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Préface à Espaces inhabitables - 2

Alain DORÉMIEUX

Casterman, Collection Autres temps, autres mondes, septembre 1973

     Cette anthologie se présente comme une anthologie « en liberté » : une anthologie sans frontières. De plus en plus, en fait, les frontières entre la science-fiction et les autres genres qu'elle côtoie sont floues, mouvantes, sinon inexistantes. Il est maintenant fréquent aux États-Unis (et en Angleterre) de voir paraître sous la classique étiquette « science-fiction » (commode du point de vue de la vente) des récits qu'on aurait, il y a encore quelques années, classés sous la bannière de l'insolite ou du fantastique moderne. Science-fiction, à vrai dire, ces deux mots ne signifient plus grand-chose. D'abord parce que le genre de littérature qu'ils recouvrent renferme de moins en moins de « science ». Ensuite parce que ce terme a engendré dans l'esprit du public (qu'il s'agisse d'amateurs ou de détracteurs) une image devenue aujourd'hui notoirement fausse : celle d'un genre littéraire ayant pour but principal de rêver à l'avenir de l'humanité. En d'autres termes, d'imaginer — pour le meilleur ou pour le pire — tous les modèles possibles des sociétés de demain. Alors qu'en réalité une proportion croissante d'auteurs de science-fiction prennent conscience de cette évidence : le fait que le futur est contenu à l'avance dans le présent et que c'est ce présent donc qu'il convient en premier lieu de regarder à la loupe afin d'y déceler les germes des lendemains qu'il nous prépare. C'est d'ailleurs sous cette optique que se rangeaient les nouvelles réunies dans le tome 1 de Espaces inhabitables, précédemment paru dans cette collection. Au moment où se préparait ce tome 1 (le présent tome 2 n'étant encore qu'à l'état d'ébauche), j'avais l'idée de deux volumes en continuité, l'un prolongeant l'autre et les deux bouclant une sorte de boucle. A la réflexion, ce projet m'est apparu dangereux : risque d'une certaine monotonie (non au sens péjoratif mais dans l'acception étymologique d'unité de ton). Deux anthologies entières observant la même démarche, c'était peut-être séduisant pour l'esprit et remarquable sur le plan démonstratif, mais c'était peut-être aussi comme ces romans-fleuves dont on n'arrive plus à sortir. C'est pourquoi, à mesure que s'élaborait ce tome 2, les tendances qui le guidaient s'infléchissaient et s'éparpillaient dans diverses directions, ce qui a abouti finalement à cette anthologie sans formules ni plans préconçus dont je parlais dans la première phrase de cette préface. A la rigueur de conception du tome 1 de Espaces inhabitables, à ses histoires toutes centrées sur une certaine approche réaliste, sur une expérience découlant plus ou moins directement des réalités contemporaines et des problèmes afférents, se substitue ici un pot-pourri (sens non péjoratif encore, mais lié de façon précise à la définition du dictionnaire : « ensemble de thèmes empruntés à diverses sources ») qui se contente de puiser éclectiquement aux quatre points cardinaux de la production de ces dernières années. Avec comme seul critère celui de retenir les histoires qui, pour une raison ou une autre, me faisaient plaisir. Celles avec lesquelles, pour reprendre une expression de la génération pop qui aujourd'hui fait fureur, je « prenais mon pied ». (Que ce pied soit ou non partagé par tous les lecteurs, c'est évidemment un autre problème !) Un seul point commun à ces récits : ils appartiennent bien tous aux courants les plus actuels de la littérature de science-fiction. Ce qui signifie donc (voir plus haut) que ce n'est plus « de la » science-fiction au sens restrictif qu'ils nous offrent, mais un assez total mélange des genres. Autrement dit, tout simplement, de la spéculative-fiction, selon le terme que voudraient faire prévaloir certains auteurs des générations américaines récentes. La spéculative-fiction, c'est comme la pop-music : c'est un peu tout ce qu'on veut, dans la mesure où justement c'est caractérisé par un brassage complet de diverses tendances. Pour bien mettre les choses au point, annonçons les couleurs à titre d'exemple. Qu'on ne s'étonne pas de trouver à la fois dans ce volume : de la science-fiction (presque) orthodoxe (Maintenance, Des visages et des mains, Fuite hors de Cité 5) ; de l'insolite (Le rivage d'Asie, Du fond des âges) ; du baroque plus ou moins surréaliste (Histoire du petit lapin bleu, Paysage en creux) ; de l'allégorie (Temps de passage, Le mur, Alternatives et d'autres encore) ; du réalisme quasi quotidien (Oasis, Mains muettes, Des amis et d'autres inconnus). La spéculative-fiction, c'est tout cela en même temps, et l'échantillonnage ici présenté est loin d'en épuiser les aspects. Pourtant, quelle que soit la variété de ces facettes, un phénomène prédomine : tous les récits ici juxtaposés portent en eux la marque d'un malaise ou d'une inquiétude. Ils la portent en creux, comme une chose dont on devine les contours derrière les lignes. En cela, ils rejoignent les textes du tome 1 de Espaces inhabitables, qui eux exprimaient objectivement et au premier degré cette inquiétude sinon cette angoisse, mais c'est bien la même inquiétude qui court d'un bord à l'autre et ne lâche pas plus le lecteur qu'elle n'abandonne l'inconscient des auteurs. Toutes ces histoires, en clair ou symboliquement, véhiculent le même message : le monde est un ghetto ; l'homme agressé par la vie et tiraillé par la mort en suspens n'a de recours ni dans la lutte ni dans la fuite. C'est ce qui finalement, au-delà des querelles d'écoles ou de tendances, donne à la mosaïque qu'est ce recueil une unité interne. Plus que jamais, les espaces où nous nous trouvons ici plongés sont inhabitables. Mais les mauvaises langues diront que c'est principalement le reflet des goûts morbides de l'anthologiste. Alors, une autre fois, on va faire un effort et on tâchera de rire un peu. Après tout, le monde où nous vivons est tellement hilarant...
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Thèmes, catégorie Science-Fiction
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