Christian Grenier, auteur jeunesse
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Kilian et le Phantastiche Konzert



Editeur : Syros - Collection : Tip Tongue  (2018)
 
 
UN EXTRAIT DU TEXTE  ( Kilian et le Phantastiche Konzert )
 CHAPITRE 1 - KAPITEL EINS - Laras SMS
     J’ai dû lire deux fois le début de ce SMS (Hallo Kilian, lieber Cousin ! pour comprendre qui me l’envoyait... ma cousine Lara !
     A vrai dire, Lara n’est pas vraiment ma cousine, je vous expliquerai plus loin pourquoi. Elle vit à Vienne, en Autriche, avec sa mère. Je ne l’avais pas vue depuis trois ans. Jusqu’ici, elle ne m’avait jamais écrit.
     La suite du SMS était plus difficile à déchiffrer : Meine Mutter und ich freuen uns auf Deinen Besuch. Pour der Besuch, j’ai dû consulter le dictionnaire.
     Donc, sa mère et elle se réjouissaient de ma visite ? Impossible : on était en juillet. Dans trois jours, mes parents et moi partirions camper à Mimizan, comme chaque été.
     Spielst du noch Klavier ?
     Est-ce que je jouais encore du piano ? Oui : depuis l’âge de cinq ans, et j’en avais quinze. Mais qu’est-ce que ça pouvait lui faire ?
     – Elle va participer à un concours de musique, m’a expliqué mon père.
     Je me suis retourné. Il était derrière moi et lisait par-dessus mon épaule. Très désagréable.
     – Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tu es au courant ?
     – Euh... oui, m’a-t-il avoué. Vois-tu, Kilian, nous avons reçu samedi dernier une proposition d’embauche, ta mère et moi...
     Mes parents sont intermittents du spectacle. Illusionnistes. Voilà vingt ans qu’ils se produisent dans des cabarets, à Paris. Hé oui, je vis dans une famille d’artistes ! Moi, je préfère le piano à la magie. Cette année, mes parents n’avaient aucun engagement pour l’été. Et ça m’arrangeait bien.
     — Un contrat de deux mois, a précisé mon père. Sur un transatlantique. C’est très bien payé. Pour nous, cette proposition est inespérée.
     Pour moi, c’était désespérant.
     – Tu veux dire qu’on n’ira pas camper dans les Landes ?
     – Impossible, Kilian.
     – Attends... Je ne peux pas partir avec vous ?
     Il a fait non de la tête.
     – Tu te vois, pendant deux mois, bloqué sur un navire en pleine mer, entouré d’inconnus ? Écoute, Kilian : tu te plains de n’avoir aucun copain qui partage ton goût pour la musique...
     Ça, c’était vrai : depuis près de dix ans, la musique classique et le piano étaient devenus ma drogue. Une passion que m’avait transmise Mamy Lucie, la mère de mon père ; née juste après la guerre, elle était devenue pianiste de concert. Elle était morte un an auparavant. Et j’avais décidé de travailler plus que jamais le solfège, les gammes et les arpèges pour qu’elle continue de vivre à travers moi. Je voulais me montrer digne du regard fier et bienveillant qu’elle avait toujours porté sur moi, et qui m’avait permis d’atteindre le niveau que j’avais aujourd’hui.
     — Tu vas entrer en troisième, Kilian. Et tu me dis souvent que tu te sens isolé parmi les camarades de ton âge.
     Exact. Il faut dire qu’au collège, mes copains préfèrent le rap aux sonates ou aux symphonies. Et ça ne facilite pas les contacts avec eux. C’est dommage. Parce que je n’ai rien contre le rap. Et je suis triste de savoir qu’ils ont de moi une fausse idée.
     – Alors j’ai pensé à Gaby, a-t-il repris, mon ancienne correspondante. Et ma plus vieille amie. Nous ne nous sommes jamais perdus de vue.
     Je le savais. Aux yeux de mon père, Gaby était un peu la sœur qu’il n’avait jamais eue. Quand il parlait d’elle, il l’appelait toujours «  Tante Gaby ». Voilà pourquoi Lara était devenue à mes yeux une sorte de cousine.
     – Gaby est veuve. Elle vit dans la maison natale de Schubert, à Vienne, elle est chargée de la faire visiter. La fille de Gaby, Lara, a ton âge...
     – Quoi ? Elle est bien plus vieille que moi !
     – Allons, elle a à peine seize ans. Et puis tu dois améliorer ton allemand. Tu l’apprends depuis la sixième et tu n’as passé que trois jours en Allemagne.
     Là, j’ai eu du mal à réfréner mon désarroi :
     – Mais... ni Lara ni Gaby ne parlent français !
     – Justement ! a insisté mon père. En Autriche, tu seras en immersion totale. À ton retour, tu te débrouilleras comme un chef.
     Moi qui m’attendais à un été cool au camping, voilà qu’on m’envoyait chez des quasi-inconnus, dans une ville étrangère, et tout ça pour perfectionner ma première langue ! Cette opération sentait le coup monté.
     – Nur keine Panik, mein Sohn a lancé mon père en me serrant contre lui.
     Facile à dire ! Lui, il parle allemand couramment. Il ne sait pas très bien me dire qu’il m’aime – pour ça, il préfère utiliser les gestes et une langue étrangère.
     – Kilian, tu sais que Lara adore Schubert ? Comme toi !
     Schubert était le compositeur préféré de Mamy Lucie. Elle m’avait souvent parlé de sa courte et pauvre vie.
     De Lara, en revanche, je n’avais qu’un vague souvenir. Celui d’une grande fille très blonde et trop sûre d’elle. Quand nous étions passés voir Tante Gaby, je l’avais croisée trois ou quatre fois. Nous n’avions pas échangé dix mots. Je crois qu’elle m’intimidait. Il faut dire qu’avec les filles, je ne sais jamais comment m’y prendre.
     – Lis donc son SMS jusqu’au bout, a ajouté mon père.
     Bis bald, lieber Kilian ! Und viele liebe Grüße von... Lara Haberer. Aus Wien.
     Ah ! Elle avait ajouté une photo récente.
     De face. Souriante.
     Une vraie couverture de magazine. Très impressionnante.
     – Eh bien, m’a chuchoté mon père. Na, was meinst du ?
     Ce que j’en pensais ?
     Eh bien, j’étais à peu près sûr de ne pas être à la hauteur.
     En musique, j’adore les défis. Mais sur le plan humain, je suis souvent en retrait. Et là, je serais face à deux inconnues.
     Contraint de m’exprimer dans une langue que je maîtrisais mal.
     En première ligne.
     Seul.
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Dernière mise à jour du site le 27 avril 2019
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