Elisabeth Vonarburg - Textes, Articles, Entrevues

   Accueil       Editos       Actualités       Biblio       FAQ       Textes, Articles, Entrevues       Liens       Biographie   
Je ne lis plus autant que je le devrais, je l'avoue, mais d'abord, j'ai beaucoup lu, ce qui me dédouane un peu, et ensuite, on ne peut pas tout lire. Cependant, dans cette chronique épisodique, je passerai en revue quelques livres qui m'ont fait de l'effet. Publicité, peut-être, mais gratuite !


On me demande parfois : “Et que lisez-vous donc d’autre que de la science-fiction?”... Eh bien, ça, par exemple.
Somnambulisme et médiumnité, de Bertrand Méheust, un gros essai, une somme, publié dans une collection française au nom irrésistible mais fort sérieuse. Méheust, outre qu'il est un complice de jeunesse, est professeur de philosophie et chercheur au CNRS ; il a publié dans les années 80 Science-fiction et soucoupes volantes, au Mercure de France, un livre intelligent qui a fait date dans les annales du genre. Il a poursuivi ses recherches aux marges de la science officielle, avec un regard aigu de philosophe et de sociologue. Le présent ouvrage est le remaniement de sa thèse de doctorat, une réflexion approfondie, détaillée, très bien documentée et, je m’empresse de le souligner d’emblée, aisément accessible, pleine d’entrain et se lisant comme un roman — quelque part entre le roman d’aventures genre Découverte d’un Continent Inconnu et le roman historico-policier. Cela ne veut nullement dire que les thèses et hypothèses développées dans ces deux gros volumes soient de la fantaisie — elles sont solidement fondées et fort provocatrices — mais que l’auteur a réussi à en rendre la lecture passionnante. Il a bien servi son sujet, et celui-ci le méritait : il s’agit de rien moins que de la grande bataille pour la description de l’esprit humain, de la "nature humaine", qui a eu lieu à partir de la fin du 18e siècle — à mon avis (plus encore après la lecture de cet ouvrage) un des grands points tournants de l’histoire occidentale, un de ces points qui, dans une histoire de SF, fait naître un  univers parallèle.

Avril 1784 : Armand-Marie Jacques de Chastenet, marquis de Puységur, colonel d’artillerie et grand seigneur terrien plutôt libéral, s’occupe à soulager ses gens en les magnétisant selon les principes de la doctrine mesmérienne, grande mode de l’époque. Inopinément, il plonge un jeune paysan dans un état de conscience inconnu. la personnalité du patient se modifie ; un autre moi surgit, qui semble surplomber sa conscience vigile ; le jeune homme prévoit à l’avance le déroulement de sa maladie, en fixe les étapes et semble capable de lire les pensées de son maître. Stupéfait, Puységur constate, en multipliant les expériences sur d’autres patients, que l’on peut assez régulièrement reproduire l’étrange état. Par analogie avec le nambulisme naturel, il le baptise somnambulisme magnétique, ou artificiel. L’année suivante, il publie ses observations, dans un mémoire qui fait l’effet d’une bombe. Les somnambules magnétiques se répandent dans le royaume et une vaste polémique se lève.

