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S.O.S science-fiction française

Michel LAMART

Fiction n°330, juin 1982

          L'article de Stéphanie Nicot, Edition SF: la normalisation ! (n°327 de Fiction), continue de susciter des réactions. Après la réponse d'Elisabeth Gille, mise en cause par Nicot (n° 328), voici le point de vue de Michel Lamart, l'un des auteurs mentionnés par Nicot dans son article.

 

          1 — Echangeriez-vous votre baril de lessive contre le dernier Brussolo ?
          L'article de Stéphanie Nicot, Edition SF : la normalisation, présente l'avantage d'être clair et de poser le problème du renouvellement du genre en termes économiques, donc politiques. Certes, la disparition de la plupart des supports professionnels crée un vide dans lequel nous sommes tous menacés de disparaître si la tendance ne s'inverse pas rapidement. Les revues ne sont plus en mesure de jouer leur rôle de révélateur et les éditeurs, peu enclins à miser sur les premiers livres d'auteurs peu connus, les boudent pour ne se consacrer qu'aux « valeurs » sûres, celles qui rapportent. Schéma, hélas, trop connu.
          C'est, en effet, que l'édition française tout entière accuse, aujourd'hui encore, la manie fâcheuse de confondre le livre avec un produit à rentabiliser dans les plus brefs délais. Le retour au prix conseillé m'avait fait espérer une ouverture d'esprit plus grande, voire un accueil moins froid pour les premiers textes. Bref, davantage de débouchés. C'était compter sans la pesanteur du système. Sans doute faut-il persévérer et continuer à écrire contre vents et marées. Oui, mais jusqu'à quand ? Jean-Pierre Andrevon, qui allie à son réel talent d'écrivain la saine attitude qui consiste à écrire d'abord pour son propre plaisir avant de songer à une collection particulière, a dit, à juste titre, combien il est frustrant d'écrire sans être publié et que la publication constitue un excellent soutien moral — n'oublions pas que l'auteur est toujours seul pour assumer ses déconvenues, voire ses échecs.
          Parler de ce genre de choses ne constitue pas un péché, ne flatte pas davantage mes rancœurs d'écrivain frustré — qui peut oser affirmer n'avoir jamais essuyé de refus ? — et doit permettre, au contraire, d'ouvrir un débat vierge de tout esprit de polémique, stérile par essence, et réduit à un discours privé n'intéressant qu'un cénacle.

 

          2 — Chez Fiction, Mouvance, Orbites : que reste-t-il ?
          Dire qu'il ne se publie pas beaucoup de jeunes auteurs français, ces temps-ci, est une évidence qui ne revient pas forcément à faire des procès d'intention. Depuis la faillite de Kesselring — à qui il faut avoir au moins la décence de reconnaître le mérite de n'avoir publié (même s'ils n'étaient pas toujours payés !) pratiquement que des auteurs français — ou celle de Ponte Mirone (les efforts de Valéry sont sympathiques, mais trop récents pour pouvoir être convenablement appréciés), combien de premiers romans, en dehors de ceux de Bameul, Brussolo, Jouanne, ont-ils été publiés ces derniers temps ?
          Encore faut-il essayer de comprendre les raisons qui expliquent un tel vide, en dehors des clichés habituels : les Anglo-Saxons sont les meilleurs, les Frenchies des minables.
          En février. Fiction (encore lui !), publiait dans son courrier des lecteurs (important, le courrier des lecteurs, même s'ils ne sont pas nombreux à réagir) le point de vue suivant : « Je partage vos craintes en ce qui concerne l'état actuel de la SF, tant aux USA qu'en France. D'un côté, de gigantesques épopées ou fresques qui endorment le lecteur aussi sûrement que du Valium. De l'autre, des textes qui ne peuvent en aucun cas faire oublier aux lecteurs anciens la folie des temps anciens. Où est passé le délire ? L'ingéniosité ? La passion ? N'ayons pas d'illusions : personne ne se relève la nuit pour lire le texte d'un Français. »
          Pourquoi ? On peut supposer que le lecteur en question en serait tout à fait incapable, ayant été préalablement endormi par un auteur américain. Ou est-ce à dire que les Français ne tiennent pas la distance face aux auteurs d'outre-Atlantique ? Laissons de côté cet argument débile qui relève plus du hit-parade que d'une véritable analyse critique. Plutôt que d'afficher de tels-arguments totalitaires, ayons recours aux méthodes de la littérature comparée et jugeons ensuite, mais, de grâce, gardons-nous d'exécuter de la sorte ! Que l'auteur de cette lettre mesure donc l'aspect contradictoire de ses propos !

