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Michel LAMART

Yellow Submarine n°57, octobre 1988

        Dire pourquoi on écrit ne m'intéresse guère. Demande-t-on au flic pourquoi il tabasse ou au censeur pourquoi il censure ? Il me semble que l'écriture contient en elle-même sa propre justification.
        Dire ce qu'on écrit (qui on tabasse, qui on censure) me paraît infiniment plus intéressant, puisqu'on parle alors d'un certain lieu qui est ce qu'il est et que l'on aménage à ses propres mesures.
        L'ennui, dans tout cela, c'est que le discours que le créateur tient sur sa création n'est, en fait, qu'un discours déguisé sur lui-même. Il faut se demander ce que la littérature peut, dans ces conditions, y gagner. Pas grand-chose à mon avis. Je vais essayer de le démontrer.
        Il n'est un mystère pour personne que j'écris dans différents domaines, pour ne pas dire « genres ». La question des genres est un autre faux problème qu'on me pardonnera de ne pas vouloir aborder, bien qu'il ait une certaine importance. Autrement dit, je suis un polygraphe. Il m'arrive d'écrire du polar quand je ne sacrifie pas à la muse, du fantastique — mon « genre » favori-, de la SF ou des chansons. Je suis, si l'on veut, un généraliste qui ne dédaigne pas — et pour cause ! — , la littérature dite générale. Je suis tout sauf un écrivain de quelque chose. A un moment où il convient de se spécialiser, reconnaissons que c'est là un sérieux handicap ! Au point qu'un certain a pu écrire dans une revue professionnelle qu'à l'exemple d'éminents confrères que je salue au passage (DOUAY, BOIREAU, PLANCHAT) j'avais purement et simplement disparu. Il est, comme en tout, des critiques mal inspirés.
        Il me semble qu'un des maux chroniques dont souffre la littérature que nous défendons est l'absence de critiques un peu sérieux et compétents. C'est si vrai que, face à un tel vide, les écrivains ont, souvent, la tendance de le combler, se croient obligés de faire ce que personne ne fait pour eux. Si bien qu'ils deviennent autant créateurs que critiques, quand ils ne sont pas en plus, lecteurs dans telle ou telle maison voire directeurs de collection. Une telle situation est forcément ambiguë. Je crois aussi qu'elle est malsaine dans la mesure où elle réduit la SF à un cénacle d'aficionados qui font aussi rapidement qu'ils les défont les réputations. Il y aurait une étude sociologique passionnante à faire sur ce milieu qui fonctionne un peu trop sur les archaïsmes de la société secrète, avec ses potins, ses bulletins plus ou moins confidentiels, ses exclusions, ses professions de foi ou ses procès d'intention, ses membres plus ou moins déclarés, je salue par avance l'Edgar MORIN qui trouvera le temps de se pencher sur la question. Nul doute qu'il nous ouvre alors les portes d'Apostrophes qui nous restent, depuis un certain parricide, fort curieusement fermées.
         Je revendique, quant à moi, pour la SF, une totale ouverture sur la périphérie pour tenter d'éviter la sclérose dont elle semble atteinte depuis qu'elle se constitue en écoles successives qui s'excluent et se nient mutuellement (cf. SF politique, néo-formalisme, autant de faux problèmes à mon sens) et dont elle est en train de crever.
          Pour moi, il n'y a de liberté que là où il y a du plaisir. Laissons ceux qui veulent écrire politique dénoncer les censeurs et les flics domestiques. Laissons ceux qui Marguerite Durasent Marguerite Durer. Pensons que nous vivons en un temps où certains éditeurs sont remis en cause dans leurs choix éditoriaux, où certaines revues sont condamnées, pour ne pas dire censurées, certains écrivains calomniés et accusés de corrompre la jeunesse, certains livres brûlés... Pensons que l'écriture est le seul véhicule possible de cette liberté que nous revendiquons tous. Soyons donc, tous autant que nous sommes, un peu plus tolérants, un peu plus attentifs à la création de l'autre, et gardons-nous bien de juger trop vite. J'ai une pensée émue — à chacun ses faiblesses — pour ce pauvre BRUSSOLO qu'on vénérait, à ses débuts, comme un BALLARD français et qu'on traîne dans la boue depuis qu'il écrit pour le fleuve. Y a-t-il du mal à vouloir manger à sa faim quand on choisit de vivre de sa machine ? Est-il plus convenable de publier chez Denoël que chez J'ai Lu ? Ce dont il faut se réjouir, c'est que l'on puisse placer des textes ici et là et trouver des lecteurs. Un jour, HOUSSIN m'a traité de jaune parce que je publiais des nouvelles dans Fiction. C'était à l'occasion d'un débat public. D'ailleurs, il disait tout haut ce que certains pensaient et continuent de penser tout bas. Que diront ceux-là quand Fiction aura disparu (ce que je ne souhaite évidemment pas !) ? Pleureront-ils la disparition du dernier support pro ? Penseront-ils aux nouvellistes qui, comme moi, n'ont guère que ce moyen d'expression ? Regretteront-ils l'outrance de leurs propos ? Sûrement non ! Mais j'ai l'air de prêcher et ce n'est ni dans mes habitudes ni dans mes intentions.
          Nous sommes écrivains ou écrivants, comme dit BARTHES de ceux qui manient des idées, écrivons. Nous sommes critiques, jugeons non des hommes (ou des femmes) mais des textes. Essayons de penser collectivement la SF, car la SF est une littérature collective, qui a le temps comme objet exclusif et qui vise à réconcilier l'être avec son environnement immédiat. Ce n'est ni une secte ni le dernier bunker des jeunes gens branchés. C'est un outil formidable qui vise à réconcilier le philosophique et le culturel au travers d'une esthétique nouvelle.
         Le seul problème, peut-être, est que cette esthétique n'a jamais été sérieusement pensée. Personne n'a réfléchi sur la question des formes appropriées à une littérature qui se veut, par définition, post-moderne. On a désigné à la vindicte populaire les quelques ceux qui avaient un véritable rapport d'écrivains dans leur pratique d'écriture avec la langue. On a immédiatement applaudi au retour de l'histoire, du récit, cet éternel refoulé, sans réfléchir au fait que, dans ce retour de la narration, il y avait aussi un retour du bâton. Bref, du jour au lendemain, on n'était plus obligé de bien écrire, pourvu qu'on ait des idées ! Or, on n'écrit pas avec des idées, mais avec des mots. Quant au style, je pense toujours à ceux qui, dans les années 50-60, dénigraient la SF parce que c'était, pour eux, une sous-littérature. Alors quoi ? Nous avons des écrivains qui écrivent admirablement bien et nous devrions nous en plaindre ?
          Un jour, STRAGLIATI m'a dit, après avoir lu Jeux de sable, un de mes romans inédits qui a failli être publié trois fois et que WALTHER aurait aimé passer chez Galaxie-Bis (il m'avait écrit cela en 1980), « First, the story ! ». Je serais tenté de lui opposer aujourd'hui, avec plus de conviction qu'hier, « First, the style ! ». Les bonnes histoires, ce n'est pas forcément l'affaire de la littérature. La bonne littérature, c'est forcément les deux ! Je crois que, pour devenir ce que la SF cherche désespérément à être, à savoir la littérature de demain, elle doit créer son propre style, ses propres techniques d'écriture, son propre langage. Ce n'est qu'à ce prix qu'elle trouvera la place qui lui revient : en dépassant tous ces discours étroits et terre-à-terre (c'est bien le comble !) et en prenant hauteur et distance sur notre temps.
 
(1ère parution : Bulletin Remparts du 15 juin 1987)
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