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Le monstre, obscur objet d'une fascination

Roger BOZZETTO

Le fantastique dans tous ses états. Presses de l'Université de Provence, pp. 111-119, 2001

          « Pour effrayant que soit un monstre, la tâche de le décrire
          est toujours plus effrayante que lui« 
          Paul Valéry

          « Nul ne saurait décrire le monstre, aucun langage ne saurait peindre cette vision
          de folie, ce chaos de cris inarticulés, cette hideuse contradiction
          de toutes les lois de la matière et de l'ordre cosmique« .
          Lovecraft, « L'appel de Cthulhu »

          Les monstres abondent, mais ils sont difficilement repérables tant la monstruosité peut s'incarner aujourd'hui dans toutes les formes imaginables, depuis le cyclope rencontré par Ulysse et qui peut se présenter de nos jours comme le petit blanc « redneck » que l'on voit dans Easy Rider, jusqu'à l'incolore voisin de palier — qui est peut-être un zombie ou un serial killer 1.
          La littérature et surtout le cinéma ne s'y sont pas trompés : le monstre est d'abord fascinant, quel qu'il soit. On s'en convaincra en feuilletant The Monster Show ou The Encyclopedia of Monsters qui ouvrent une effarante et effrayante galerie de monstruosités, du Retour de la Momie au Zombie blanc en passant par Le loup-garou américain, sans oublier les fourmis géantes de Them, les demi-dieux des diverses mythologies ou encore les multiples aventures de Jack l'Eventreur ou celles du psychiatre « sociopathe » du Silence des agneaux 2.
          Il convient cependant de distinguer entre le monstre comme objet du monde, ce qui relève de la simple tératologie, et le monstre comme sujet d'une violation des normes supposées humaines à un moment précis de l'histoire d'une civilisation. Ce n'est pas toujours facile, comme on peut s'en rendre compte simplement en analysant le comportement d'Ulysse devant Polyphème. Cependant en ce qui concerne l'Occident on peut en gros proposer un éventail de possibles.
          Proche de la merveille quand il touche à la Surnature, comme on peut le voir dans le tableau Saturne de Goya, le monstre plonge dans l'univers du sordide avec Sanctuaire de Faulkner. Il peut toucher au sublime avec « L'araignée d'eau » de Marcel Bealu ou « Clorinde » d'André Pieyre de Mandiargues, et provoquer la plus intense répulsion avec Monsieur Taupe d'Alison Harding ou La meute de Serge Brussolo. Il arpente les territoires de l'imaginaire le plus sombre avec « L'heure du monstre » de Raymond Milési et frôle l'humour noir avec « Les sans gueule » de Marcel Schwob.
          Le monstre présente donc de multiples facettes, que nous allons tenter de répertorier. Puis, pour tenter de mettre un ordre intelligible dans cette jungle monstrueuse de textes, nous proposons une approche historique de la notion de monstre tout en remarquant que c'est de nos jours que les monstres semblent proliférer. Nous tenterons ensuite de saisir quel peut être le sens de la présence dans l'univers des signes que l'imagination des hommes a inventés.