Le défi du magnétisme décrit avec soin les phénomènes revendiqués par les magnétiseurs et restitue leurs conceptions oubliées, fascinantes par les possibilités qu’elles ouvrent. Il y a tout un folklore du magnétisme, aujourd’hui, dans notre culture — soit ridicule, soit dangereux — oubliez-le. Méheust rétablit des faits, à travers les mémoires, lettres, communications à l’Académie des Sciences, articles de journaux, comptes-rendus de séances... Et qu’on ne s’attende pas non plus à du sensationnel nouvel-âgeux, il ne s’agit pas de cela du tout : Méheust fait œuvre de sociologue-historien, il ne discute pas de la véracité des phénomènes rapportés, mais du contexte dans lequels ils ont été vécus et décrits, et de leurs conséquences sur la culture de l’époque.  On découvre avec stupeur, en traversant cette patience accumulation de données, l’importance énorme de la question, d’abord au 18e siècle ; on découvre ensuite (avec peut-être moins de stupeur, dépendant des lecteurs), la véritable guerre — ce n’est pas une métaphore — que ce sont livrés les magnétiseurs et l’Institution médicale, scientifique et philosophique de l’époque. Tous les moyens sont bons pour les membres de l’Institution, et ils le disent dans des lettres et mémoires incroyablement explicites : diffamation, fabrications, faux, campagnes de propagande, abus d’influence... La férocité disproportionnée de la réaction institutionnelle ne peut pas ne pas mettre la puce à l’oreille : on a touché là un tabou. Mais lequel ?

Il serait trop long de refaire ici le minutieux chemin de Méheust, résumons donc grossièrement. Deux grandes conceptions de l’esprit humain s’affrontent à partir de la fin du 18e siècle : une conception mécaniste/déterministe (en aval, par exemple, on aura Auguste Comte), et une conception spiritualiste, (en aval, par exemple, Bergson). Le débat autour de la religion vient brouiller les cartes ; le 18e siècle est celui où les esprits forts commencent à prendre leur distance vis-à-vis de l’Église en tant qu’institution, bien sûr, mais aussi vis-à-vis de Dieu et du surnaturel et assimilés (“superstitions”). Et les camps sont loin d’être clairement délimités. Ainsi, Puységur, qui est amené, expérimentalement, à postuler un esprit humain modulaire plus vaste, plus savant, plus sage, connecté par des voies énigmatiques aux autres esprits et au reste du monde, Puységur est un scientifique, un pragmatiste, un ami des Encyclopédistes. Ceux qui vont l’attaquer, lui et ses collègues, sont souvent des traditionnalistes, religieux ou politiques.

Un des phénomènes observés par les magnétiseurs, en commençant par Puységur, est la “suggestion mentale” entre magnétiseur et magnétisé. Sans parole, sans geste, sans aucune indication extérieure. Autrement dit — changeons de terme et prenons celui que Méheust s’abstient le plus possible d’utiliser, la télépathie. Sentez-vous votre propre réaction à l’énoncé de ce terme ? Méheust en est parfaitement conscient et souligne bien comme tout le monde, y compris les magnétiseurs, en est embarrassé à l’époque (sous-entendu : et aujourd’hui, donc!) ; le notion d’individu commence à peine à se former, et chacun ne serait pas (sécuritairement) enfermé dans son propre crâne ? Ciel. Il y a quantité d’autres phénomènes en lice, mais toujours les essais de trève ou de rapprochement échoueront sur celui-là, absolument irrécupérable... Les adversaires des magnétiseurs établiront des protocoles d’expérience d’une complication inouïe, avec l’aide de scientifiques respectés — et rejetteront les résultats lorsque ceux-ci contrediront leurs a-priori sur ce point, quitte à falsifier les rapports de séances. D’ailleurs, ces défenseurs de la Science au 18e et plus tard, mettront très vite fin aux vérifications — alors que les résultats étaient assez surprenants pour justifier de longues séries d'études ; et l’Histoire ne retiendra que leur verdict négatif, non pertinent compte tenu de l’échantillon observé, sans retenir leur méthodologie... douteuse. Ceux qui feront les longues séries d’expérience, ce seront les magnétiseurs et leur divers disciples — mais ils n’auront jamais l’autorité institutionnelle nécessaire pour appuyer leurs découvertes.

