension et le jugement, tout en restant conforme à l'esprit des textes officiels visant à faire acquérir à l'élève « une culture accordée à la société de notre temps ». Ce qui établit également un lien logique avec la livraison précédente : les communications de masse. Plus loin, ces remarques touchant à la définition du genre : « Le rôle de la SF peut-il être autre chose que simple décalque, même exagéré, de cette réalité ? » et cet écho au bien-fondé de la démarche : « Le contrôle systématique des médias et des éducateurs, le pointage des ouvriers dans les usines, la hiérarchie, etc., étant pour nous les symptômes de la pathologie du Pouvoir... » On ne peut rêver déclaration plus politique.

 

          Mouvance 3.
          « L'acte de consommation s'est refroidi, il a perdu sa dimension de rencontre avec l'autre. » Les auteurs incitent le lecteur à participer. Mouvance, c'est aussi la sollicitation de celui qui reçoit l'objet livre. La lecture se doit d'être active. Pour illustrer ce propos, Roger Bozzetto soutient dans son article, SF et consommation, que l'abonnement à une revue rend le lecteur actif en favorisant une circulation d'idées entre les auteurs et leurs lecteurs. Et l'auteur de conclure : « La SF devient alors le centre d'une nouvelle culture : celle des nouvelles couches sociales, qu'elle acclimate, et dont elle fait entendre la voix. » Réapparaît cette idée de « nouvelle culture du futur » du n° 1. Mouvance ne peut que s'en faire l'écho.
          C'est sa vocation. Nous avons vu que les animateurs de la série tenaient beaucoup aux contacts éditeurs/créateurs. On peut constater ici que cette relation s'enrichit d'une nouvelle composante : le lecteur ne doit pas en être exclu. Editeurs/Auteurs/Lecteurs dessinent les frontières de l'utopie Mouvance, tels les trois côtés de ce triangle qui apparaît sur la couverture de la dernière livraison...

 

          Mouvance 4. « Le pouvoir tient à l'espace. » Il lui impose son ordre. Dès lors, deux attitudes sont possibles. Ou l'on accepte et on n'en parle pas ; ou on le remet en cause et on le désigne du doigt, on le donne à lire. C'est la transgression. Donner à lire est donc un acte politique éminemment subversif par lequel on rompt un ordre et le silence, celui de l'acceptation. Le texte de Boireau, Chronique de la vallée, est, de ce point de vue, très significatif.
          L'auteur montre comment des ouvriers en viennent à occuper leur usine pour éviter la mort de la vallée. Tout rentre momentanément dans l'ordre grâce à l'intervention des flics qui, agissant pour le compte de l'État, usent d'une violence légale qui aboutit au meurtre. S'implante ensuite une société, la SOMIBAD, qui tente d'exproprier les paysans qui résistent et transforme le conflit en guerre. Ce canevas connu, dans lequel la résistance populaire est impuissante face à un État totalitaire, est traité de façon réaliste avec beaucoup d'efficacité, sans idéalisme. Il s'agit de décrire comment un processus se met en place, broyant les individus qui lui résistent, telle une machine implacable (voir la métaphore des bulls qui rongent la montagne).

 

          Mouvance 5. Le temps « signale en tout cas une dimension du monde, de notre perception du monde. Plus que référence, le voilà sang du monde qui s'intègre à notre vie. Par là même irréductible, transgression de tout ordre, révolte du monde qu'aucun pouvoir ne pourra jamais complètement s'assurer ». Plus loin, il est admis que « le temps peut être normalisé ». N'est-ce pas toujours le cas, hélas, dans nos sociétés où le Pouvoir s'est mis à l'heure du Temps dès qu'il a compris que le temps c'est de l'argent, c'est-à-dire dès l'avènement de la société industrielle ? Un discours classique pour des fictions qui ne le sont pas moins. La livraison sans doute la plus canonique de la série. À noter que, pour la seconde fois consécutive, un auteur Mouvance reçoit le prix de la meilleure nouvelle de science-fiction française. Pour L'espace, c'était le texte de Jacques Boireau, Chronique de la vallée ; pour Le temps, il s'agit du texte de Jean-Pierre Hubert, Gélatine. Deux textes appartenant à la thématique traditionnelle...

