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Perception de la réalité

Denis GUIOT

Le Monde de la Science-fiction. M.A. éditions, 1987

          Plus qu'un thème, la perception de la réalité est, pour la SF, une obsession. A l'intersection de l'éternelle angoisse existentielle de l'homme et de la nouvelle conception de l'univers qui émerge de la physique moderne (Relativité et Mécanique quantique), cette réflexion sur la nature du réel, ce regard sur notre propre regard, traverse de part en part toute la science-fiction contemporaine.

          Selon les théories de Piaget, ce n'est pas avant l'âge de dix-huit mois que le petit enfant réalise pleinement que les objets existent par eux-mêmes, c'est-à-dire que leur existence ne dépend pas uniquement de la perception qu'il a d'eux. La réalité intrinsèque des choses est donc un acquis, et non un donné. Le monde phénoménal n'existe pas en soi, il n'est qu'une construction de l'esprit. Le réel est insaisissable et chacun de nous en élabore une représentation à partir de ses propres sensations.

          Il y a des siècles, Platon imaginait l'homme dans une caverne, le dos à l'entrée qui donne sur le monde extérieur inondé de soleil, ne voyant du réel que des ombres mouvantes sur le fond de la caverne. Pour l'existentialisme sartrien, les choses n'accèdent au niveau de l'existence que par la connaissance que nous en avons. C'est nous qui les sortons du néant, qui les mettons en forme. Il y a donc autant de monde que d'individus puisque l'univers est l'oeuvre de notre conscience. En écrivant : "Nous n'observons pas la nature elle-même, mais la nature soumise à notre méthode de questionnement", Heisenberg, l'un des pères de la mécanique quantique, ne dit pas autre chose (cité par Gary Zukav dans La danse des éléments / The dancing wu li masters - Laffont, 1979). Bref, le réel n'est plus ce qu'il était !

          Dans Le testament d'un enfant mort de Philippe Curval (in Pardonnez-nous vos enfances, anthologie composée par Denis Guiot – Présence du futur, 1978), un procédé d'enregistrement de l'activité cérébrale du nouveau-né permet de visualiser comment celui-ci perçoit le monde qui l'entoure et, en retour, élabore sa propre compréhension de lui-même. Homme-plus de Pohl pose le problème différemment. Puisque, depuis sa naissance, l'être humain perçoit le monde de façon prédigérée - les organes sensoriels se chargeant de sélectionner et de réorganiser l'information - que se passe-t-il lorsqu'on transforme un homme en cyborg, doué d'exceptionnelles et inhabituelles capacités de perception de l'environnement ? Et bien, c'est comme si on abreuvait brutalement d'images TV un récepteur de radio : le cerveau, incapable d'assimiler ces nouvelles données, les rejette ou risque de griller. D'où la nécessité d'une interface électronique pour décoder l'information.

          A la suite d'une catastrophe nucléaire, quelques centaines de survivants se sont retrouvés emmurés dans des cavernes souterraines. Depuis trois générations ils vivent dans l'obscurité ; leur ouïe et leur odorat se sont extraordinairement développés, mais ils ont oublié jusqu'au souvenir même de la vue. La mystérieuse clarté devient objet de culte : "C'est, dit l'un des Anciens, comme un bruit très fort, un goût piquant, un coup violent, peut-être" (Le monde aveugle / Dark universe de Daniel Galouye – Présence du futur, 1961).

          Mais en agissant sur notre perception de la réalité, n'est-ce pas le réel lui même que l'on risque de modifier ? Un groupe de savants mène sur des singes des expériences d'altération de la relation objectale. Ainsi, dès sa naissance, la guenon Susie est habituée à ne pas pouvoir saisir des objets que pourtant elle voit et sent (utilisation d'hologrammes et de bombes aérosols) et, à l'inverse, à faire disparaître des objets pourtant tangibles en mettant ses mains devant ses yeux (par tout un système de trappes dissimulées). Un jour, Susie décide de vivre sa vie. Pour s'évader, pas de problème : elle cache ses yeux avec ses mains... Et les barreaux de sa cage se volatilisent ! Elle fait de même à l'encontre de tous ceux qui la poursuivent : un geste... et la personne s'évanouit. Partie à sa recherche, le docteur Sue - qui a "élevé" Susie - ne voit qu'une solution pour arrêter la guenon. Arrivée à proximité de l'animal apeuré, Sue met ses mains devant ses yeux... et Susie disparaît ! (La réalité de Susie / Susie's reality de Bob Stickgold, 1973, une extraordinaire nouvelle, hélas jamais rééditée depuis sa parution dans Galaxie n° 121).

          Réfléchir sur la nature du réel revient à remettre en question son existence. La science-fiction moderne est riche en univers en trompe-l'oeil, réalités truquées qui tissent autour de l'individu un épais rideau d'angoisse. Dick, bien sûr, de L'oeil dans le ciel à la vision parano-gnostique de la Trilogie divine, du Père truqué à La fourmi électronique. Comme l'écrit Evelyn Pieiller dans le n° 7/8 de la revue Science-Fiction : "C'est Dick qui a su rendre sensible ce fait troublant que la réalité n'existe que saisie par une conscience, et que la conscience n'est pas fiable, et que de surcroît elle peut agir, même à son insu, sur la dite réalité. Depuis Descartes et Kant, on se méfiait. Avec Dick, on est terrorisé", Nous vivons dans un monde différent de ce que nous voyons. Parfois une brèche se produit dans le mur de la "réalité" et nous voyons "autre chose". Mais pourquoi ces failles dans la vie quotidienne ? Est-ce qu'"On" se joue de nous ? Attitude paranoïaque ou bien la réalité est-elle littéralement criblée de fuites ? "Une goutte par ici, deux ou trois gouttes par là, remarque un des personnages du Temps désarticulé. Une tache d'humidité qui se forme au plafond".