          I — Le masque protéiforme du monstre

          Bien que protéiforme, la notion de monstre a été abordée sous différents angles, et les dictionnaires ont tenté un premier déblayage.
          A suivre le Grand Robert, il existe des monstres biologiques, erreurs de la nature, dues à des anomalies dans le développement embryonnaire comme le veau à deux têtes ou le mouton à cinq pattes, et aussi des êtres humains. Cela relève de la tératologie, comme le signale Ambroise Paré : « Monstres sont choses qui apparaissent outre le cours de Nature... comme un enfant qui naît avec un seul bras, un autre qui aura deux têtes » (Des Monstres et prodiges, 1573).
          C'est aussi le cas des êtres humains victimes de difformités, qui sont présentés comme « monstres » qu'on exhibe dans les foires sous le nom de « phénomènes », que le cinéma a présentés dans Freaks ou dans Elephant Man. Avant le cinéma, Maupassant nous donne un aperçu de certaines de leurs origines avec « La mère aux monstres ».
          Viennent ensuite les monstres qu'on peut nommer analogiques. Certains sont le résultat d'une hypertrophie. Ce sont des monstres en ce qu'ils se présentent comme des êtres normaux mais atteints de gigantisme comme les Titans ou Goliath. Ou bien ce sont des monstres « chimériques » : reconstructions, souvent littéraires, généralement composées de l'amalgame de parties empruntées à des cadavres comme le monstre de Frankenstein, ou des montages faits de membres ou de morceaux d'animaux réels : les licornes ou les dragons. Ailleurs ce sont des conglomérats d'animaux et d'êtres humains, comme on le voit avec les centaures ou le sphinx, ou encore mélanges d'humains et de végétaux comme on le voit avec les trolls. Tous ces hybrides monstrueux ont eu, avec d'autres, leur source dans diverses mythologies, dans lesquelles les auteurs des littératures diverses ont puisé pour donner une couleur de crédibilité à leurs inventions jusqu'aux « humanimaux » inventés par H.G. Wells dans L'île du docteur Moreau.
          Par métaphore, ensuite, le monstre a été perçu comme celui qui se situe dans la transgression totale, non plus des lois biologiques, mais des lois morales et sociales communément admises, présentées comme des lois de la nature humaine. Ceci a surtout été vrai dans la littérature, aussi bien fantastique, réaliste que de science-fiction. Cette transgression peut être d'origine surnaturelle, comme on le voit dans Le moine, roman où le prêtre Ambrosio est poussé à la lubricité, au viol et au meurtre par le diable lui-même. Mais elle est le plus souvent sans interférence surnaturelle. Le monstre peut provenir d'un ailleurs dans Alien de Dean Foster. Il peut tout simplement renvoyer à un être humain dépravé, comme dans Le plus dangereux des gibiers de Richard Connell — qui a donné lieu au film Les Chasses du comte Zaroff. On trouve aussi dans ces récits la présence d'animaux-monstres, dont la monstruosité ne provient pas de leur aspect gigantesque ou hybride, mais d'une atmosphère que le texte engendre à leur propos : on le voit avec « Le verrat » de W.H. Hodgson, le chien de Cujo de Stephen King ou le camion assassin du R. Matheson dans Duel.
          Ainsi, et en suivant le dictionnaire, les traits récurrents de la description du monstre renvoient à l'anormalité, à l'aspect disparate ou composite, ce qui fait de lui un être singulier, un « accident » 3. D'ailleurs, le monstre ne se reproduit pas, il est sans descendance, il est par essence seul de son espèce. C'est ce que le docteur Frankenstein signifie à la créature, en refusant de lui créer une compagne. Cette singularité du monstre est donnée à percevoir en termes de laideur, de cruauté, de dénaturation. Le monstre choque car il se situe au-delà de l'acceptable et donc il s'exclut. Cette articulation entre la laideur et la répulsion qu'elle provoque, lue comme la preuve d'une dépravation, est ancienne, puisque Platon la pose comme évidente : « L'inélégance de la forme, l'absence de rythme et d'harmonie sont sœurs du mauvais esprit et du mauvais cœur... » (Platon : République, III 401-a). Il ajoute : « Nécessairement la vertu est belle et le vice est laid » (Lois, X 900c).
          Le dieu biblique aussi refuse que des hommes laids ou difformes le servent, sans doute parce qu'étant conçus à l'image du créateur, ses serviteurs ne peuvent être difformes : « Nul homme de ta race qui aura un défaut corporel ne s'approchera pour offrir le pain de son dieu. Car il a une infirmité... il profanera nos sanctuaires » (Lévitique, XXI 16-24).
          Ces différents aspects, qui balisent les territoires du monstrueux, présentent donc un point commun. Ces difformités, ces chimères, ces transgressions de l'ordre naturel ou humain, des règnes comme l'animal, le végétal et l'humain, des états comme ceux de la vie et de la mort dans le cas des vampires ou des zombies, sont placés sous le signe de la laideur, du hideux, de la répulsion. Elles tendent en général à provoquer chez le lecteur, après l'étonnement ou la sidération, non pas l'admiration mais la peur, la terreur, l'horreur, l'épouvante. Pour reprendre quelques remarques de Charles Grivel, le monstre est un écart par rapport à toutes les normes, il peut être une figure de l'excès, il effraie, menace mais en même temps il est fascinant 4. Ces notations sont utiles, mais elles laissent de côté l'aspect d'évolution de la notion de monstre et des significations dont il a été et demeure porteur.

