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Préface à Après Demain la Terre...

Alain DORÉMIEUX

Casterman, Collection Autres temps, autres mondes, septembre 1971

     Au moment de rédiger la préface à cette troisième anthologie de science-fiction anglo-saxonne, le signataire de ces lignes s'est amusé à dresser une petite statistique concernant celles qui l'ont précédée, II a pu constater à cette occasion que, depuis les deux premières (Histoires fantastiques de demain et Histoires des temps futurs), l'âge moyen des auteurs représentés, tout autant que la moyenne d'ancienneté des nouvelles choisies, ont tendance à s'abaisser. Ce processus, qui n'a pas été voulu, n'est quand même pas entièrement dû au hasard. Il faut y voir l'expression subconsciente de la certi­tude qu'a ledit signataire, de plus en plus, que la science-fiction est un phénomène littéraire qui rajeunit, qui se transforme en laissant loin derrière lui les formules passées pour en découvrir de nouvelles, et dont par là même les manifestations d'autrefois se démodent à une vitesse croissante au regard de ce qui s'est fait depuis.
     Cette constatation n'est ni une trahison, ni le refus d'une tradition, ni un reniement. La science-fiction était déjà une littérature impor­tante aux U.S.A. il y a trente ans ; elle s'est alors édicté des règles, forgé des cadres ; elle a, dans l'optique de l'époque, produit des œuvres qui étaient en ce temps-là et nous semblent encore des chefs-d'œuvre. Mais les temps ont changé, et ce changement subit une accélération progressive, et rien ne peut empêcher la science-fiction d'être dorénavant l'objet d'une perpétuelle métamorphose — qui fait que de jour en jour les visions changent, les points de vue s'approfondissent, les expressions littéraires s'enrichissent — bref, d'une évolution par laquelle la science-fiction, presque malgré elle et par la force des choses, devient un genre littéraire sans cesse en mutation, délivré des impératifs et des contraintes, au champ d'investigation de plus en plus étendu, aux frontières toujours reculées : peut-être la seule littérature véritablement en mouvement de notre époque.
     Ce phénomène est inévitable, et les nostalgies ne pourront rien pour l'enrayer : les découvertes de planètes bizarres ou d'impensables formes de vie, les combats contre des extra-terrestres trop méchants pour être honnêtes, les sociétés futures futiles ou aberrantes, les divagations fantaisistes sur l'avenir de l'humanité, les vastes tableaux de l'empire terrien éparpillé parmi les étoiles... tout cela devient un peu obsolète, comme disent nos amis américains, c'est-à-dire plus dans le vent, plus dans la course, en somme d'un autre temps.
     On peut le déplorer, et certains amateurs ne s'en privent pas. On peut regretter les émerveillements et les joies pures d'antan, avoir une pensée émue pour les dépaysements et les évasions qui nous enchantèrent. Certains voudraient que la science-fiction reste figée dans le temps, à jamais momifiée dans son expression ancienne, tels ces amateurs de bandes dessinées qui ne se lassent pas de compulser leurs Robinson et leurs Mickey d'avant-guerre. Mais on n'y peut rien ; la science-fiction est vivante et elle bouge, elle bouge plus que jamais, et vouloir la confiner dans des moules étroits équivaudrait à empêcher un enfant d'atteindre l'âge adulte.
     La science-fiction bouge, et elle ressemble de moins en moins à ce qui fut la science-fiction. Dans cette anthologie, des gages sont toujours donnés aux formules qui firent leur preuve ; des grands textes d'un passé plus ou moins révolu figurent en bonne et due place. Mais il ne faut pas se dissimuler que ces textes eux-mêmes sont d'un autre âge. Leur valeur intrinsèque ne se discute pas ; mais, qu'on le veuille ou non, ils viennent un peu d'ailleurs, déjà ils ne correspondent plus à ce qui se fait ou ce qui se fera. Et il faudra bien un jour concevoir (comme nous la préparons déjà pour cette collection) une anthologie principalement consacrée à la science-fiction littérature d'aujourd'hui, et non plus vestige d'un passé vieux de vingt ou trente ans.
     Les anciens textes réunis ici n'en ont pas moins, dans leur ensemble, un trait commun : ils sont écartés le plus possible des modes de leur temps et donc placés, de ce fait, à l'abri du vieillissement. Tous les textes de l'anthologie — les anciens comme les modernes — sont moins spectaculaires qu'inquiétants ; ils ne nous dépeignent pas de grandes intrigues à l'échelon galactique ni des actions brassant l'histoire de l'humanité, mais d'étranges aven­tures qui se déroulent au cœur de l'individu ou dans son environ­nement immédiat. Ils ne sont pas épiques ; leur première vertu est de déconcerter, et de décoller radicalement (ou insidieusement) du réel quotidien. Souvent ce sont des êtres comme vous et moi qui en sont les héros, simplement il ne leur arrive pas les mêmes choses qu'à vous et moi (ou plutôt ces choses-là ne nous arrivent qu'en rêve ou dans une autre vie, plus déplaisante ou plus incongrue). A la réflexion, on s'aperçoit que beaucoup des héros de ces histoires sont des psychopathes, ou qu'ils sont en voie de l'être, ou qu'ils auraient des motifs de le devenir. Il faut avouer qu'ils ont de fortes raisons pour cela. Mais le propre de la science-fiction a toujours été de plonger ses personnages dans les situations les plus extravagantes et les plus traumatisantes (et, à la différence du héros ancien, qui acceptait tout avec équanimité, celui des temps modernes a tendance à subir fortement la pression des événements).
     On pourrait aussi, pour le plaisir de la chose, dresser un petit inventaire de forme binaire des récits rassemblés dans ce recueil. On observerait ainsi qu'on a : deux histoires d'hommes sombrant dans la folie (L'Homme saturé et La Cage de l'écureuil), deux histoires de maisons bizarres (II se passe quelque chose dans la maison et La Maison biscornue), deux histoires de machines pen­santes (Moi qui rêve et Accomplissement), deux histoires de naufragés affrontant l'énigme d'une planète (Le Monde du mythe et La Forêt enchantée), deux histoires « nouvelle vague » (Comme des mouches et La Cage de l'écureuil, déjà citée), deux histoires d'hommes projetés dans le futur (Pour toujours de par la Terre et Retour à zéro), deux histoires d'hommes déphasés psychologique­ment dans leur époque (Reconstitution historique et Un monde de compassion). Il resterait une seule histoire non répertoriée, qui est inclassable puisqu'elle est signée Fredric Brown (c'est tout dire). Mais ces détails n'intéresseront que les exégètes à l'esprit tarabiscoté.
     Pour finir, une remarque : pas (ou presque) d'extra-terrestres ou d'astronefs, pas de robots ni d'invasions de la Terre, pas de bestioles monstrueuses et d'appareils à tout faire, pas de guerres futures et de monde post atomique, pas non plus de mutants diaboliques et de savants fous. A cela, une raison : le signataire de ces lignes en a marre (excusez le terme) de ces stéréotypes qui encombrent les pages des romans et nouvelles de science-fiction depuis des lustres, II a envie de la dépoussiérer, de lui faire prendre un peu l'air. Elle ne demande que ça. Et que les nostalgiques reviennent sempiternellement pour la nième fois à leurs chères vieilles lectures.

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Thèmes, catégorie Science-Fiction
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