Biographie

Pour la petite histoire : en 2005, la revue Bifrost devait faire un numéro spécial sur Fritz Leiber. Olivier Girard, le rédacteur en chef, m'avait demandé d'écrire l'habituel article biographique. Je me suis attelé à la tache, mais entre temps ce numéro de Bifrost a été annulé pour diverses raisons. L'article est donc inachevé pour le moment (bien que je me sois dit à l'époque qu'il fallait que je le termine) ; sans doute le terminerai-je un jour, mais en attendant, le voici.

     Lorsque l'on cite le nom de Fritz Leiber à des personnes lisant occasionnellement de la science-fiction, du fantastique ou de la fantasy, la plupart connaissent le Cycle des épées — qu'ils classent d'ailleurs souvent en très bonne position dans leurs oeuvres préférées, juste derrière Le Seigneur des Anneaux — , mais avouent ne rien savoir du reste de l'oeuvre de l'auteur. Pourtant, celle-ci est bien plus vaste que la saga de Fafhrd et du Souricier Gris, et Leiber, pourtant bardé de récompenses littéraires, n'en obtint que deux pour le cycle — et encore, pour le même texte, Mauvaise rencontre à Lankhmar (doublé Hugo-Nebula). D'où vient cette relative méconnaissance de l'oeuvre de l'auteur, hormis le Cycle des épées ? Sans doute parce que Fritz Leiber, au sein d'une production pas très abondante (une dizaine de romans, et environ deux cents nouvelles), a exploré beaucoup de domaines différents dans les littératures de l'imaginaire. Le Cycle des épées constitue ainsi le seul corpus suffisamment conséquent pour pouvoir y cataloguer son auteur. Et pourtant...

     I — Où l'on fait la connaissance de Fritz Leiber, Sr. et Jr. Une enfance dans un monde de coulisses. Chicago et son Elevator.

