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Du bonheur éternel dans diverses îles de bienheureux

Roger BOZZETTO

nooSFere, septembre 2005

     D’après les premières croyances connues, dieux - immortels et bienheureux - se sont différenciés des hommes, affrontés à la fatalité de la mort. Par là même cela permettait l’invention de la littérature. Le premier récit de la culture occidentale est l’Epopée de Gilgamesh, où le héros éponyme recherche la fleur d’immortalité, pour guérir son ami de la mort. On connaît aussi la légende d’Orphée, descendu en vain chez Hadès, le dieu des morts, afin d’en ramener son aimée Eurydice. La mort semble donc être l’ennemi du bonheur lequel est lié à l’amour. Comment est-il possible d’y échapper ? C’est qui alimente le monde de la fiction.
     Légendes et récits nous indiquent donc des lieux où se trouvent des bienheureux, immortels, et ce sont souvent des îles. Par ailleurs ils signalent des îles paradisiaques, où vivaient d’heureux mortels. Quant aux inventions modernes, elles tentent d’aboutir à une solution technique du problème : par la chimie, la biologie ou dans la création de mondes virtuels.
     Afin d’entreprendre une exploration, rapide de ces domaines je m’appuierai sur l’ouvrage d’Alberto Manguel et Giannni Guadalupi Dictionnaire des lieux imaginaires (Actes Sud.1998) qui comporte un nombre étonnant de références à ces imaginaires présents dans les textes de fiction.
     Je tenterai de marquer l’évolution de ces notions, qui semblaient aller de soi, de « bienheureux », « d’îles » et « d’immortalité » dans leurs relations souvent ambigues. Nous verrons le passage de la présence des dieux anciens jusqu’aux manifestations de ce dieu moderne, qui invente le leurre fascinant des pseudo réalités, à savoir le cinéma , ses effets de montage, de trucage, et ses virtualités.

Quelques lieux de séjour des dieux : montagnes et îles

     Les dieux de différentes cultures apprécient les sommets des montagnes, qui sont considérés comme sacrés, ou encore les îles. L’Olympe, fameuse montagne grecque, se propose ainsi comme lieu de séjour des dieux, et le Sinaï est aussi une montagne où le dieu de Moïse apparaît.
     La mer, dans l’imaginaire de la culture indienne, est perçue comme mauvaise avec les fameuses “ kali pani ” - les eaux néfastes. On trouve cependant, dans le Ramayana, l’île de Lanka où le démon Ravana a entraîné Sita pour se venger de Rama. Hanumân, le général de l'armée des singes saute dans l'île d'un bond prodigieux et l'armée de Râma se rend dans l'île grâce à un pont construit par tous les animaux alliés aux singes et sauve Sita.
     Dans l‘imaginaire chrétien, Saint Brendan navigue, comme l’indique le titre de l’œuvre, à la recherche du Paradis. Il rencontre diverses îles, dont celle des oiseaux, qui sont en fait des anges déchus. Il atteint enfin le paradis, qui est bien évidemment, comme l’étymologie du mot le rappelle, un jardin extraordinaire, qui fait écho à l’Eden de la Genèse.
     Plus tard, sur un ton plus tragique, Dante, lors du dernier voyage d’Ulysse, lui fait rencontrer, au milieu de l’Océan, une île montagne qui est peut-être l’entrée de l’Enfer où il se trouve .
     Autre exemple, l’imaginaire médiéval japonais considérait qu’au-delà des mers se situaient des îles avec des divinités bienveillantes d’où est même venu un dieu civilisateur. Une de ces îles, à l’image d’une île merveilleuse de l’imaginaire chinois, a été le Horaï, île ou montagne, où vivent des immortels. Il existe d’autres îles où vivent des bienheureux, mortels ou non.

