HOMMAGE JFT


9/16/2005 11:28:49 AM  

AU REVOIR, JFT...

 

Jean-François Tarnowski fut mon professeur avant de devenir mon ami. Mon premier contact avec lui remonte à l’année 1988, à l’Ecole Supérieure de Réalisation Audio-visuelle. Tarno (comme on l’appelait tous) y enseignait la mise en scène, et bien plus encore. Sa réputation le précédait. Les "seconde année" ne tarissaient pas d’éloges à son égard. Une minorité le détestait cordialement. En tous cas, il ne laissait personne indifférent. Il avait une aura unique en son genre…

Je me rappelle du premier cours : l’intro de « Citizen Kane ». Une grande claque ! Je me rappelle d’un petit bonhomme blafard, nerveux, à la voix aiguë, qui occupait l’espace et ménageait ses effets à la manière d’un professionnel du « one man show ». Je me rappelle être sorti de ce cours groggy, KO debout, comme beaucoup d’autres. Avec quelques amis, nous étions allés boire une bière au bistrot, à côté de l’école, l'air de somnambules mal réveillés, nous répétant « Alors c’est ça, la mise en scène ? Ben mon vieux… »

 

Je me suis toujours intéressé au découpage, à la façon dont on raconte des histoires en images. C’est même mon mode d’expression préféré, celui où je me sens le plus à l’aise. Je suis un écrivain par accident… Tarno m’a permis de mettre au clair des règles que je ressentais confusément sans pouvoir les nommer : articulation en point de vue, « surdécoupage », etc… Contrairement à d’autres, il ne nous bassinait pas avec le néo-réalisme et la Nouvelle-Vague, n’hésitant pas à citer Spielberg en exemple (à une époque où tous les intellectuels crachaient dessus). Il était un pédagogue hors-pair. Il avait la puissance comique d’un Bedos ou d'un Luchini, et la profondeur d’un philosophe. Je crois qu’il aurait pu devenir une star si les médias avaient daigné braquer leurs projecteurs sur lui, ne fut-ce qu’un instant.

 

En troisième année, il nous permit d’appréhender la psychanalyse, son apport à l’art, et bien entendu plus particulièrement concernant le cinéma. Je découvris avec une sorte de volupté maso que j’avais un « noyau psychotique mélancolique doublé d’une écorce névrotique hystérique ». Je me mis à dévorer Freud, Laplanche, Pontalis, à voir des masses noires (symbole plastique de la mélancolie) partout : dans les films, les tableaux, les BD, ma crème dessert… un peu comme le héros de « Close Encounters… » qui devient obsédé par la « devil’s tower ». Encore une claque !

 

En cours, je me faisais aussi petit que possible, effrayé, voire terrorisé, par les invectives du Maître. C’est qu’il n’hésitait pas à nous secouer l’animal. J’ai toujours été timide. Je prenais des notes, le nez baissé sur ma copie, en priant le ciel pour qu’il ne m’interroge pas. La peur de dire une bêtise me paralysait.

"l'attaque du TARNOSORUS REX", BD réalisée par M. Eynard et C. Lambert pour les 48 ans de JFT...

 

Cette timidité m’empêcha de lier connaissance avec Jean-François durant mes trois années passées à l’ESRA. Ce n’est que durant l’été 1990, qu’un ami commun, David Sczerman (lui aussi ancien élève), nous mit en relation. Jean-François écrivait alors un scénario autobiographique, « Le samouraï et l’écureuil », qu’il semblait avide de faire circuler, histoire avoir quelques sons de cloche. Flatté, je donnais humblement mon avis. Le courant passa tout de suite. Ce fut le début de notre amitié.

Je me souviens de conversations, à la terrasse du Rostand, près du Luxembourg, où l’on riait beaucoup. On mangeait des tartines beurrées en regardant passer les belles nanas. On parlait de tout : cinéma, filles, psychanalyse… Jean-François aimait se placer en mentor. Il me conseillait sur ma vie professionnelle (balbutiante) comme sur ma vie privée (encore plus balbutiante). J’avais trouvé mon Yoda. Je n’étais pas le seul à le fréquenter d’aussi près. Une poignée d’autres anciens élèves (Sabine, Florent, Kyra, Marie, Gilles, Laure, Yann…) formaient sa garde rapprochée. Il était très généreux, avec son temps comme avec son argent. Il nous invita au resto un nombre incalculable de fois (et me fit découvrir la cuisine libanaise par la même occasion). Il avait surnommé ce cercle d’amis les Nounours. Tarno et les Nounours… Nous avons fêté plus d’un réveillon et plus d’un anniversaire ensemble. Des soirées bien arrosées, si ma mémoire est bonne.