 

          Mouvance 6. Ce qui me paraît ici fondamental, c'est cette question : « Faut-il construire, et quoi ? » À noter que l'idée de Pouvoir a disparu de la présentation. La préface livre en revanche l'une des clés de l'ensemble : elle s'intitule Constructions. Le premier texte est un entretien avec L.V. Thomas. Il est remarquable à plus d'un titre. D'abord parce que le sociologue y démontre que la science-fiction élabore les mythes d'aujourd'hui. Ensuite, parce qu'il montre comment la science contribue, ans notre société, à reconstruire un imaginaire qui rapproche l'individu, paradoxalement, de l'homme archaïque. Enfin, parce que c'est la société, selon lui, et plus précisément la structure sociale, non l'individu, qui est l'objet essentiel de la science-fiction. Ce texte est une sorte de mise en abîme puisqu'il semble contenir toutes les fictions qui vont suivre. Chaque texte sera en effet précédé d'un extrait appartenant à cette matrice. Grâce à ce procédé, on obtient une construction dans laquelle tout citant tout renvoie à tout.

 

          Mouvance 7. Les avant-dires de Bernard Stéphan (qu'on peut considérer comme un auteur Mouvance à part entière) sont des sortes de poèmes, voire de courtes nouvelles. Vies qui ouvre L'individu est une fiction (« Et il se retrouva seul, loin de la foule qui l'entourait encore un instant auparavant... »), une invitation au voyage au travers de ce texte qui se clôt par un credo : « Tous, nous existons »... Paru fin 1983, ce volume contient sans doute le premier hommage au fondateur de la SF moderne que fut l'auteur de 1984. Il s'agit de Dramatis Personae, de Daniel Walther. C'est un jeu littéraire dans lequel est mis en scène le chef-d'œuvre d'Orwell, cette « grande fable cruelle, éternellement vraie », décrivant « la décadence de la démocratie et l'avilissement de l'individu par la machine étatique » (p. 42). En fait, la fiction de Walther est une lecture déguisée d'un des plus grands livres de ce siècle.
          Il faut insister aussi sur l'article de D. Guiot, La danse astrologique, intéressante réhabilitation de l'astrologie comme métaphore du monde, autant qu'approche astrologique de l'œuvre jeuryenne. Son principal défaut consistant, à mon avis, à vouloir expliquer systématiquement l'œuvre par l'homme (« La carte du ciel de naissance de l'auteur peut être considérée comme étant aussi celle de l'œuvre », p. 55). Cette hypothèse de départ se révèle finalement n'avoir que valeur de postulat. La plaidoirie de Guiot pour une « critique littéraire astrologique », si elle n'est guère convaincante, n'en demeure pas moins une approche poétique originale de la cosmogonie jeuryenne.

 

          Mouvance 8. Retour à la case départ. Le moment est venu de vérifier si l'ambition d'éclairer le champ social où s'exerce le pouvoir a abouti. De ce point de vue, le beau texte liminaire de B. Stéphan qui, davantage qu'une introduction au volume est une conclusion à la série, prend la forme d'une réflexion métaphysique. Stéphan décrit, avec l'art du visionnaire, ce monde agressif dans lequel l'individu est mis en représentation, alors qu'il croit assister à un spectacle qu'il n'est même pas en mesure de comprendre. La malignité du pouvoir consiste peut-être en cette dé-réalisation de l'homme. « Le pouvoir est partout autour de nous, divers, et les récits qui tentent de l'expliquer se multiplient, se superposent. » Autrement dit, le pouvoir est aussi une fiction, un mythe, et la fiction n'est qu'une réalité de plus dont l'aliénante folie consiste à croire en son propre avenir. Jeu de miroirs rendant compte d'une pathologie que l'article décapant de Giuliani, Mélanges, s'emploie à décrire. Pour ce dernier, « la pathologie n'est plus dans le »surpouvoir« , elle n'est plus dans le trop, elle est dans le manque, dans l'absence, dans la fuite » (p. 64). « S'il y a quelque part une pathologie dans le pouvoir, elle consiste à ne pas l'exercer plutôt qu'à l'exercer trop. » Et d'avancer cette hypothèse hardie, mais séduisante : « La SF sera la pathologie politique, fictionnelle et même linguistique du pouvoir » (p. 66). La boucle est bouclée.