          Qu'y a-t-il derrière le rideau des apparences ? Pourquoi la Cité-Terre est-elle obligée de se déplacer constamment vers le nord sous peine de provoquer tout autour d'elle d'inquiétantes distorsions spatio-temporelles (Le monde inverti de Priest) ? Dans Le désert du monde d'Andrevon, un homme est seul dans une ville en carton-pâte mais qui, au fil des jours, acquiert de la consistance, tandis que dans Simulacron 3 de Daniel Galouye (Livre de Poche, 1968) tout l'environnement, les gens, les voitures, les maisons - tout, quoi ! - n'est qu'une vaste simulation électronique, un programme d'ordinateur destiné à tester, avant de les lancer, des campagnes publicitaires. Le temps lui-même subit de profondes altérations. Dans Ubik, le monde de 1992 régresse vers celui de 1939. Sous les yeux ébahis de Joe Chip et ses amis, les automobiles hypermodernes se transforment en antiques Ford modèle T, les TV couleurs en crachotants postes de radio à lampes et les clinquants supermarchés en drugstores chichement éclairés. Grâce à des drogues chronolytiques ou sous l'emprise de la douleur, on peut effectuer des plongées subjectives dans le passé ou dans l'avenir. Mais les psychronautes ne risquent-ils pas de rester prisonniers d'un pseudo-temps, éclaté en mille facettes et, pour tout dire, incertain (Les singes du temps de Michel Jeury) ?

          Lorsque la réalité est trop horrible, quel est le gouvernement qui n'a pas intérêt à donner aux gens l'illusion que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ? Avec des discours lénifiants et des chiffres trafiqués aujourd'hui, demain avec des hallucinogènes, par exemple, permettant de dissimuler le monde extérieur à la personne "enchimasquée" et de lui proposer, à la place, des décors fictifs paradisiaques (Le congrès de futurologie de Lem) ou en implantant des faux souvenirs dans l'inconscient des individus (Venceremos ! de Dominique Douay, 1975, nouvelle incluse dans Cinq solutions pour en finir, Présence du futur, 1978, un recueil qui gravite autour du thème de l'illusion).

          Mais l'éclatement de la réalité extérieure n'est souvent qu'une métaphore de la désagrégation mentale. C'est la "sortie vers l'intérieur", la tentation schizophrénique que connaissent bien les personnages de Pierre Pelot, que ce soit Price Mallworth, le prédicateur de Mais si les papillons trichent, Ron Dublin, le raconteur du Sommeil du chien, ou encore Cath et Luc, les enfants qui s'aiment du Sourire des crabes. Les rêvariums (ou générateurs d'Univers Mentaux) permettent d'oublier l'hideuse émergence d'un monde manipulé par les sectes millénaristes, les sociétés multinationales et les généraux (La vie comme une course de chars à voiles de Dominique Douay - Calmann-Levy, 1978). Fuyant une Angleterre dérisoirement accrochée aux bouées creuses de ses valeurs, l'écrivain Bernard Sinclair vogue vers cet Archipel du Rêve qu'il est en train d'imaginer (La fontaine pétrifiante de Christopher Priest). Qui peut prouver que ces univers sont moins "vrais" que les autres ? Comme l'écrit Jeury dans Le temps incertain : "Tu te crois assez malin pour savoir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ?".

          Peut-on reculer les limites de la perception ? Comment regarder sous la surface des choses, là où s'opèrent les connexions, sans pour autant tomber dans le mysticisme de pacotille ? Dans Les yeux géants de Michel Jeury, comme dans Le Livre des révélations de Rob Swigart (The book of revelationsAilleurs et Demain, 1981), le prochain changement de millénaire s'accompagne de signes étranges, comme si le monde était soumis à la pression d'un sens qui cherche à surgir : on communique avec les morts, le ciel est le théâtre de curieuses manifestations... Dans ce frémissement inhabituel de la réalité, la raison manque de chavirer. Mais n'est-ce pas parce que nous ne sommes pas équipés psychologiquement pour comprendre ce nouvel ordre du monde ? Habitués par des siècles de cartésianisme à raisonner en termes de dualisme (l'esprit opposé à la matière), de causalité linéaire, nous avons une vision mécaniste du monde. Or, selon la théorie de l'ordre imbriqué du physicien David Bohm, "l'esprit et la matière sont interdépendants et reliés, mais pas de manière causale. Ils sont des projections, s'enveloppant mutuellement d'une réalité supérieure qui n'est ni matière, ni conscience" (Fritjof Capra - Le temps du changement, éd. du Rocher). C'est notre perception de la réalité qui limite nos processus évolutifs. Il nous faut impérativement transcender notre vieux conditionnement, sortir de la transe culturelle qui nous fait croire que les truismes de notre civilisation sont des vérités universelles, briser le carcan de cartésianisme qui fossilise notre façon de penser. Et nous reprogrammer.

          Watson parle de développer la métaconscience, Ballard invoque l'espace intérieur, Sturgeon tourne autour de la notion d'éveil. La science-fiction deviendrait-elle la gnose du XXIe siècle ?

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