          II — Le monstre, la merveille, le banal

          Pour qu'il existe un monstre, il est nécessaire qu'il existe une norme et un écart, par rapport à une normalité mal connue peut-être vue comme une merveille ou une monstruosité. D'où une certaine ambiguïté 5. C'est pourquoi dans l'Antiquité, on peut hésiter à considérer comme monstre ou merveille les Titans, les Sirènes, les faunes ou même les cyclopes. Polyphème, que rencontre Ulysse, n'est pas perçu d'emblée comme monstrueux par son aspect, pourtant terrible, de cyclope, car l'on sait qu'il est le fils du Dieu de la mer, Poséidon. Il ne devient monstrueux dans le regard des hommes qu'en s'excluant des règles de la civilité qui lui fait violer les codes humains de l'entraide, et laisse apparaître son appétit cannibale. Sa figure le donne à voir comme merveille fascinante, mais ses actes le rendent horrible, il est donc à la fois un être relevant du merveilleux et devenant une monstruosité.
          Le Moyen Age a entretenu avec les monstres des rapports nombreux, puisque les monstres, compte tenu de la toute puissance accordée à la divinité, étaient interprétés comme des signes miraculeux. Dans l'art les figures de monstres apparaissent surtout dans le cadre des peintures de démons, de sculptures et de gravures. Pensons aux gargouilles des cathédrales, aux grylles gothiques — qui sont des représentations de personnages sans tête ou de têtes articulées directement aux jambes, sans corps — et d'autres bizarreries 6. On trouve aussi quelques descriptions de monstres, comme par exemple Grendel dans le Beowulf.
          La Renaissance retrouve parfois en littérature cette ambiguïté du merveilleux et du monstrueux : où classer le géant Gargantua ou les chimères de Jérôme Bosch ? Mais surtout, avec Ambroise Paré, elle s'intéresse de manière originale à la notion de monstre au point de vue tératologique, en en cherchant les causes, qui peuvent renvoyer à des miracles, c'est-à-dire du merveilleux, comme on le voit dans le premier chapitre de son traité, et ce, dès la première ligne 7 : « Les causes des monstres sont plusieurs. La première est la gloire de Dieu. La seconde son ire. La troisième, la trop grande quantité de semence. La quatrième, la trop petite quantité. La cinquième l'imagination... la treizième, par les démons ou diables ».
          On remarque, dans cette introduction de Paré, une confusion entre ce qui relève de la réalité biologique et qui renvoie à une attitude scientifique (« la plus ou moins grande quantité de semence »), ce qui relève de la Surnature (« la gloire de Dieu, les démons »), et ce qui relève de « l'imagination » Mais cette triple approche est innovante, elle prépare une distinction entre la réalité de la tératologie, les croyances à la Surnature, fondement de tous les mythes, et la littérature.
          De plus, la découverte de nouveaux mondes permet une réflexion nouvelle sur la monstruosité. Le Caliban de La Tempête est-il un monstre ? Ou bien la « colonisation » de son île par le magicien blanc Prospero, qui lui a volé sa terre et même sa langue, ne le constitue-t-il pas pour les conquérants Espagnols en objet monstrueux ? Shakespeare laisse ouvertes les deux interprétations.
          A l'âge classique, Descartes dans la Première méditation affirme pouvoir supprimer la question du monstre. Dans son univers mécaniciste, la forme monstrueuse se laisse réduire en unités simples. Si l'on démonte l'objet ou la figure monstrueuse, si on le décompose en unités simples, on lui ravit son caractère d'étrangeté. Créer ou démonter un monstre revient à exercer une activité purement combinatoire. Gilbert Lascault pose qu'ainsi Descartes avait peut-être résolu la question du comment mais pas celle du pourquoi du monstre 8. L'âge classique, qui a vu le renfermement des malades mentaux, cache les monstres, les occulte, au profit d'une idéologie de la vraisemblance. Car le monstre est pour l'esthétique et la morale dominantes un défi aux lois de la bienséance, de la norme, de l'harmonie. Il figure le chaos que l'on préfère ignorer. L'art classique le récupère avec circonspection : pensez au monstre de Phèdre. Mais en général le monstre est rejeté du côté de l'extravagance, du délire. On en nie l'aspect épouvantable. Le monstre « odieux » ne peut être représenté que dans le cadre d'un art de la litote et ainsi « plaire aux yeux » (Boileau, Art Poétique).
          Le XIXe siècle voit proliférer les monstres, aussi bien dans la réalité que dans la littérature, et avant que le cinéma ne prenne la relève. Les romantiques, en récupérant à leur manière les architectures du moyen âge, ramènent dans leurs filets tout un imaginaire qui va nourrir les romans gothiques. Ce sera le lieu des géants comme celui du Château d'Otrante, des prieurs lubriques, aussi bien ceux de la Justine de Sade que l'Ambrosio du Moine de Lewis, des vampires avec Carmilla puis Dracula, et des loups-garous. La littérature inventera aussi des monstres imputés à un usage dément de la science d'alors comme la créature du Frankenstein de Mary Shelley, le docteur Jekyll et son double Hyde, et plus tard des monstres de L'île du Docteur Moreau, alors que la réalité sociale produira le mystère de Jack L'éventreur. Mais le XIXe posera aussi sur la réalité de l'époque un regard assez cynique, tel Eugène Sue dans Les mystères de Paris, Hugo avec Notre Dame de Paris et ses deux héros, Quasimodo le monstre physique et le prêtre, monstre moral. Plus tard Maupassant nous proposera l'histoire de « La mère aux monstres ».
          Quant à notre époque, elle est à la fois celle d'un recyclage de l'imaginaire ancien et d'une prolifération de formes nouvelles dues au développement des littératures et des films de science-fiction, de fantastique et d'horreur. C'est aussi une époque où, grâce aux divers médias, nous vivons dans un flot continu d'échos du monstrueux quotidien. Ainsi, le monstre est devenu banal, il n'a plus rien d'exceptionnel, il ne se distingue en rien du quidam, comme on le voit dans Seven ou dans la série des X-Files. N'importe qui peut être un monstre ou en devenir un, simplement en obéissant comme tel bureaucrate à des ordres inhumains. Ou encore comme tel chef de guerre local, que ce soit d'un pays ou d'un quartier, d'une province ou d'une cité, d'une armée ou d'un gang. C'est ce qui est le plus terrifiant. Ce qui amène à s'interroger sur le sens que l'on peut donner à la présence du monstre et sur les différentes significations qu'il a prises au cours de l'Histoire.

