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L'écriture : expérience de l'échec ou aménagement d'un espace possible de liberté ?

Michel LAMART

Proxima n°8, 1985

          J'ai horreur de parler de moi-même, mais je m'exécute (sic) quand même puisque tout ceci n'est qu'un je(u)...
          Fils d'ouvrier et de paysanne, je réalise assez bien la synthèse entre la campagne (tendance écolo...) et la ville (tendance urbaine de la SF). Je suis un peu comme Charles-Louis Philippe (l'auteur injustement méconnu de Bubu de Montparnasse) qui déclarait : « Je crois être en France le premier d'une race de pauvres qui soit allé dans les lettres ». Je suis fier de mes origines qui n'ont rien de petit-bourgeois. Je suis né en mars 1949 et ne sais trop quand ¡e mourrai. Je ne sais pas grand-chose d'autre, si ce n'est que j'écris peut-être pour le savoir. Je suis marié, j'ai deux enfants adorables et je suis prof. Je crois qu'il est quand même plus important de lire les textes d'un auteur plutôt que de le laisser aligner des banalités, non ? J'oubliais :Je suis membre du P.S. Je sais, ce n'est plus à la mode. Pourtant, je vous jure que je n'ai jamais confondu l'acte politique et la littérature. Qui est (la littérature) un engagement total.
Michel Lamart
          P.S. : J'appartiens aussi à la Charte des écrivains pour la jeunesse (membre du bureau) et à l'association 813

 

Écrire, c'est donner.
Sartre (Qu'est-ce que la littérature ?)
          La mode — cette impitoyable maquilleuse de l'Histoire — est aux interrogations tous azimuts : pourquoi écrit-on ? A cette double question simultanément posée par Libération et par Mouvance (à l'occasion de la conférence donnée dans le cadre du dernier festival de Metz) nous serions tentés d'opposer un Bof ! blasé. En effet, n'est-ce pas demander au créateur, dans une société où il est moins nécessaire de créer que de produire, de légitimer sa création, sinon son existence ? Au moment où les écrivains se posent une autre question (qu'écrire ?) qui me semble autrement décisive — mais qu'on se garde bien d'évoquer — , il ne faut pas oublier que Sartre, en 1948, répondait déjà à ces questions avant d'en formuler une autre (qu'est-ce qu'écrire ?) et terminait par l'évocation de la situation de l'écrivain (le plus bourgeois du monde) en 1947, dans son ouvrage Qu'est-ce que la Littérature ?
          Sartre rappelle que la parole de l'écrivain est au service de la liberté et qu'elle s'enracine dans l'Histoire. Chaque livre est un remède à « une aliénation particulière ». Il précise que « c'est en choisissant son lecteur que l'écrivain décide de son projet » : « ainsi tous les ouvrages de l'esprit contiennent en eux-mêmes l'image du lecteur auquel ils sont destinés ».
          Chaque livre définit son public, conclut Sartre. Et, en le définissant, il se définit lui-même. Soit ! Sartre parle « d'ouvrages de l'esprit ». Gageons que ce concept puisse aussi recouvrir les œuvres de fiction et d'imagination.

 