C’est un des nombreux aspects passionnants du livre de Méheust que cette étude serrée des mécanismes institutionnels, scientifiques et autres, qui filtrent le savoir recevable, théories et faits. On les voit à l’oeuvre tout au long de son ouvrage, au 18e, au 19e et au 20e siècle, usant des stratégies et des tactiques étonnamment semblables. Il s’agit de discréditer les théories “irrecevables” en discréditant leurs tenants, et, si on ne peut pas les discréditer entièrement parce que certains faits sont trop obstinés, on rebaptise ceux-ci d’un autre nom et on s’en approprie la découverte. C’est le sort du somnambulisme magnétique, dont tous les phénomènes (y compris la télépathie, effleurée par la psychanalyse débutante, au grand malaise de Freud et de Jung) sont “redécouverts” à plusieurs reprises; par exemple, en 1904, le docteur Sollier redécouvre la faculté qu’ont apparemment les magnétisés de voir leurs propres organes et ceux d’autrui ; il la baptise “autoscopie” et se plaint : “On a nié ces faits, comme on le fait toujours des faits nouveaux qui dérangent les conceptions habituelles” — le brave homme ignorait qu’il venait de mettre les pieds dans un guêpier vieux de plus d’un siècle...

Faisons une longue histoire courte et arrivons au gros morceau, celui qui nous touche au plus près et le sujet du deuxième tome, Le choc des sciences psychiques, avec les chercheurs de l’Institut Métapsychique, qui vont essayer pendant tout le début du siècle d’appliquer des méthodes scientifiques rigoureuses à l’examen des sujets, et puis Charcot et Freud, et tout le développement de la psychanalyse au 20e siècle. On sait que Freud a d’abord été un élève de Charcot, médecin à la Salpétrière où abondaient les “hystériques”, (essentiellement des femmes). Charcot était un des réappropriateurs des théories du somnambulisme magnétique, dont il utilisait une variante, l’hypnotisme, installée depuis la fin du siècle précédent (le premier congrès d’hypnotisme a eu lieu en 1889). C’est l’institution médicale qui s’est retrouvée en première ligne de cette réappropriation : dès le milieu du 19e siècle, les textes indiquent bien que les médecins veulent absolument retirer cette nouvelle pratique des mains des magnétiseurs... pour en avoir l’usage exclusif — eux seuls sauront l’utiliser de façon “morale”. On peut en douter quand on lit les descriptions des expériences que faisait Charcot sur (et non “avec”) ses patientes, des objets et non des sujets, transformées en cobayes plus ou moins décérébrés...

Freud, après avoir vu sévir Charcot, et constaté quantité de phénomènes dérangeants pour le scientisme ambiant, s’en va donc soigner les hystériques viennoises en élaborant à partir de toutes ces expériences ses propres théories, lesquelles seront la dernière — et la plus réussie — des réappropriations des thèses magnétistes. Méheust fait une analyse très complète des diverses théories en présence et des influences subies par Freud, tout en soulignant les apories et les paradoxes de la psychanalyse freudienne dans le cadre de la bataille en cours... Car pendant ce temps, le débat continue de faire rage. Il continuera jusqu’au “triomphe de la psychanalyse”, dans les années 30; il aura duré cent-cinquante ans. On n’a plus idée aujourd’hui, encore une fois, de l’intensité de ces empoignades : une preuve, pour Méheust, que les tactiques de bornage, contre-feu, réappropriation et autres de l’Institution, en particulier médicale, ont bien fonctionné. (on reconnaît au passage, dans leur analyse, toutes les tactiques employées dans “la guerre des soucoupes”  — entre autres...). Des penseurs importants, aussi bien en France que dans le monde entier  (Myers, Bergson, Richet, Poincaré...) ont consacré au “métapsychisme” des pages et des pages, et beaucoup de leur énergie. On écarte ces données d’un revers de main paternaliste aujourd’hui, tout comme on occulte les rapports de Newton avec l’alchimie : “même les grands esprits sont bêtes de temps en temps”. Une position difficile à tenir sous le déluge de témoignages convergents présentés par Méheust...  Et les amateurs d’histoire des idées y trouveront bien des occasions de se réjouir, comme par exemple cette confidence de Freud, dans une entrevue de 1934 que je ne peux me retenir de citer (je traduis) :