          III — Le signe du monstrueux

          Monstres, merveilles et prodiges ont tenu au long de l'Histoire une place particulière dans l'imaginaire et même dans le quotidien. Pour l'Antiquité, et jusqu'à l'aube de ce siècle en Occident, le monstre comme objet du monde est un signe, c'est-à-dire qu'il est porteur d'un sens. De la même manière les phénomènes astronomiques comme les comètes sont interprétées comme annonciatrices de grands événements. Si Aristote tient les monstres pour des « erreurs » de la nature, le frère de Cicéron les présente comme des moyens de divination, cautionnant une sorte de tératomancie. Puisque ces formes sont singulières et marquent un écart, elles doivent avoir une signification particulière à cause de cet écart. Ce seraient donc des signes par lesquels Dieu, ou la Nature, ou encore le diable, se manifestent et donnent ainsi un avertissement aux hommes. Le monstre est un signe, présage d'un événement futur important 9.
          Cette interprétation du monstre comme signe et présage n'a de sens que dans un univers où la nature elle-même est perçue, depuis Saint Bonaventure au moins, comme un vaste dictionnaire de choses, qui double la parole divine enclose dans la Bible. Si chaque chose du monde est un écho de la parole divine, tout écart par rapport à la norme devient signe singulier — le démiurge fait signe — et donc à interpréter comme tel. Reste à distinguer si ce signe provient du démiurge ou du démon, ce à quoi peuvent s'atteler les inquisiteurs et les chasseurs de sorcières de l'époque.
          Dans le cadre de la pensée scientifique d'après Galilée, en retrouvant les traces d'Aristote, on interroge le monstre ou l'irrégularité des comètes — si on compare leur course à celle des planètes — comme des écarts, des singularités, des effets bizarres dont on tente de trouver les causes, et non plus comme des signaux que nous enverraient le Diable ou le Créateur. La science moderne est de plus en mesure, par hybridation ou manipulations génétiques, de créer des monstres biologiques ou même bioniques Mais cela n'implique en rien que la question du sens soit évacuée. Même s'il est aujourd'hui dégagé de toute marque d'intentionnalité surnaturelle, le monstre demeure toujours un signe, et c'est aux lecteurs de l'interpréter.