     Fritz Leiber, Jr. naît le 24 décembre 1910 à Chicago, de deux parents acteurs shakespeariens : Fritz Leiber, Sr. et Virginia Bronson. Tous deux travaillent dans la compagnie théâtrale de Robert Mantell, qui parcourt inlassablement les Etats-Unis. Le petit Fritz, plutôt que d'être ballotté au hasard des déplacements de la troupe, sera donc élevé par ses deux tantes paternelles à Chicago, et par sa grand-mère à Pontiac, Illinois. Il ne retrouve ses parents que l'été, et vit avec eux à Atlantic Highlands, New Jersey, dans une maison bâtie de toutes pièces par Fritz Leiber, Sr., un « loup solitaire » comme l'appelle Leiber dans son autobiographie 1. Là, le père apprend au fils les pièces de théâtre qu'il joue, de telle sorte qu'à quatre ans, le jeune Fritz connaît quasiment par coeur le rôle d'Hamlet. Il vit alors dans ce qu'il appelle lui-même « un monde de coulisses », son environnement étant constitué d'accessoires de théâtre.
     Son enfance continue tranquillement sur ce mode de vie jusqu'en 1918, où la famille part s'établir à Chicago. But avoué de son père : créer sa propre compagnie théâtrale, ce qu'il parvient à faire en 1920, fondant la Fritz Leiber Shakespearean Company, rebaptisée par la suite Chicago Civic Sheakespeare Society. Leiber Sr. en est la vedette et sa renommée, si elle n'atteint pas celle d'un John Barrymore ou d'un Laurence Olivier quelques années plus tard, est importante. Sa compagnie continuera son existence durant les années 20, et jusqu'en 1934, époque à laquelle il décide de se consacrer à Hollywood. Il y tournera une soixantaine de films, notamment « Le bossu de Notre-Dame » avec Charles Laughton (1939) et « Monsieur Verdoux » de Charles Chaplin (1947), où il joue le rôle du confesseur de Verdoux à la fin du film. Fritz Leiber Sr. avait une forte personnalité, qu'il imposait à son entourage, et son fils, baptisé comme lui Fritz, en fit les frais comme tout le monde. Le jeune Fritz en conçut du ressentiment — mais pas de haine — vis à vis de son père, qui ne lui laissait pas suffisamment de liberté et voulait trop s'immiscer dans sa vie, ressentiment qui déboucha sur l'écriture, en 1963, de « Deux cent trente-sept portraits parlants », où il règle ses comptes avec son père.
     Mais revenons-en au Fritz qui nous intéresse. Celui-ci fait la connaissance à Atlantic Highlands, en 1923, d'un ami assez dissipé : Eddie Smith, avec qui il joue à des jeux qui sont selon lui une première prémonition de Fafhrd et du Souricier. C'est ce même Eddie Smith qui lui fait parvenir ses premiers numéros de Weird Tales, mais à l'époque Fritz n'en a cure.
     En 1928, alors qu'il vient d'obtenir son diplôme de fin de Senior High School, Leiber fait sa première tournée théâtrale dans la troupe de son père durant le printemps. A l'automne, il entre à l'université de Chicago pour y étudier la philosophie. Pour s'y rendre, il emprunte l'Elevator (sorte de métro aérien), et constate au passage la saleté des immeubles, ce qui aboutira à l'écriture de l'une de ses premières nouvelles, « Fantôme de fumée ». Durant l'hiver, il lui arrive de partir ou de revenir de nuit et occupe son temps sur le quai à regarder les étoiles, développant son intérêt pour l'astronomie, un thème qui reviendra souvent dans son oeuvre par la suite 2.
     A l'université, il fait la connaissance de Franklin MacKnight, qui restera son ami jusqu'à sa mort, et avec qui il a de nombreux centres d'intérêts communs, notamment les échecs et l'escrime, qu'ils pratiquent très régulièrement. MacKnight, originaire de Louisville, Kentucky, lui présente un jour un ami de la même ville, Harry Otto Fischer. Fritz et lui vont s'entendre à merveille. Cette rencontre aura une importance capitale, mais nous y reviendrons un peu plus tard.
     En 1930, Fritz Leiber sort de l'Université de Chicago, avec en poche un diplôme de psychologie. C'est à peu près à cette époque qu'il connaît ses premiers émois sexuels, même si, il l'affirme dans son autobiographie, tout cela n'est guère concluant, car il est très timide et peu entreprenant. Puis, en 1932, après une nouvelle tournée dans la troupe de son père, il se voit offrir une proposition de devenir ministre du culte à l'Episcopal Church d'Atlantic Highlands (encore une intervention de son père), accepte et participe au General Theological Seminary, bien qu'il n'ait pas vraiment de croyance religieuse. Il prend cela davantage comme une expérience à vivre, et un moyen de gagner sa vie. Il y reste deux ans et, en 1934, intègre à plein temps la Chicago Civic Shakespeare Society, jouant notamment le rôle d'Edgar dans Le Roi Lear sous le pseudonyme de Francis Lathrop, nom de plume qu'il reprendra des années plus tard pour rédiger des critiques de ses propres livres. Mais l'aventure s'arrête prématurément : Fritz Sr., lors d'un passage à Los Angeles, décide de se lancer dans la grande aventure du cinéma, et met fin à sa compagnie théâtrale.

     II — Premiers écrits. Jonquil Stephens & H.P. Lovecraft. Le cinéma. Fafhrd et le Souricier Gris.

