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Le monde, tous droits réservés ; Avant-propos

Roland C. WAGNER

Le Monde tous droits réservés, avril 2009

          J'ai fait la connaissance de Claude Ecken en 1985 au festival BD d'Angoulême. Impossible de me souvenir de quoi nous avons discuté, mais cette rencontre m'a laissé une excellente impression. Il parlait bien, il savait de quoi il parlait, et le tout avec une modestie rare. À l'époque, je n'avais dû lire que L'Abbé X, son premier roman — une sombre histoire de ballets bleus impliquant des notables dans une institution religieuse pour mongoliens — et peut-être une ou deux nouvelles. Le contraste entre la noirceur de ce livre et la profonde humanité de son auteur était tout à fait frappant. Comment quelqu'un d'aussi gentil avait-il pu écrire un livre flirtant à ce point avec le sordide ? Deux ans plus tard, la publication de L'Univers en pièce, annoncé comme le début d'une série intitulée Chroniques télématiques qui, à mon grand regret, ne devait jamais connaître d'autre tome, m'a amené à me poser bien d'autres questions au sujet de ce surprenant bonhomme. On était en effet en plein dans la vague cyberpunk, amorcée en France par la traduction de Neuromancien fin 1985, et L'Univers en pièce s'y inscrivait sans contestation possible. Seulement...

 

          Seulement, lorsqu'il travaillait sur ce roman, Claude Ecken n'avait pas lu Neuromancien, ni aucun autre livre cyberpunk. La conjonction des temps de réflexion et d'écriture, des délais de lecture et de publication, ont eu pour résultat de masquer ce que L'Univers en pièce avait de novateur, et totalement occulté le fait que son auteur avait inventé tout seul dans son coin quelque chose qui ressemblait fort à ce « cyberpunk » qui nous venait de l'autre côté de l'Atlantique. La parution de ce livre au Fleuve Noir, dans une collection populaire dont les titres disparaissaient des présentoirs au bout de deux ou trois mois, n'a sans doute pas aidé à sa renommée non plus, et l'emploi d'un argot à base de russe constituait peut-être un handicap supplémentaire. Mais si vous parvenez à mettre la main dessus, n'hésitez pas : voilà un livre qui mérite le détour.

 

          Peu après, lorsque la direction du Fleuve Noir a changé, Claude Ecken est naturellement devenu l'un des représentants les plus doués de la Génération perdue, cette poignée d'auteurs qui a trouvé dans la collection Anticipation un endroit où raconter des histoires en un temps où la critique se focalisait sur les néo-formalistes « littératurants ». Il n'était pas en mauvaise compagnie, notez bien : Michel Pagel, Jean-Marc Ligny ou Jean-Claude Dunyach, pour ne citer qu'eux, peuvent difficilement être considérés comme des seconds couteaux. Pendant quatre ans, sous la direction bienveillante de Nicole Hibert, les auteurs de la Génération perdue ont joui d'une liberté artistique quasi totale, dont ils ont su profiter pour effectuer des expériences, prendre des risques, s'amuser — en bref, poser les bases de leur œuvre future.

 

          Pour Claude Ecken, ce fut, entre autres choses, L'Ère du pyroson, un roman en deux tomes basé sur le postulat que le son se transforme en chaleur. L'un de mes exemples préférés des conséquences incongrues mais logiques de cette situation est l'emploi de disques de hard rock pour faire chauffer l'eau. Mais laissons plutôt la parole à son auteur :

 

          « Je me demandais comment les gens arriveraient à survivre dans un monde où le son aurait disparu, en me disant que peut-être ils découvriraient des pouvoirs psi. On enlève un sens pour permettre à un autre de se développer. C'est en me documentant pour être plausible scientifiquement que je suis tombé sur l'idée. Le son se divise en éléments sonores, vibratoires et calorifiques. Tout ce qui absorbe le son est plus chaud au toucher parce que justement il absorbe le son. Si le son disparaît, son énergie est redistribuée en chaleur et en vibrations. À partir de là, je n'avais plus qu'à décliner mon univers. C'était facile.
          « Je signale que même à la fin lorsque les immeubles fondent, c'est exact scientifiquement. Lorsqu'un son fait vibrer un objet au carré de son volume, ce dernier se met à fondre. J'avais les montres de Dali, mais en vrai. »

 

          Mine de rien, la démarche décrite est à la fois classique et révolutionnaire. Classique car c'est ainsi que fonctionne depuis toujours la Science-fiction, Claude Ecken le sait et il l'exprime beaucoup mieux que bien d'autres. Et révolutionnaire car il prend la peine de justifier scientifiquement ce qui, chez d'autres, aurait été simple prétexte à délires surréalistes. L'espace d'un roman, il réunit magistralement les deux principales tendance de la SF française de l'époque, en appliquant au néo-formalisme les bonnes vieilles règles de la SF sans jamais perdre de vue le souci de la Génération perdue de raconter avant tout une histoire.