          IV — Le monstre moderne aussi fait signe

          Revenons à Ulysse et à Polyphème. Pourquoi un homme, un mortel, peut-il légitimement affronter un fils de dieu ? Quand les valeurs humaines sont présentées comme supérieures à l'inhumanité du cyclope 10. Celui-ci est une merveille de la nature et des dieux, il est un monstre pour les hommes. Il est le signe d'une ambivalence du monstre : à la fois objet de sidération, de fascination s'il demeure dans sa sphère, mais s'il en sort avec des intentions et des pratiques inhumaines, il est jugé à l'aune des valeurs de la civilisation humaine d'alors. King Kong, de ce point de vue, est présenté comme à l'opposé de la démarche du cyclope de L'Odyssée : merveille monstrueuse, l'amour le rend humain, tout comme Quasimodo.
          Les monstres présents dans les textes du XXe siècle sont plus qu'ambivalents, ils sont vraiment ambigus et, de plus, ils ne renvoient pas à un système unique et univoque d'interprétation. Notre époque n'a plus de cadre symbolique cohérent à quoi l'on peut se référer.
          Dans ces conditions la notion comme la figure du monstre est devenue incernable. Comment interpréter une nouvelle comme « Clorinde » d'A. Pieyre de Mandiargues ou « L'Araignée d'eau » de M. Bealu, textes où se marie la monstruosité avec un émerveillement qui ne s'appuie pas sur la présence d'une surnature mais sur la fulmination du désir ? En quoi peut-on les rapprocher de la vignette sordide de « La mère aux monstres », du fantasme présent dans « Le père truqué » de P.K. Dick ou dans La tumeur à face humaine de J. Tanizaki sans parler du Plus dangereux des gibiers de R. Connell ?
          Nous avons bien affaire, dans ces textes, à des monstres, mais ils sont tous différents. Cette différence tient à la fois à leur statut d'objet, au regard qu'ils instaurent sur eux et à celui qu'ils permettent de porter sur le contexte social, psychique ou symbolique, dans lequel ils sont insérés par le biais de la fiction.
          A la différence de ce qui se passait jusque là, le monstre n'est plus donné comme repérable par son aspect physique qui signalerait un écart par rapport à la norme. D'aspect banal, il ne devient monstrueux que par ses actes et ce qu'ils provoquent comme réactions d'horreur chez les autres personnages et sur le lecteur — c'était déjà le cas de Jack l'éventreur, c'est le cas des serial killers contemporains sans compter les vampires modernes tels qu'ils apparaissent dans les œuvres d'Anne Rice.
          Ce qui caractérise le monstre moderne c'est la violence sans cause apparente qu'il incarne, et par cela il demeure un signe lisible. Car il serait faux de penser que la fascination qu'il exerce par sa présence bloque l'accès au sens, au contraire, loin d'être là pour évacuer la réalité dans le plaisir esthétique que sa mise en scène procure, il est là pour donner sens. La notion de monstre ne doit pas être exploitée afin de rendre tout débat à son sujet impossible, ni pour une utilisation qui reviendrait à tuer dans l'œuf toute tentative d'analyse critique.
          Le monstre moderne, en effet, peut être appréhendé sous divers angles. Au plan sociologique par exemple, et sur le modèle de l'objet phobique selon Freud, il donne une figure à l'impensable de toutes les angoisses. Il permet à la violence de l'impensable social de prendre une forme visible. C'est ainsi qu'on peut lire « Duel » de Richard Matheson ou même, sur un mode plus teinté d'humour noir, « Les sans gueule » de Marcel Schwob.
          Au plan psychologique ensuite. La littérature qui met en scène des monstres est lue avec gourmandise par les adolescents — au point qu'on inaugure des collections spécifiques. Il est nécessaire parfois de poser un monstre en face de soi pour affirmer ainsi sa propre normalité. De plus on peut considérer le monstre, dans ces textes, comme une figure de la révolte. Il brise, non plus comme les monstres antiques avec les lois de la Nature, mais avec le conformisme social que les média, les journaux, les institutions et la famille proposent ou imposent. Cette rébellion adolescente se manifeste par le choix d'une solution esthétique, celle de l'horreur, comme on a pu le voir dans California Gothic de D. Etchison 11.
          Au plan politique, on peut aussi penser que nous vivons actuellement en Occident dans une époque, sans doute transitoire, où en l'absence de conflits idéologiques forts, on peut voir une sorte d'inhibition de la pensée. Le monstre serait alors non plus le signe d'une angoisse, mais, comme le terrorisme, un symptôme de transgression, de refus devant l'imposition à marches forcées des « valeurs » insignifiantes de la middle class états-unienne au reste du monde.
          Le monstre aurait ainsi un aspect décapant : il montrerait alors à l'homme occidental le visage sous lequel il apparaît, et peut-être lui ferait-il prendre ainsi conscience de ce qu'il est.