Quelques îles venues au merveilleux ancien

     Dans diverses cultures, on trouve aussi des descriptions d’îles merveilleuses, qui ont pour effet de faire rêver devant une sorte d’exotisme, sans pour cela qu’y habitent des dieux ou des bienheureux.
     Ce sera par exemple les îles fortunées dont fait mention Jambule (135 av. JC). Il s’agit d’ une série d’ îles de l’océan indien, dont les habitants ont les os élastiques, possèdent une langue bifide qui leur permet d’entretenir deux conversations à la fois. Ils utilisent de grands oiseaux pour montures, le mariage y est inconnu, les enfants sont élevés par la communauté, ils sont heureux.
     On trouve aussi dans ce cas l’île (ou le continent ?) Hsuang situé au nord de la mer de Chine, dont fait mention Shuo Tung-Fang (1er siècle av. JC) . C’est un pays où vivent des saints et des fées, les plantes sont faites d’or et de jade, on y confectionne un encens spécial qui permet de ressusciter les morts, sorte d’ersatz d’immortalité.
     On trouve aussi en Méditerranée une île sans nom près du golfe d’Anostus. Île dont on ne revient pas. Il y coule deux fleuves avec des fruits de couleur différente. Qui prend des fruits de la rivière du plaisir rajeunit, au point de mourir sous forme de nouveau né. Les fruits de l’autre rivière conduisent à une tristesse si profonde qu’elle fait mourir de chagrin.
     Ces îles merveilleuses par leur exotisme, rappellent le type d’imaginaire mis en œuvre dans les textes de Pline l’ancien. En particulier dans son Histoire naturelle.
     Ces propositions de lieux exotiques et merveilleux ont inspiré le satirique Lucien de Samosate qui dans son Histoire vraie, au titre ironique, a plagié, puis caricaturé en les hybridant à d’autres thèmes épiques, ces descriptions exotiques. Il nous fait rencontrer une île des bienheureux, longue île de l’Océan Atlantique, gouvernée par Rhadamante - l’un des juges des Enfers grecs où sont accueillis les morts grecs. Île riche, au printemps perpétuel, au pain qui pousse directement sur les tiges au lieu des épis, aux rivières de lait de vin et d’eau. Les habitants, qui sont morts, n’ont pas de corps matériel, ils apparaissent comme des esprits à qui des toiles d’araignées donneraient les contours de la forme humaine, mais cela ne les empêche pas de festoyer, couchés sur des fleurs, alors que des oiseaux les couvrent de guirlandes. Il existe aussi des sources de rire et de bonheur dont un verre suffit pour être heureux toute la journée. Seul s’en est exclu Platon qui vit seul dans sa République.

Les Îles plus récentes où l’on situe des immortels

     C’est aussi par une parodie que Swift inaugure les modernes îles merveilleuses. Mais il va prendre son essor à partir de l’île la plus « réaliste » de l’époque, celle où s’est installé Robinson . Et après Lilliput l’île des petits hommes et Brobdignag l’île des géants, après Laputa l’île volante, Gulliver nous conduit à Luggnagg où nous rencontrons une race d’immortels, qui ne sont pas des bienheureux pour autant. Le hasard fait que lorsqu’on est un struldbrugg, l’on naît immortel. Ces individus élus sont marqués d’une tache originelle: ils vivent jusqu’à trente ans d’une existence normale. Mais dès leur trentième année ils tombent dans la plus noire mélancolie, et sont, bien qu’immortels, sujets à toutes les infirmités de la vieillesse. Le mariage avec un struldbrugg est dissout lorsqu’il atteint 80 ans; à 90 ans ses cheveux et ses dents tombent. Il perd la mémoire et devient étrangers à la langue commune. Il ne comprend plus une langue qui a évolué, il est haï et méprisé .
Autre lieu où gisent des immortels, mais qui n’est pas à proprement parler une île, puisqu’il se situe à l’intérieur des terres, en Ethiopie. C’est la « cité des immortels » que Borges décrit, et où il fait retrouver par un soldat romain, Homère immortel et malheureux, qui le guide et le renseigne. C’est une ville dont l’architecture semble folle, et qui est d’ailleurs tombée en ruines. Elle est habitée par les immortels devenus animaux troglodytes, qui vivent dans des trous et se nourrissent de serpents. Ils ont bu l’eau d’un fleuve qui les a rendus immortels, et qui les maintient en vie. Homère qui avait perdu l’usage de la langue grecque s’en va alors à la recherche de l’eau d’un fleuve qui inverserait le cours de l’immortalité.
Ces deux textes ont en commun de se référer à un imaginaire encore ancien, par ce qu’Umberto Eco nommerait l’ «encyclopédie» des références mises en œuvre et qui renvoie à Homère ou à Lucien.
     Ils ont aussi pour effet de remettre en question une idée reçue: l’immortalité n’est pas un bien absolu. Cette idée est déclinée sous d’autres aspects depuis le XIXe siècle.

