Christian Grenier, auteur jeunesse
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La grande guerre des poireaux



Editeur : Rageot - Collection : Humour  (2012)
 


Et son ancêtre : LA GUERRE DES POIREAUX, publié en 1977
     Précisons tout de suite que ce making-of a pour origine un mail de Salomé Pomart, la fille d'un ami d'enfance de mon fils.
     Son père lui ayant récemment affirmé ( à juste titre ! ) qu'il était le héros de ce livre, elle m'a demandé de lui en dire plus... ce que je fais aujourd'hui bien volontiers, même si les événements datent d'il y a... près de 40 ans !

     Mes jeunes lecteurs me demandent souvent :
     — Comment faites-vous pour avoir des idées ?
     Je réponds qu'il suffit, comme point de départ, d'une parole jetée en l'air, d'une réplique, d'un coup de fil, d'une information, d'un incident...
     Une fois sur deux, j'oublie d'ailleurs comment l'idée est née.

     En revanche, pour La guerre des poireaux, le souvenir, bien qu'ancien, est si précis que je le cite souvent en exemple — on pourra d'ailleurs se reporter, sur mon site, à ma réponse à la question 27 en cliquant sur l'icône 165 questions !

     Nous sommes en 1976, le jour de mon anniversaire.
     Nous avons préparé un bon repas : gigot, frites, gâteau au chocolat...
     Seulement voilà : il y a, en entrée... des carottes râpées !
     Où est le problème, allez-vous dire ?
     Eh bien c'est simple : à cette époque, nos enfants ont respectivement 6 et 8 ans. Et nous les obligeons, à table, à manger toujours un petit peu de tout, même ce qu'ils affirment ne pas aimer. Par exemple notre fille, Sophie, n'apprécie pas les betteraves rouges. Qu'importe ! Nous lui ordonnons d'en manger un morceau, qu'elle choisit ( le plus petit carré possible ! ) et avale en faisant la grimace... l'honneur est sauf, tout le monde est content.
     Notre fils, lui ( Sylvain ), a horreur des carottes — sous toutes leurs formes !
     Evidemment, nous l'avions oublié. Mais pas lui.

     Ce jour là, donc, dès que l'entrée arrive sur la table, nous voyons Sylvain pâlir. Puis se lever et nous fixer, nous, ses parents, avec un regard de reproche.
     Enfin, il déclare, sous la forme d'un discours impressionnant et ininterrompu :
     — Vous êtes des parents abominables ! Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Papa, ce devrait être un jour de fête. Seulement voilà : il y a des carottes en entrée. Donc vous allez me forcer à en manger. Je vais refuser. Vous allez vous fâcher, on va se disputer, et la fête va être gâchée ! Moi, j'ai fait des efforts. J'ai cassé ma tirelire pour acheter un coffret de disques à papa ( c'était vrai ! ). Et vous, vous faites des carottes râpées ! Oui, vous êtes des parents abominables...
     Après un bref temps de silence ( nous sommes trop stupéfaits pour répliquer et nous justifier ), il reprend, de plus en plus fâché :
     — Plus tard, quand je serai président de la République, j'interdirai la culture des carottes en France ! Et j'essaierai de supprimer les carottes de toute la surface de toute la Terre ; comme ça, plus personne ne m'obligera à en manger !
     Après quoi il se rassoit, satisfait.
     De mon côté, stupéfait, je sens une idée jaillir dans mon esprit : celle d'un récit dans lequel un enfant va partir en guerre contre les carottes !

     Inutile de préciser que ce jour-là ( exceptionnellement ! ), nous n'avons pas obligé notre fils à manger des carottes. Dès le lendemain, puis les jours suivants, l'idée que m'avait ( sans le savoir ) suggérée mon fils a lentement mûri.
     Parce qu'une idée, ce n'est rien, ça ne coûte pas grand-chose — il m'arrivait d'ailleurs, à l'époque, d'en vendre ( un franc ! ) à des amis auteurs à court d'imagination !
     Eh oui, le vrai travail d'un écrivain, ce n'est pas d'avoir une idée, c'est d'écrire un roman — donc d'imaginer des personnages, le nœud d'une action, de trouver des péripéties, des rebondissements, une conclusion.
     Le travail, c'est enfin de se mettre à l'ouvrage et de rédiger le texte, ce qui prend des semaines, parfois des mois entiers !