 

          Cette préface ne prétendant nullement constituer une étude exhaustive de l'œuvre de Claude Ecken, le moment est venu de faire un saut de quelques années, jusqu'à la convention d'Orléans en 1993. Michel Tondellier et Philippe Boulier, qui éditaient alors un excellent fanzine intitulé La Geste, devaient réaliser une interview de Claude, pour laquelle ils m'avaient recruté, ainsi qu'André-François Ruaud et Pascal Godbillon. C'est en l'écoutant ce jour-là que j'ai pris conscience à quel point il avait saisi la nature profonde de la Science-fiction et de ses mécanismes intimes :

 

          « Je n'aime pas les bouquins de SF où l'auteur ne s'est pas documenté et que ça se voit. La Science-fiction c'est quand même s'intéresser au progrès en général mais surtout à un monde qui évolue de plus en plus vite. C'est inquiétant, un monde dominé par la science, la technologie. Si l'on ne se documente pas, si l'on ne regarde pas autour de nous et qu'on se contente de raconter des petites histoires qui font rêver, alors ce n'est pas de la SF. »

 

          Cette citation, à mon sens, résume parfaitement la démarche de son auteur, on en trouvera maintes preuves dans le présent recueil, et notamment dans les pièces maîtresses que constituent « La Fin du Big Bang » et « Éclats lumineux du disque d'accrétion » — chacun couronné en son temps par un prix Rosny aîné. Dans ces deux textes, non seulement le récit, mais aussi la dimension humaine se nourrissent de la documentation scientifique. C'est d'autant plus frappant à mes yeux en ce qui concerne « Éclats... » car j'ai eu sous les yeux des notes de travail concernant cette nouvelle bien des années avant son écriture, et je me souviens que je n'avais alors pas très bien compris où Claude Ecken voulait en venir. Pour tout dire, le lien qu'il opérait entre la physique des trous noirs et la sociologie ne m'avait guère convaincu sur le moment, sans doute parce que je ne parvenais pas à visualiser ce que cela pouvait donner.

 

          Certaines idées sont personnelles. Si personnelles qu'on est obligé de les traiter seul et de les pousser à bout pour parvenir à les exprimer et à les communiquer à autrui. De ce point de vue, « La Fin du Big bang » me paraît très similaire à « Éclats ». Qui d'autre que Claude Ecken aurait pu songer à allier de la sorte la psychologie humaine et les univers divergents de la physique quantique ? Certes, ses trous noirs banlieusards peuvent être rapprochés aux attracteurs étranges « philosophiques » de Greg Egan, mais la comparaison s'arrête là : quoique tous deux s'intéressent à l'être humain, Egan l'envisage sous l'angle moral là où Claude Ecken adopte une approche plus individuelle. Le cœur de leur réflexion science-fictive est le même, peut-être parce qu'il s'agit de celui de toute réflexion science-fictive, mais il est évident qu'ils l'abordent et s'en écartent dans des directions différentes. Et, quand Greg Egan a plutôt tendance à aller vers l'abstraction, Claude Ecken s'en écarte au contraire pour en dégager des effets plus concrets et moins (anti-)métaphysiques. Chez lui, les grands principes universels ramènent toujours à l'humain, à l'individu et à sa conscience.

 

          Le lecteur s'étonnera peut-être, après tant de développements autour de la science et de son rôle dans la SF, de son absence dans le texte d'ouverture de ce recueil, qui lui donne aussi son titre. Néanmoins, s'il y regarde à deux fois, il se rendra compte que la démarche ne Claude Ecken n'y est pas si différente. Traitant d'un sujet qui ne nécessitait pas d'approfondissements, ni d'extrapolations scientifiques, sauf de légères anticipations technologiques, il a eu cette fois recours aux techniques du roman noir, un genre où il excelle, comme en témoigne par exemple l'étonnant Auditions coupables, et qui possède une dimension sociologique assez forte pour que cette extrapolation passe par lui. Il se situe ainsi à l'exacte limite de la fameuse « bulle de présent » définie par Sylvie Denis, en équilibre entre l'avenir présent et le présent à venir. Soit l'emplacement précis de nombre de grands textes de fiction spéculative de l'Âge d'Or à nos jours.

 

          En tout état de cause, le résultat, percutant, est à nouveau tout à fait conforme à ce que Claude Ecken déclarait lors de cette fameuse interview de la convention d'Orléans : « Pour moi faire de l'histoire ancienne ce n'est pas faire de la SF. La SF, c'est regarder le monde contemporain. » Comme il le dit par ailleurs : « Aujourd'hui, on ne peut bien parler du présent qu'au futur. »
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