"Nonours du 3ème type" (BD réalisée par C. Lambert et M. Eynard pour les 47 ans de JFT...

Jean-François avait aussi sa face sombre. Conscient de sa valeur, il était dévoré par la frustration, le manque de reconnaissance, la peur de voir son travail pillé (paranoïa parfois justifiée, parfois non). Il rêvait de quitter l’ESRA pour écrire des livres, réaliser des films. Il avait le talent, le potentiel… mais il avait aussi une fâcheuse tendance à se créer lui-même des obstacles, à se compliquer la vie… Et quand il concrétisa enfin un projet en (co)écrivant son premier long-métrage de cinéma (« Nid de guêpes », réalisé par l’un de ses anciens élèves, Florent Siri), il était sans doute déjà trop tard. Les déceptions, les frustrations accumulées, le ressentiment, avaient accompli leur insidieux travail de sape sur son moral comme sur sa santé. Il s’est peu à peu coupé du monde…

 

Jean-François Tarnowski nous a quittés le printemps dernier, à l’âge de 57 ans. « Il laisse derrière lui une œuvre considérable », comme on dit !  

 

Un recueil rassemblant la plupart de ses écrits est en cours d’élaboration. Une association et un site internet sont en projet. J’en reparlerai prochainement dans ces pages…

Dans la rubrique TEXTES de ce site, une longue interview de JFT ( http://www.noosfere.org/heberg/auteurstf1/texte.asp?site=10&numtexte=69 ) , histoire de mieux cerner le personnage...

Pour en savoir + sur lui, un clic sur l'encyclopédie en ligne WIKIPEDIA :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Tarno

BONUS : un best-off de quelques "perles" tarnowskiennes compilées dans le fanzine SPEKULUM, vers le milieu des années 80  

" En vérité, la bonne mise en scène ne se voit pas, mais se ressent. Ce n'est plus du cinéma, mais de l'émotion pure, du rire, de la surprise " - STARFIX

"Belmondo est ce gros grumeau de ces farines mal levées que sont les films commerciaux" - POSITIF dec 76

"La tentative de Metz (seule la personne théorique Metz nous importe ici puisque l'individu Mtez ne nous est pas connu) est celle de quelqu'un qui s'intéressant d'abord à la linguistique est à peu près complètement ignare et inculte en ce qui concerne le cinéma... Le gauchissement incroyablement impuissant et crispé des idées s'effectuant chez ce théoricien selon une plateforme conceptuelle qui malgré la prétention bouffie de sa présentation n'arrive pas à masquer qu'elle est théoriquement débilisante" - POSITIF dec 76

"Silent Running nous oblige à tirer le meilleur de nous même, ce qui, alors que tant de films visent ce qu'il y a de plus bas en nous, ne saurait laisser indifférent" POSITIF - janvier 76

"On ne m'enlèvera jamais de l'idée que Godard a toujours été la grenouille voulant être plus grosse que le boeuf. Godard, c'est l'éternel potache qui fait clapoter bruyamment sa cuillère dans la soupe parce qu'il ne sait pas faire croire qu'il la mange en ne la mangeant point ; un grand, oui, mais un grand Duduche !" POSITIF - Janvier 83 (à propos de la modernité cinématographique)

"Je me fais une haute idée du cinéma, culturellement et pédagogiquement. Et c'est en tous cas la raison pour laquelle je pense qu'il faut se préparer. La réalisation n'est donc absolument pas pour moi quelque chose de négligeable. C'est tout le contraire à l'IDHEC, à la FEMIS, à LOUIS LUMIERE où l'on tourne des films de manière individuelle. C'est pourquoi, avant l'instrumentalisation, la direction d'orchestre et la composition, je dis : solfège, harmonie et contrepoint à outrance. C'est tout. A bon entendeur salut. Je veux dire : "seul les imbéciles ne changeant pas d'avis", comme le dit le proverbe, chacun est libre de continuer à penser ce qu'il veut" - SPEKULUM (note concernant l'IPEC)

Ma préférée :

"Pour l'heure et avant de prendre congé, laissez-moi toutefois vous faire un dernier petit signe ; celui-là même d'humanité fantastique de l'enfant des "Rencontres du 3ème type" disant bye-bye à la fin du film - décidément, tout ceci n'est pas très sérieux : on ne cesse de jouer" - POSITIF Janvier 83

Bye-bye, JFT...

 

 

 

 

 

 

 


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