          Le mal dont souffre l'actuelle édition de SF est qu'elle produit des œuvres de série et non des livres ayant une spécificité à défendre. Ce phénomène se trouve amplifié par celui des collections. Pour qu'un texte soit publié ici ou là, il faut qu'il réponde à un certain nombre d'exigences définies par le directeur de collection, quand ce n'est pas par le service commercial. C'est donc chaque collection qui définit son propre public. Il faut donc que l'ouvrage entre dans tel ou tel cadre pour avoir une existence réelle (c'est-à-dire qu'il soit publié). Tout le monde s'y retrouve, du lecteur à l'éditeur. Mais aussi le critique qui n'a plus à juger les qualités intrinsèques d'un ouvrage, mais à mesurer les distances qui le séparent de tel ou tel livre de la collection. Émergent peu à peu des livres-étalons ou des auteurs-repères qui servent à opérer le transfert de lecteurs nécessaire sur tel et tel ouvrage « nouveau ». Ainsi, on a pu évoquer Dick pour garantir le talent d'un Jeury, Ballard pour Brussolo et plus récemment Brussolo pour Volodine. Il est urgent d'inventer une critique qui accorde à l'œuvre une existence autonome et s'applique à en dégager l'originalité en la jugeant pour ce qu'elle est et non par référence à un corpus. Si je ne crois pas aux écrivains spécialisés, je n'accepte pas l'idée de critiques spécialisés non plus. Je ne me considère pas comme un écrivain de SF, mais comme un écrivain tout court.
          Il semblerait que l'écrivain de SF s'adresse non pas à cet être bizarre que Sartre baptise « lecteur universel », mais à un lectorat qui consomme des produits homologués. Malheur au créateur qui refuse le jeu et le système et qui veut parler vrai à son lecteur, en lui suggérant qu'il est d'autres nourritures que les plats du jour qui lui sont habituellement servis, d'autres façons de concevoir et d'écrire, donc de lire ! Le directeur de collection sanctionne aussitôt (alors qu'il devrait conseiller — je n'ai jamais, en dix ans de carrière, été conseillé, hormis par les anthologistes avec qui j'ai eu la chance de travailler et qui appréciaient mon travail : Joëlle Wintrebert et Raymond Milési, point final — révéler et encourager un talent) et estampille le produit d'un sceau d'infamie « ce n'est pas de la SF », « cela ne correspond pas à l'esprit de nos collections »... Bref, il censure !
          En tant qu'écrivain régulièrement refusé par les directeurs de collection actuels (j'écris en ce moment mon neuvième roman), je me demande si, pour moi, l'écriture n'est pas finalement l'expérience d'un échec que je m'applique à gommer en échafaudant sans cesse de nouveaux projets d'écriture. À force d'être refusé, on devient très vite un auteur refusé. C'est ainsi que des gens au talent aussi incontestable qu'un Jacques Boireau ou qu'un Jean Le Clerc de la Herverie cessent d'écrire. Bref, je me demande si je n'écris pas pour vérifier à tout moment l'existence et l'efficacité de la censure. En fait chacun de mes livres est mon remède personnel contre ma propre aliénation. Tout mon drame d'écrivain est là. Je ne désire pas écrire pour moi seul. Je me sens profondément engagé, c'est-à-dire tourné vers les autres. Mon combat consiste et consistera à m'imposer en tant que tel aux directeurs de collection, à ceux qui décident souvent subjectivement du talent et de l'avenir de tel et tel d'entre nous. Où est la littérature dans tout cela ?
          En fait je suis malade de mes livres. D'autres, comme Brussolo ont réussi avec succès à imposer leurs névroses. Le talent (que je salue ici) de Brussolo n'en a pas souffert parce qu'il n'y a eu ni concession, ni compromission. Brussolo n'a pas été reconnu (quel vilain mot !), non !, il s'est imposé. Je considérerais comme un suprême échec qu'on me reconnaisse. Il n'y a que les bâtards qu'on reconnaisse. Tout mon travail d'écrivain joue sur cette ambiguïté : demeurer insaisissable, intriguer, c'est courir le risque de rester impublié. Le prix de la liberté de création est inscrit dans cet intervalle. Comme le dit Sartre, j'ai choisi d'écrire pour revendiquer mon déclassement : fils d'ouvrier et apprenti petit-bourgeois, je ne renierai jamais mon être d'origine ; prof et aspirant écrivain, je construis des espaces de partage possibles. J'apprends à être libre.
          Si écrire, c'est, comme le souligne Sartre, faire à tout moment l'expérience de sa liberté, publier c'est dresser le constat de ses limites.
          P.S. : Je dédie ces lignes à A. Dorémieux, J. Boireau, R. Milési qui savent ce que Liberté veut dire.
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