Tout le monde s’imagine que je tiens beaucoup au caractère scientifique de mes travaux et que la visée principale en est de guérir les maladies mentales. C’est une terrible erreur qui prévaut depuis des années et que je n’ai jamais pu rectifier. Je suis un savant par nécessité, et non par vocation. Je suis en fait un artiste (...) En 1885 et 1886, je vivais à Paris, et en 1889 j’ai passé quelques temps à Nancy. Ce séjour en France a eu sur moi une influence décisive. Ce n’est pas tellement que j’ai appris de Charcot ou Bernheim, mais le fait que la vie littéraire française de l’époque était riche, prospère et active (...) Homme de lettres par instinct, mais docteur par nécessité, j’ai conçu l’idée de transformer une branche de la médecine — la psychiatrie — en littérature. J’ai l’apparence d’un savant, mais j’étais et je suis un poète et un romancier. La psychanalyse n’est rien de plus que l’interprétation d’une vocation littéraire en termes de psychologie et de pathologie. (“A Visit to Freud”, Giovanni Papini, in Review of existential Psychology & Psychiatry, Vol. IX ,# 2, pp. 130-134.)

L’hypothèse de Méheust quant au succès de la psychanalyse, c’est que “son créateur a su produire une théorie qui correspondait à la demande de la bourgeoisie cultivée européenne. (...)”. On l’a souvent remarqué, mais en oubliant un élément capital : la confrontation durable de la psychologie/médecine officielles avec les héritiers des magnétiseurs, les métapsychistes. “Il fallait sortir”, poursuit Méheust, “de cet état de conflit et d’incertitude sur la structure de l’esprit humain, ouvert par Puységur en 1784. Il fallait à la bourgeoisie une théorie du psychisme nouvelle et excitante, révolutionnaire par certains de ses aspects, mais accordée cependant aux réquisits non négociables du scientisme (..), un instrument de pouvoir symbolique, un décrire-construire permettant de promouvoir un nouveau sujet humain adapté aux exigences de la société montante (...), une psychologie qui assumât la réduction nucléaire de la famille, la montée de la question sexuelle au rang des questions explicitement posées, et qui permît la mise en place de nouvelles stratégies individuantes. Il fallait aussi aux femmes de l’élite, frustrées par le décalage de plus en plus mal supporté entre leur statut et leurs possibilités, une scène et un moyen d’expression. (...)”

Méheust, je le rappelle, ne prend pas position sur la véracité des faits relevés par les magnétiseurs puis par les métapsychistes, pas plus qu’il ne jette la psychanalyse, ou la méthode scientifique, aux orties. Il note simplement : “Ce qu’il faut faire, c’est chercher une conception de la culture, un système de référence général autour duquel puissent graviter les deux astres.”  C’est alors que j’ai commencé quant à moi à dériver dans l’uchronie : un univers parallèle où les magnétiseurs auraient eu gain de cause à la fin du 18e siècle; où une conception complètement différente de l’esprit humain aurait prévalu ; où — description ou construction, peu importe — les phénomènes “médiumniques” auraient été observés, analysés, compris, intégrés ; où toute une autre conception de l’être humain, dans ses rapports avec soi, son propre corps, les autres et le monde, aurait fini par se faire jour, une conception “océanique” et non séparatiste...

Qu’est-ce que je lis quand je ne lis pas de la science-fiction ? Des livres qui me donnent des idées de science-fiction.

Somnambulisme et médiumnité
tome 1 : Le défi du magnétisme
tome 2 : Le choc des sciences psychiques
Bertrand Méheust
Institut Synthélabo, coll. Les Empêcheurs de penser en rond, Le Plessis Robinson, 1999
620 et 598 pages
Vous voulez m'écrire ? Cliquez ici !