     En 1934, Fritz Leiber voit ses premiers écrits publiés : il s'agit de textes pour la jeunesse parus dans la revue The churchman, dirigée par le révérend E.W. Mandeville, qui lui offrit le poste de ministre du culte à l'Episcopal Church quelques années auparavant. L'histoire retiendra donc que le premier texte publié de l'auteur portait le titre prometteur d' « Adventures of a Balloon ».
     A la même époque, il correspond avec Harry Otto Fischer, retourné à Louisville, dans le Kentucky. Les deux hommes s'amusent à construire des univers imaginaires (inspirés de l'Edda islandaise ou de Peer Gynt) ou à inventer des personnages, comme les frères Wishmeier, génies d'Europe Centrale. Puis vinrent Fafhrd et le Souricier Gris, le premier bâti d'après Leiber (homme de haute stature), le deuxième d'après Fischer (nettement plus petit). Le monde de Nehwon dans lequel ils évoluent est ainsi construit épistolairement par les deux hommes, la femme de Fischer, Martha, une artiste, dessinant les premières cartes de cet univers. En 1935, Leiber écrit une nouvelle du cycle, qu'il propose à plusieurs éditeurs et à Weird Tales (qu'il s'est mis à apprécier depuis sa première tentative des années 20). Farnsworth Wright, le rédacteur en chef de la revue, refusera son texte au prétexte qu'il contient trop d'audaces stylistiques. Finalement, après de longues pérégrinations, le texte sera publié en 1947 dans le premier recueil de l'auteur, Night's Black Agents (Arkham House, 1947), sous le titre « Adept's Gambit » (« Le jeu de l'initié »).
     La même année, Fritz Leiber repart à Chicago, pour y parfaire officiellement sa formation acquise à l'université, mais officieusement également son développement sexuel quelque peu déficient. Chose apparemment réalisée, puisqu'il fait la connaissance de Jonquil Stephens, une poétesse, avec qui il se marie le 18 janvier 1936. C'est elle qui le mettra en relation avec H.P. Lovecraft, avec qui il correspondra durant quatre mois, juste avant que l'écrivain d Providence ne décède. Il aura eu le temps de lire et de faire circuler dans son entourage la première mouture de « Adept's Gambit », sur lequel il ne tarit pas d'éloge, notamment sur le style de Leiber 3. Lequel écrit à la même époque The Tale of the Grain Ships, deuxième aventure du duo ; toutefois, se rendant compte de l'ampleur de ce roman, et de la nécessité de gagner sa vie, Leiber abandonne ce texte, finalement publié en 1961 sous le titre « Scylla's Daughter ». Au même moment, Harry Otto Fischer écrit une bonne partie de ce qui deviendra « Les Seigneurs de Quarmall ».
     1936 voit Fritz Leiber Jr. tenter de suivre les traces de son père, et embrasser une carrière au cinéma. L'aventure tourne toutefois court : deux films, et puis s'en va. L'un des deux est tout de même l'occasion d'une anecdote savoureuse : dans Camille, de George Cukor, avec Greta Garbo, il a une scène avec Robert Taylor. Toutefois, le célèbre acteur hollywoodien étant nettement moins grand que Leiber, les techniciens creusèrent un trou dans le sol pour ce dernier, afin que Taylor paraisse à son avantage face à ce géant ! Malgré cette savoureuse anecdote, il ne poursuit pas dans cette voie et, en 1937, il revient à Chicago pour travailler à Consolidated Book Publishers : il y sera rédacteur anonyme — nègre pour des professeurs d'université — d'articles de la Standard American Encyclopedia. Ce travail sera un moyen d'assurer financièrement la vie du couple, d'autant plus qu'en 1938 naît le seul enfant du couple, Justin. La période est plutôt faste pour Leiber : en mars 1939 apparaît Unknown, la revue de fantasy dirigée par John W. Campbell Jr., qui achète et publie en août « Two Sought Adventure », soit le premier texte de Leiber publié professionnellement. Ce texte sera par la suite rebaptisé « The Jewels in the Forest » (« Les bijoux dans la forêt ») lorsque l'éditeur Gnome Presse décidera en 1957 de sortir un recueil de nouvelles de Leiber portant le même titre que la nouvelle, Two Sought Adventure.