          Textes de fiction cités
          Clarence Aaron : « Spurs » : la nouvelle qui a donné lieu au film Freaks de Tod Browning est tiré d'une nouvelle intitulée « Spurs » et parue dans le numéro de février 1923 du Munsey's Magazine.
          Marcel Bealu : « L'araignée d'eau » in L'araignée d'eau. Phébus, 1994, pp.15-48.
          Serge Brussolo : La meute, éd. du Rocher, 1990.
          Richard Connell : « Les chasses du conte Zaroff ou Le plus dangereux des gibiers » in Histoires abominables. Presses Pocket, 1995.
          Philip K. Dick : « Le père truqué » in Fiction, 1959.
          Denis Etchison : California gothic. Denoël, 1999.
          Alison V. Harding : « Monsieur taupe » in Histoires d'horreur. Fiction spécial n°10, 1967.
          Hodgson (W. Hope) : « Le verrat » in Carnaki et les fantômes. Le Masque fantastique, Librairie des Champs Elysées,1979.
          André Pieyre de MANDIARGUES : « Clorinde » in Soleil des loups. L'imaginaire, Gallimard, 1997.
          Richard Matheson : « Duel » in Orbites n°2, 1982.
          Guy de MAUPASSANT : « La mère aux monstres », 1883.
          Raymond Milesi : « L'heure du monstre » in Territoires de l'inquiétude n°7, Denoël, 1997.
          Jean Ray : « Le Uhu » in Contes de Canterbury. Marabout, 1965.
          Marcel Schwob : « Lles sans gueule » in Cœur double, 10/18, 1979.
          Junichiro Tanizaki : « La tumeur à face humaine » in L'affaire du « Yanagiyu ». Gallimard, 1996.
          H.G. Wells : L'île du docteur Moreau. Livre de poche.



Notes :

1. GOIMARD (Jacques) : « Le thème du monstre » in La grande anthologie du fantastique. Omnibus, 1996, tome II, pp. 907-921.
2. SKAL (David. J) : The Monster Show — A Cultural History of Horror. W. Norton éd., New York, USA,1993 ; Rovin (Jeff) : The Encyclopedia of Monsters. Facts on File, Inc éd., New York, 1989.
3. ARISTOTE : De generatione animalium, IV.3.
4. GRIVEL Charles : « La face du monstre » in Le fantastique. MANA 1, 1983.
5. GOIMARD Jacques : article « Merveilleux » dans L'Encyclopedia Universalis, 3ème édition. Voir aussi, du même, la postface à « Histoires de Monstres » in La grande Anthologie du fantastique — tome 2. Omnibus, 1996.
6. BALTRUSAITIS Jurgis : Le Moyen-Age fantastique. Flammarion, 1981.
7. PARE Ambroise : Des monstres et prodiges, réédition Sladkine, 1996.
8. LASCAULT Gilbert : Le monstre dans l'art occidental. Klincksiek, 1973.
9. CEARD Jean : La nature et les prodiges. Droz, 1996 (2ème édition).
10. De la même manière, Lester Del Rey nous présente, dans Car je suis un peuple jaloux, un pasteur qui se révolte contre le Dieu biblique lorsque celui-ci choisit de se tenir aux côtés d'envahisseurs non-humains. Le Dieu biblique est alors perçu comme monstrueux.
11. DUCLOS Denis : Le complexe du loup-garou. La fascination de la violence dans la culture américaine, éd. La Découverte, 1994.

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