     A l'époque, nous habitions Epinay-sur-Seine, où le béton était plus fréquent que... les champs de carottes. En revanche, nous allions passer presque tous nos week-ends chez les grands-parents de Sylvain, les parents de ma femme.
     Mon beau-père, typographe à la retraite, vivait alors avec son épouse dans un petit village ( une centaine d'habitants ) de Picardie, Villers-sous-Ailly.
     Pour meubler son temps, il cultivait et entretenait avec amour un superbe potager. Avec une prédilection pour... les poireaux !
     Chaque année, il en faisait pousser des dizaines de rangées, alignées aussi savamment que les caractères de plomb qu'il avait passé sa vie à ranger dans des casses à l'imprimerie où il avait travaillé. Si bien que chaque week-end, nous avions droit, à tous les repas, à des poireaux confectionnés à toutes les sauces : soupes, poireaux-vinaigrette, ratas de poireaux — impossible d'y échapper, pour un peu il nous en aurait servi au petit déjeuner !

     Peu à peu, le décor de mon roman se dessinait : ce ne serait pas notre banlieue parisienne, mais ce village de Picardie. D'ailleurs, le héros de mon histoire, ce ne serait pas Sylvain, notre fils... il aurait été trop content et trop fier ! Et puis il n'était pas un garçon de la campagne.
     J'ai alors pensé à... Pascal !
     Chaque week-end et pendant toutes les vacances ( que nous passions à Villers-sous-Ailly ), notre fils Sylvain jouait avec un garçon de son âge : Pascal Pomart, le fils des voisins des grands-parents. Par chance, Pascal avait une sœur, Dorothée, qui avait à peu près l'âge de notre fille. Ce quatuor s'entendait à merveille, même si, bien entendu, Dorothée et Sophie jouaient de leur côté — Pascal et Sylvain étant plus souvent complices.

     Autre souvenir, qui n'a qu'un rapport lointain ( mais utile ) avec l'histoire que je me promettais d'écrire : Sylvain avait une certaine influence sur Pascal. A l'époque, il ne l'avait pas entraîné dans « la guerre des poireaux », mais dans sa passion pour la recherche de vestiges archéologiques, le village étant situé dans une zone d'habitations gallo-romaines. Sylvain avait entrepris... de faire des fouilles. Il avait convaincu Pascal de l'aider. Aussi, les deux garçons passaient leur temps à creuser la terre de la prairie voisine ( elle nous appartenait mais nous avions autorisé un fermier du village à y faire paître ses vaches... ce qui nous évitait de passer la tondeuse ! ). Plus d'une fois, les malheureuses bêtes finissaient par trébucher dans ces trous qui, faut-il le préciser, n'ont jamais permis de découvrir la moindre poterie ancienne !
     Cependant, la capacité de Sylvain à influencer Pascal était une idée que je me promettait d'utiliser...

     Oui : ce ne seraient pas des carottes contre lesquelles mon héros partirait en guerre, mais des poireaux. Et le héros de mon futur récit serait... Pascal !
     Son père ne serait pas typographe à la retraite mais... maraîcher, comme l'était d'ailleurs à l'époque le papa de Pascal.
     Mes personnages étaient trouvés.
     Je décidai d'y ajouter l'instituteur du village. Les voisins des Pomart étaient à l'époque les Fuzellier — Joël était le maire du village et son épouse, Marie-France, l'institutrice ( elle avait d'ailleurs, dans sa classe unique, Pascal et Dorothée ! ) Là, je me suis permis quelques aménagements : dans mon histoire, ce serait M. Fuzellier l'instituteur. J'ajoutai deux personnages dont le rôle serait important : une vieille voisine, Mlle Gosselin, que je rebaptiserais « la mère Dijon » et un autre fermier, M. Vallée, que j'affublai du surnom de « Gros Moussu » — son chien, un adorable molosse à l'aspect redoutable et trompeur, jouerait également un rôle dans mon récit.
     J'imaginai aussi que l'instituteur aurait une fille prénommée Bérénice ( la fille des Fuzellier s'appelait en réalité... Valérie ! )

     Voilà donc comment, quelques mois plus tard, je me lançai dans l'écriture de La Guerre des poireaux avec pour héros le jeune Pascal Pomart !
     Comme j'avais utilisé des personnages et un décor réels pour mon histoire, je décidai de dédier mon livre :
     A Pascal, à Dorothée Pomart et à tous les habitants de Villers sous Ailly !
     L'ouvrage parut fin 1977 — avec en couverture une photo... d'un garçon donnant un coup de pied dans des poireaux — non, ce n'était pas Pascal, mais le fils d'un des collaborateurs de l'éditeur.
     Faut-il préciser que l'ouvrage eut un certain succès ? Traduit en grec, en espagnol et en portugais, il fut réédité de nombreuses fois... pendant une trentaine d'années !
     Je possède aujourd'hui cinq ou six couvertures différentes de La guerre des poireaux. Parce que pour vendre un livre, il faut changer le look de la couverture.