 

          4) Conclusion : Notes pour une contribution au bilan
          Milési-Stéphan notent dans leur brochure-bilan (opus cité) que « l'important est de Faire la Science-Fiction ! » sans se soucier d'autre chose que de travail bien fait. Cette exigence envers eux-mêmes, les animateurs du projet l'ont manifestée aussi auprès des auteurs, ce qui a contribué à asseoir une crédibilité déjà acquise dans la démarche. Travailler à l'écart des modes et des querelles d'écoles, pendant dix ans, en ne misant que sur la qualité, démontre de façon magistrale qu'il est encore, selon le titre du très bon livre de Yona Friedman, Des utopies réalisables, possible d'entreprendre, avec un minimum de discours théorique, des réalisations de qualité qui marquent une époque. Il suffit d'y croire.
          Or, Mouvance colle parfaitement à son époque : Née en plein cœur du débat politique qui a agité le milieu dans les années 70, la série, tout en participant d'un mouvement alternatif post-soixante-huitard, a su jeter un pont vers les années 80 au-dessus des querelles d'écoles et des exclusions diverses. Sa grande intelligence a consisté à comprendre que, plutôt que de développer un discours théorique trop souvent terroriste au travers des textes, il était plus pertinent et, finalement, plus efficace, de proposer une illustration fictionnelle au discours politique classique, respectant la diversité des éclairages et la liberté de création personnelle. En fait, c'est moins la théorie que les textes qui comptent ici. Cette didactique définit bien l'originalité et la richesse de Mouvance.
          En outre, si Mouvance s'est fait l'écho des préoccupations politiques de la jeune génération SF, elle s'est également fait le témoin du glissement progressif d'une nouvelle pratique d'écriture allant des idées vers la forme. Je m'explique. On a souvent prétendu, non sans raison, que la SF était avant tout une littérature d'idées. On s'aperçoit de plus en plus que cette littérature n'a plus à rougir de son style. Nombre d'auteurs SF écrivent aussi bien (parfois mieux !) que n'importe quel Goncourt. Il faut le répéter bien haut chaque fois que l'occasion se présente : la SF n'a plus de complexes littéraires à avoir. Ce que reflète Mouvance, c'est l'image d'une littérature qui s'interroge sur elle-même. En cela, elle rejoint les préoccupations de la littérature générale. En effet, si la thématique se renouvelle, si les auteurs sont plus sensibles qu'autrefois à la forme, que reste-t-il de spécifiquement SF dans la SF d'aujourd'hui ?
          Michel Serres prétend qu'il n'existe pas de nouvelle philosophie sans nouvelle façon de l'écrire. Risquons qu'il n'y a pas de nouvelle SF sans une autre façon de l'écrire. Le problème étant qu'il n'existe pas, à proprement parler, d'écriture SF spécifique. Il serait bon, selon moi, que la SF continue de progresser dans cette voie, qu'elle explore de nouvelles formes, qu'elle invente une langue mieux appropriée à son objet. Tout en restant lisible et attrayante, bien entendu. Il n'est pas question d'en faire un avant-poste de la modernité.
          Il apparaît finalement que, ayant publié pendant presque dix ans des textes de factures aussi diverses que classique et néo-classique (Renard, Boireau, Wintrebert, Mondoloni), avant-gardiste (Walther, Fernandez, Léourier, Lecigne), poétique (Barbéri), baroque (Stolze, Dunyach), expérimentale (Planchat, Schneider), Mouvance restitue une photographie assez fidèle et représentative de ce qu'est la SF d'aujourd'hui : un peu d'écritures polyphoniques, imprégnées de variations subtiles, de motifs et de citations propres à la littérature conjecturale que nous défendons, sans jamais s'inscrire dans le champ clos des définitions.
          Je dirai pour finir que Mouvance a probablement joué chez nous un rôle analogue à celui tenu en Angleterre par la revue New Worlds. Son contenu, à l'instar de cette prestigieuse revue, la situe plus du côté de l'avant-garde — ce qui n'est guère du goût, généralement, du public spécialisé — que des revues habituelles. À ceci près, cependant, et la différence est de taille : Mouvance est moins une revue qu'une série de livres.

 