 

          3 — Editer ou vendre ?
          Chercher à savoir ce qui peut motiver, chez le lecteur, une telle attitude de rejet, ne doit pas cependant conduire à l'accuser d'ignorance ou de mauvaise foi. Si « personne ne se relève la nuit pour lire un Français », c'est plus probablement pour d'autres raisons que celles qui tiennent à la qualité littéraire. D'autre part, reconnaître un peu rapidement la supériorité des Anglo-Saxons sur les Français, c'est admettre implicitement que la SF est un genre exclusivement anglo-saxon et que les Français ne sont que de pâles imitateurs : assertion aussi fausse historiquement que dangereuse.
          Si l'on y regarde d'un peu plus près, sur les 298 titres que compte la collection Présence du Futur au moment où paraît le livre de Jouanne, 68 sont dûs à des Français : ce qui ne représente que 22,8 % du catalogue. On pourrait faire la même expérience avec d'autres collections. Notons simplement qu'Elisabeth Gille a la réputation justifiée de faire des efforts pour nos écrivains. Alors ?
          Il faut chercher d'autres explications ailleurs. Editer ne saurait se limiter à publier et vendre. Editer, c'est aussi et surtout défendre un livre. Lorsque la promotion n'est pas faite, le lecteur n'est pas tenu de se porter nécessairement à la rencontre du livre proposé, surtout quand le poids de préjugés et de méfiance à son égard n'est pas dissipé. Il faut préciser qu'à cet égard l'attitude de la critique est décisive pour sauver un livre de l'oubli prématuré. Je reviendrai sur ce point un peu plus loin.
          Quand Denoël publie dans la presse, Le Monde par exemple, des encarts publicitaires pour vanter le dernier Brussolo (décidément, il n'y a bien que lui !) cette maison fait son travail d'éditeur. Or, assurer la promotion d'un livre, c'est encore débourser de l'argent ! Éditer en France des étrangers — c'est-à-dire les rééditer ! — c'est confirmer chez nous le succès qu'ils ont eu chez eux par tous les moyens, même en lançant des modes. Dans ce cas, la publicité ne s'impose pas : la publication est encore la meilleure promotion. C'est autant de gagné pour l'éditeur.
          Je crois que les auteurs français souffrent avant tout, de l'ignorance, et du mépris parfois, dans lesquels on les enferme. Le « on » vaut aussi pour une certaine critique. Périodiquement, pour rattraper certaines erreurs, lancer d'autres modes ou se donner bonne conscience, les laudateurs d'aujourd'hui, qui dénigraient hier, réhabilitent des auteurs : le cas Arnaud me semble bien révélateur à ce sujet.
          En définitive, et sans mauvais jeu de mots, les auteurs français gagneraient à être connus. Dans ce but, pourquoi Fiction, par exemple, n'organiserait-il pas un sondage qui permettrait de mieux cerner l'image dont jouit la SF française auprès de ses lecteurs ? Dans le même ordre d'idées, on pourrait constituer des dossiers permettant de présenter, à l'aide d'interviews et de textes inédits, un nouvel auteur chaque mois. On pourrait demander aux auteurs confirmés de parrainer un débutant. La liste n'est pas limitative...

 

          4 — Lamart-Boireau : les mal aimés d'Elisabeth Gille ?
          Dans son article, Nicot cite des propos que je lui ai effectivement tenus dans un courrier personnel. Pourquoi ne pas exposer à quelqu'un avec qui on travaille, ou a travaillé, les raisons qui motivent un refus ? Il est déjà si rare qu'elles soient formulées. Nicot ne m'a pas demandé mon avis pour publier ces propos. Plutôt que de penser que je pouvais en être gêné — ce qui est loin d'être le cas — elle a préféré faire son travail de critique qui consiste à informer au lieu de flatter : ce dont je la remercie doublement. Je suis contre toute espèce de copinage et j'en profite pour le clamer bien haut. Nicot est l'une des rares critiques, avec Guiot, Griset et quelques autres, à ne pas cumuler les fonctions d'auteur, directeur de collection, critique : elle est critique, un point c'est tout. Donc un peu plus impartial que d'autres...
          Cela dit, le problème n'est pas là. Personnaliser les problèmes risque de les transformer en problèmes de personnes. E. Gille reste une des seules directrices de collection à prendre des risques de temps en temps. Sans elle — et Curval — l'entreprise Futurs au présent qui, à mon sens, devrait être annuellement reconduite, serait restée lettre morte. Sans cela Vernay, Martinange, Ligny, Coisne, Lecigne, et Brussolo n'auraient jamais été révélés. N'est-ce pas Michel Jeury lui-même qui déclare qu'il faut tout faire pour protéger les jeunes talents, ils sont si fragiles ?..