     III — La Seconde Guerre Mondiale. Weird Tales. Les premiers romans. L'alcool

     En 1940 paraît le deuxième texte professionnel de Leiber, « Le pistolet automatique », une histoire d'arme hantée, dans le numéro de mai de Weird Tales. L'auteur se dit alors qu'il va pouvoir y placer ses nouvelles du Cycle des épées. Peine perdue : la revue ne lui en achète aucun, au contraire de John W. Campbell, qui le publie régulièrement dans Unknown. En représailles, Leiber va donc écrire un texte bourré de tous les pires clichés qu'on peut trouver dans Weird Tales sous l'ère de Dorothy McIlwraith (qui a remplacé Farnsworth Wright en avril 1940). Il en résulte « La maison de l'araignée », une nouvelle que Leiber propose aussitôt à Weird Tales... et qui est immédiatement achetée ! Elle sera publiée en septembre 1942.
     Entre-temps, en 1941, Leiber, qui s'ennuie dans son travail sur la Standard American Encyclopedia, devient professeur de théâtre et d'élocution à l'Occidental College d'Eagle Rock, un quartier de Los Angeles, poste qui lui est obtenu par son père (encore et toujours !). Il y enseigne pendant deux semestres puis, pour participer à l'effort de guerre, devient inspecteur de précision à la Douglas Air Craft Company, à Santa Monica. Il y vérifie l'état des soudures, un travail de nuit pas désagréable mais extrêmement ennuyeux. C'est une époque faste pour l'auteur Leiber : il écrit Conjure Wife (Ballet de sorcières), s'inspirant de son poste de professeur à l'Occidental College et du personnage de sa femme, en quelques semaines, un texte publié dans Unknown en avril 1943. Campbell le presse alors d'écrire un roman de science-fiction, ce sera A l'aube des ténèbres, un autre de ses classiques, inspiré cette fois-ci par Sixième colonne de Robert A. Heinlein, et qui paraît dans Astounding entre mai et juillet. A côté de ces deux textes majeurs, Leiber écrit plusieurs nouvelles, mais en bâcle certaines, qui du coup ne trouvent pas preneur. Il se lance néanmoins dans la rédaction d'un long roman, Roots of Yggdrasil, sur trois mondes parallèles, fasciste, pacifique et post-cataclysmique. Toutefois, à la même époque, John W. Campbell cède à la pression des soldats partis en Europe, qui n'aiment pas les romans publiés en serial dans les pulps. Leiber est donc obligé de faire des coupes franches dans son texte, ôtant tous les personnages féminins : il en résulte Destiny Times Three (« Alternatives »), publié en ####.
     A l'issue de la guerre, en 1944, Leiber obtient un poste de rédacteur en chef à la revue Science Digest. Cette situation nouvelle et stable va lui donner une assise sociale ; il achète avec Jonquil une maison à Chicago, où il travaille, au 5447 Ridgewood Court : c'est la seule fois qu'il possédera un chez-soi à lui durant toute sa vie. Domicile où les deux époux recevront de nombreuses personnes, au cours de soirées pendant lesquelles Leiber se mettra tout doucement à boire...
     A cause de ce travail prenant, Fritz Leiber écrira moins durant cette période, qui verra essentiellement ses grands classiques publiés en volume. Et, en 1947, la parution de son premier recueil, Night's Black Agents, chez Arkham House, la mythique maison d'édition créée par August Derleth pour publier — entre autres — les oeuvres de H.P. Lovecraft, quasiment pas publié en volume de son vivant. C'est dans ce livre qu'est finalement publié pour la première fois « Le jeu de l'Initié ».
     En 1949, Leiber décide alors — surprenante idée pour un auteur établi — de publier un fanzine ronéotypé, New Purposes, afin d'être libre de publier ce qu'il veut. Il s'agit d'une idée solitaire, comme celles qu'affectionnait son père. Lequel, malheureusement, meurt la même année d'un infarctus. New Purposes connaîtra seize numéros, et proposera à ses lecteurs Casper Scatterday's Quest, la première version de The Green Millenium (Le millénaire vert), publié en volume en 1953, ainsi que des essais de Robert Bloch.
     En 1953 paraît également The Sinful Ones, roman à l'histoire compliquée : il fut commencé par Leiber en 1943-1944 sous le titre de You're All Alone, mais arrêté prématurément. Il le reprend quelques années plus tard, essaye de le vendre à de multiples éditeurs généralistes (mainstream), mais sans succès.
To Be Continued...

Notes :

1. « Not Much Disorder and Not So Early Sex : An Autobiographic Essay » in The Ghost Light, Byron Preiss, 1984. Traduction (approximative) de Jacques Van Herp sous le titre « Pas trop de désordre et pas de sexe prématuré » in Fritz Leiber : Nouvelles et autobiographie, Lefrancq, 1998.
2. Et qui trouvera sa conclusion dans la rubrique mensuelle tenue par Leiber dans la revue Locus sur la fin de sa vie : « Moons & Stars & Stuff » (« Les lunes, les étoiles et le reste »).
3. Sur les relations entre Leiber et Lovecraft, l'éditeur Wildside Press a sorti très récemment Fritz Leiber and H.P. Lovecraft : Writers of the Dark, édité par Ben J.S. Szumskyj et S.T. Joshi, et qui propose la correspondance entre les deux auteurs, un choix de textes de fiction de Leiber inspirés par HPL et tous les articles que Leiber a pu écrire sur le maître de Providence.


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