          5) Mouvance : La parole vive
          Enfin, j'ai demandé aux ténors de la SF d'aujourd'hui ce qu'ils ont tiré de leur expérience en coopérant au projet Mouvance. Sur une dizaine d'écrivains contactés, trois seulement ont répondu. Les délais ont dû paraître insuffisants à ceux qui n'ont pas réagi. C'est dommage. Leur témoignage aurait sans doute été aussi passionnant que ceux dont je livre ici les extraits les plus significatifs.
          Christian Léourier a collaboré au premier volume en produisant un texte éclaté et froid. Il montre comment s'élabore, pièces de dossier l'appui, une émission de TV au cours de laquelle est mise en scène l'horreur banalisée des accidents de voiture. S'il a apporté sa pierre à l'édifice, c'est parce qu'il lui a semblé que le projet Mouvance « posait d'emblée la question qui allait être au cœur de la SF française : le pouvoir ». Il ajoute que cette motivation ne suffit pas : « L'importance de Mouvance tient à mon sens à autre chose : ces livres ne sont pas des recueils de nouvelles, fussent-ils thématiques, mais représentent l'utilisation de l'imaginaire — science-fiction ou autre — pour alimenter une réflexion. Du coup la SF sort de son ghetto, parce qu'elle n'est plus une fin en soi. Elle est littérature. »
          Jacques Boireau, quant à lui, met l'accent sur la richesse et la vérité des rapports qu'il a entretenus (et entretient toujours !) avec les animateurs de la série. Il loue l'ouverture d'esprit « exceptionnelle » et l'honnêteté des deux hommes. Il ajoute que ce qui le fascine « c'est cette passion qui a mené Bernard et Raymond à élaborer un projet à long terme, à s'y tenir, à le mener jusqu'à achèvement, parce qu'ils devaient, selon leurs conceptions, agir ainsi, et non parce qu'ils voulaient se faire plaisir... »
          Quant à la contribution de Daniel Walther, je la livre ci-après in extenso, tant elle me paraît significative d'un état d'esprit qui en dit long sur les rapports auteurs Mouvance/éditeurs et qu'on aimerait bien, en tant qu'écrivains, retrouver ailleurs...

 

          MOUVANCE
          « Lorsque la science-fiction a recommencé à s'enliser dans ses propres contradictions, dans ses vaines querelles de bandes et de petites églises, je me suis dit que les expériences littéraires que j'avais pu tenter à un moment donné de ma carrière demeureraient sans suite. Nulles et non avenues... Je venais de me faire remettre à ma place par la critique pour avoir trop présumé de la spéculative fiction dans un roman comme Krysnak ou le complot et je voyais venir le moment où je serais à nouveau assis entre deux chaises : celle de la littérature générale et celle de la fiction spéculative. Dans ce combat de nègres dans un tunnel désaffecté, la revue Mouvance fut pendant des années, pour moi, l'occasion d'expérimenter littérairement. Après sept nouvelles — dont certaines sont parmi celles que je considère comme mes plus abouties — , je me sens rempli de reconnaissance pour le tandem exemplaire que surent enfourcher Raymond Milési et Bernard Stéphan. Ces deux jeunes hommes ont redonné à la fiction spéculative française une image de marque. Un label qualité-France qui n'a — et je pèse mes mots — pas d'équivalent dans notre domaine, du moins sur le plan européen. (Je parle ici de l'Europe continentale, la Grande-Ile ayant produit des phénomènes qu'on ne lui enviera jamais trop : God save England !) D'ailleurs, au moment où j'écris ces lignes, un choix de textes extraits des huit numéros de Mouvance doit être programmé par le plus grand éditeur allemand (de l'Ouest) de SF. Je me suis proposé (sans pouvoir y réussir !) de faire la même expérience dans la série Galaxie-bis, mais le public auquel s'adressent, dans la majorité des cas, mes livres (ceux que j'édite — et non ceux que j'écris), risque de faire la moue... Passons... Et revenons à nos moutons...
          Ma lettre tiendra en quelques mots encore : en un temps où la consommation immédiate a remplacé la réflexion et le plaisir de la lente et précieuse découverte, l'équipe de Mouvance, éditeurs et auteurs confondus, a permis au lectorat de science-fiction et de fiction spéculative, de retrouver le sens de la nuance...
          Je m'en veux d'avoir été à la fois si long et si court.
          Si précis... tellement évasif...
          Mais je tiens à le dire et à le redire : Mouvance fut, est, demeurera un acte d'amour et de foi envers la littérature que nous pratiquons avec une fidélité qui n'a rien, contrairement à ce que d'aucuns affirmeront, de provisoire...
          Bernard et Raymond sont entrés dans la légende de la science-fiction française à un âge où les légendes ne sont encore que des notions bourgeoises.
          Raymond et Bernard ont réalisé ce que les éditeurs professionnels considèrent comme un acte d'idiotie : ils ont appelé la littérature par ses noms propres :
          ÉTONNEMENT / INCERTITUDE / QUESTION / RÉPONSE / DIALOGUE / MONOLOGUE / INVENTION / EXPÉRIMENTATION / PASSION / VISION »
Daniel WALTHER, le 26 août 1985.

 


Notes :

1. Voir la brochure-bilan éditée par Mouvance, Présentation, p.3

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