     Evidemment, l'institutrice du village acheta le livre... et elle le fit lire à toute sa classe, plusieurs années de suite ! Une classe qui, parfois, recevait du courrier d'une classe d'un pays étranger, où le livre était lu.
     Ainsi s'établirent plusieurs années de suite des correspondances scolaires... grâce à La Guerre des Poireaux !
     Sans le vouloir, Pascal Pomart était devenu célèbre ; on le connaissait ( du moins à travers le héros de mon roman ) dans des centaines de classes en France, et même à l'étranger !
     L'institutrice m'invita bien sûr plusieurs fois dans son école, pour que j'évoque devant ses élèves l'histoire de la naissance de La Guerre des poireaux que ( j'ai oublié de le dire ! ), j'ai rédigée à Villers-sous-Ailly, sur les lieux du crime !

     Je me souviens encore d'une soirée au théâtre, à Pardigon, sur la côte d'Azur, où le présentateur de la pièce eut la gentillesse de me citer ( j'avais dû rédiger un article élogieux sur la troupe, dans le journal local ), et où, à l'entracte, une dame est venue me trouver en me déclarant :
     — Ainsi, vous êtes Christian Grenier ? L'auteur de La guerre des poireaux ?
     Devenu un classique, le livre avait baigné sa jeunesse — et elle n'était pas la seule à s'en souvenir.
     Cependant, les enfants qui l'avaient lu grandissaient, alors que les héros de l'ouvrage, eux, avaient toujours dix ans !

     Un jour, sa huitième ou dixième édition épuisée, l'éditeur ne jugea pas bon de réimprimer La guerre des poireaux .
     Entre-temps, nous avions gardé le contact avec Pascal et Dorothée — nous étions même passés les revoir à Crécy-en-Ponthieu, où ils avaient déménagé et grandi. Mais nos enfants et eux s'étaient perdus de vue...
     Disparu du catalogue, La guerre des Poireaux restait présent dans les mémoires. Et un jour, à l'occasion de la création d'une nouvelle collection, chez Rageot ( Rageot-Romans ), la nouvelle responsable, Caroline Wesberg, m'appela pour m'informer :
     — Christian ? On aimerait ressortir ton vieux roman. On l'a relu. Hélas, il a vieilli ! Impossible que la famille Pomart aille passer ses vacances en... RDA ! Le pays n'existe plus, et les enfants de 2014 ignorent à quoi la RDA correspond. Et puis le papa de Pascal ne peut pas être typographe, ce métier a lui aussi disparu. J'ajoute que le prénom Pascal n'est plus du tout donné à des enfants au XXIe siècle. Tu devras aussi rebaptiser tes personnages ! Et puis le cadeau final, la pelouse et son portique, hum... c'est devenu très banal, et même invraisemblable ! Toutes les familles qui vivent à la campagne ont une pelouse et un portique !

     Je me suis alors remis à l'ouvrage.
     Pascal est devenu Lucas. M. Pomart n'est plus typographe... mais gérant d'un magasin Bi-Ccoop. La famille passe ses vacances aux Baléares et le cadeau final est désormais... une piscine.
     Bien sûr, j'ai réécrit l'ouvrage de A à Z. Si bien qu'il a aussi fallu modifier le titre, pour ne pas tromper le lecteur sur la marchandise, le nouveau récit étant très différente du précédent !
     La couverture a changé, elle aussi — et le titre actuel, La grande guerre des poireaux, est un peu trompeur puisque... le livre est plus court que celui qui l'a précédé.
     Qu'importe ! Même si Pascal a changé de prénom, son origine est la même : celle de l'ami d'enfance de notre fils... dont les propres enfants, aujourd'hui, continuent à lire mon ouvrage !
 