 

          5 — De la création
          Et que devient un manuscrit refusé par tel ou tel éditeur ? Rien, la plupart du temps ! Il faut savoir qu'en France la liberté de création que nous revendiquons tous est soumise, et limitée d'autant, au phénomène des collections. C'est pourquoi la mention « Ne correspond pas à l'esprit de notre collection », qui justifie habituellement le refus, est un bon prétexte. Remarquons au passage qu'il ne s'applique qu'aux auteurs français. Les Anglo-Saxons ne connaissent guère que les critères de « Fiction » et « Non-Fiction », qui autorisent un éventail un peu plus ouvert... Chez nous, il faut écrire pour tel ou tel responsable de collection. Il existe donc des règles à connaître et à respecter pour avoir des chances de publier. De plus en plus, le nombre des collections toujours plus restreintes se spécialisant, il faut s'accorder aux exigences d'une collection pour lui proposer un produit aussi fidèle à son esprit que possible. Tel est le prix de la création. Le créateur naïf qui transgresse cette loi est condamné. Créer, certes ! Innover ? Difficile d'être tout à fait original dans ces conditions ! A moins de créer... une nouvelle collection ! Réservée aux jeunes auteurs, celle-là !

 

          6 — Du bon usage de la critique
          La critique ne cherche pas toujours à savoir ce que les auteurs sont vraiment — et, en cela, ils ne leur rendent absolument pas service — mais ce qu'ils représentent, ceux à qui ils renvoient. Ainsi, on a vu celui-ci, par exemple, promu au rang de Dick français ; celui-là devenir une manière de Ballard hexagonal... On le devine : tout cela n'est guère sérieux. Une telle démarche est plus malhonnête que débile.
          La critique SF — mais c'est souvent le cas de toute critique — reste trop le lieu commun des superlatifs. Machin est l'auteur le plus doué de sa génération, par exemple. Cette outrance qui masque mal un vide d'analyse contribue à laisser croire que, pour écrire SF, il faut faire mieux que son petit camarade. En d'autres termes, certains critiques sont trop sensibles, dans le texte, a la performance et passent ainsi à côté du texte. Si bien que ce manque de discours critique sur la SF contribue à renforcer le vide et le repli de la SF sur elle-même, ce ghetto que chacun s'emploie à dénoncer sans chercher à l'analyser.
          La SF souffre donc de l'asphyxie qui la menace et d'un manque de soutien. La critique authentique fonctionne quand elle rend compte de l'originalité d'un livre, non quand elle s'évertue à le confronter à des modèles qui sont, trop souvent, les idoles du moment.

 

          7 — De quelques questions qui demeurent sans réponse
          Que dire d'une littérature qui ne se citerait qu'elle-même, reproduisant à l'infini les mêmes thèmes, sans autre souci que de les combiner entre eux le mieux possible ?
          Que dire d'une littérature qui refuserait toute innovation, toute expérience, toute approche, toute image différentes de la sienne ?
          Que dire d'une littérature qui n'accorderait plus sa confiance aux jeunes auteurs ?
          Que dire d'une littérature qui bouderait les auteurs français ?
          Que pouvons-nous répondre a un Brian Aldiss qui, dans Billion year spree, livre malheureusement inédit en France, déclare, évoquant le développement possible de la SF en Angleterre : « Pour ma part, je pense que cette diversification va s'accentuer, se confondant d'un côté avec la bande dessinée, les chatoiements de la télévision et les posters de Middle Earth ; de l'autre avec cette littérature de l'extrême que pratiquent des individualités aussi fortes que Samuel Beckett, William Burroughs, Lawrence Durrell, Anthony Burgess, etc. Les zones intermédiaires seront nombreuses, certaines auront une valeur commerciale, d'autres auront une valeur créative. »
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