UN EXTRAIT DU TEXTE  ( La grande guerre des poireaux )
 CHAPITRE 1 - Lucas et les poireaux
     Lucas n’aimait pas les poireaux.
     En vinaigrette, en soupe ou gratinés au four, il en détectait l’odeur à dix mètres. Sa hantise du poireau était si grande qu’il parvenait à stopper net ses fous rires en classe rien qu’en pensant : « il y aura des poireaux au dîner ! ».
     Prononcer le mot poireau suffisait à lui lever le cœur.
     Oui, Lucas détestait les poireaux.
     Mais sa mère aimait les poireaux. Son père aimait les poireaux. Et Camille, sa sœur aînée, en raffolait. Du moins c’est ce qu’elle prétendait. En vérité, Lucas soupçonnait sa sœur d’aimer moins les poireaux qu’elle ne l’affirmait. Mais Camille était capable de manger n’importe quoi pour contrarier son frère.
     Si la famille Pomart avait habité en ville, le problème du poireau ne se serait pas posé. Mais voila : les parents de Lucas vivaient en Picardie, dans un village en étoile traversé par deux départementales. Et derrière chaque maison se cachait, à l’abri des regards, un magnifique jardin.
     Lucas aurait tant aimé que ses parents aient une pelouse avec une aire de jeux ! Il enviait en secret Bérénice, la fille de l’instituteur, qui passait ses mercredis à jouer sur son portique, chahuter avec ses frères dans la piscine gonflable et s’entraîner au mini golf sur un carré de gazon.
     Plusieurs fois, Camille et Lucas s’étaient mis d’accord pour convaincre leur père :
     — Dis, Papa, quand est-ce qu’on aura droit à un coin de pelouse ?
     — À l’automne ! promettait M. Pomart.
     Ou bien il affirmait :
     — Si les navets ne donnent pas cet été...
     Mais il n’en faisait rien. Parce que M. Pomart était un fanatique du jardinage. Il avait transformé ses mille mètres carrés de terrain en mille mètres carrés de potager.
     Chef de rayon à BioCoop, la grande épicerie solidaire d’Abbeville, il était un inconditionnel de l’agriculture biologique et consacrait ses jours de liberté à aligner les planches de carottes, buter les pommes de terre, sarcler les alignements d’échalotes, épier la croissance de ses salades...
     Et repiquer ses poireaux.
     Mme Pomart travaillait à domicile. Elle repassait draps, nappes et serviettes pour l’hôtel-restaurant du bourg voisin et chaque jour demandait à son mari, lorsqu’il rentrait du travail :
     – Henri, tu iras me cueillir de l’oseille, des radis et un petit kilo de haricots verts ? Ah... et des poireaux !
     Leurs invités s’exclamaient régulièrement :
     – Quelle chance vous avez de manger des légumes aussitôt après les avoir cueillis !
     Lucas, lui, rêvait de vivre en ville avec un père qui aurait passé ses week-ends devant la télé ou l’ordinateur, et emmené ses enfants au Mac Do. Hélas, M. Pomart ne jurait que par le grand air et les produits frais.
     Le soir, Lucas espérait que sa mère, à court de légumes, ouvre enfin l’une de ces boîtes de conserve qu’elle gardait au fond d’un placard ( au cas où l’explosion d’une centrale nucléaire aurait pollué toute la région ). Il aurait donné une fortune pour manger l’un de ces cordons bleus surgelés ou ce fabuleux confit en boîte que l’oncle Louis ouvrait parfois quand la famille lui rendait visite à l’improviste. Mais chez les Pomart, les surgelés étaient rarissimes et les conserves souvent jetées avant même que la date de conservation soit passée.
     — Alors pourquoi tu en achètes ? reprochait Lucas à sa mère.
     — C’est une roue de secours. Aucazou.
     Depuis la menace du changement climatique, aucazou était l’expression préférée de ses parents : on recueillait l’eau de pluie dans une citerne aucazou ; on conservait la cuisinière à bois aucazou... Aucazouquoi ? se demandait Lucas. Jamais le magasin Carrefour n’avait été en rupture de stock d’eau minérale ou de carburant !
     L’été dernier, la famille Pomart avait passé quinze jours à Dortmund, chez des cousins allemands. Là, au petit-déjeuner, on leur avait servi du concombre et des tomates ! Ce régime avait séduit les parents de Lucas. A leur retour en France, il avait craint que sa mère, le matin, ne lui serve désormais des poireaux avec son chocolat au lait.
     De son côté, Mme Pomart cultivait elle aussi certains principes : ses enfants devaient goûter un peu de tout ce qui était servi à table. Quand il y avait des betteraves rouges en entrée, Lucas faisait la grimace ; mais il en acceptait une cuillerée sans rechigner. Il les mangeait en fermant les yeux, se persuadant qu’il s’agissait de glace au cassis.
     En général, les betteraves finissaient par passer.
     Pour les poireaux, il avait tout essayé.
     En vain.
     Comble de malchance : pour cuisiner les poireaux, sa mère faisait preuve d’une imagination débordante. Elle les accommodait à toutes les sauces.
     – Il faut manger des poireaux, affirmait-elle. Ça fait grandir.
     Lucas ne comprenait pas pourquoi il grandissait si lentement. A bientôt dix ans, combien de poireaux devrait-il encore ingurgiter avant d’atteindre la taille de son père ?

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