Les îles de récentes merveilles

     Les problèmes de l’immortalité ont en reçu depuis le XIXe siècle, des réponses à coloration technique, au moins sur le plan littéraire.
     En 1920, avec sa pièce de théâtre, RUR, le tchèque Çapeck invente une sorte de savant, qui, installé dans l’île Rossum aux coordonnées mal définies, invente une sorte de protoplasme vivant. Cela lui permet de créer ce qu’il nommera des « robots », autrement dit des esclaves qu’il va mettre au travail. Ce sont des androïdes, c’est-à-dire des êtres de chair industrielle, susceptibles de se reproduire indéfiniment à l’identique. Ce qu’ils tentent de faire après une révolte qui a entraîné la mort de la population humaine sur Terre.
     En 1973, René Barjavel dans son texte Le grand secret, situe dans l’une des Aléoutiennes un laboratoire expérimental. On y a découvert un sérum d’immortalité, et on tente des expériences sur des cobayes humains, animaux et végétaux. Le résultat est extrêmement positif. Trop même, car les sujets traités, y compris la flore et la faune sont pris d’une grande exubérance génésique. On isole d’abord, on détruit ensuite l’île . Ces deux tentatives d’immortalité sont donc des échecs, comme l’était le Frankenstein de Mary Shelley.

L’invention de Morel 

     La plus réussie de ces réponses proposées par la technique, est avancée en 1940 par Alfonso Bioy Casares avec La invencion de Morel. Il s’agit de la première aventure moderne concernant le bonheur dans l’immortalité, et dont JL Borges apprécie, dans la préface, l’extrême originalité . Moderne en ceci qu’elle fait intervenir la science, comme l’indique le titre, où figure le mot « invention ». Mais cette science est différente des manipulations chimiques ou médicales de Çapeck et de Barjavel. C’est la science du virtuel.
     Morel est un inventeur et un amoureux transi. Il est mort avec une cohorte de ses amis - dont son aimée Faustina - dans l’ île de Villings, située dans le Pacifique non loin de Rabau. Un narrateur y accède à force de rames depuis ce port indonésien. Morel avait fait construire sur cette île une villa, et y avait installé un appareil dont le narrateur découvrira l’existence. Quelques années auparavant donc, Morel avait invité des amis à passer une semaine dans l’île. Ils y ont été frappés de ce qu’on croit être une étrange maladie. En fait Morel les avait sacrifiés sans qu’ils en aient eu conscience.
Le narrateur, exilé, en fuite, se cache sur cette île. Il y est confronté à ce qu’il croit être des fantômes et qui se révèleront être des sortes d’hologrammes de Morel, de Faustina et des « amis ». Morel les avait en effet holographiés/ sacrifiés avec un matériel de son invention, recréant à jamais dans une sorte de film en boucle, la semaine de leur sacrifice. Ceci afin de placer son image dans le « film » en position d’amant devant Faustina, la femme qu’il aimait et qui le repoussait.
     Or le narrateur, lui aussi, tombe amoureux de l’image de Faustina. Il apprend donc à manipuler les machines à holographier. Puis comme Morel, il s’insinue dans l’intimité de Faustina, en remontant à son profit les séquences où elle apparaissait. Il se présente ainsi, après sa mort, - et pour un éventuel spectateur extérieur - comme si Faustina lui accordait de l’intérêt et le distinguait des autres personnages, et de Morel. Comme si elle l’aimait - ce qui le rend à jamais bienheureux, par le biais d’une sorte de pacte « faustien » ?

     La nouveauté absolue et moderne de cette invention dans l’ île, et de l’immortalité dont il y est question, réside dans le fait que le narrateur sait bien qu’il n’est pas dans les bonnes grâces de Faustina, laquelle est morte depuis longtemps lorsqu’il en découvre l’ image. Mais il joue sur le fait que si quelqu’un débarquait sur l’île et voyait ces séquences où il se tient avec elle, ce spectateur ne pourrait jamais savoir que Faustina et lui n’avaient aucune relation autre qu’imaginaire, puisqu’ils vivent dans des univers séparés.
     Ce spectateur éventuel serait ainsi dans la position d’un cinéphile, qui se laisserait prendre aux jeux des acteurs dans la fiction, en oubliant que le film est composé, monté et que tout est faux, quant à la réalité des sentiments mis en scène entre les acteurs. A ceci près que le spectateur, supposé par le narrateur, se trouvant devant ce qu’il croirait être la réalité enregistrée, imaginerait une histoire d’amour, qui se perpétuerait éternellement, entre Faustina et le narrateur.
     L’immortalité, ici, est donc produite à la fois par la machine de Morel, par les moteurs qui l’animent et sont mus par la marée, et par le trucage, ou le montage, qui engendre l’illusion. En effet, l’immortalité de l’amour imaginaire ici présenté ne serait visible et imaginable que pour quelqu’un qui serait, de bonne foi, le témoin du leurre.

     Des îles où vivaient les divinités, à celles où l’on situe les bienheureux après leur mort, la distance n’est pas énorme. Les dieux immortels et les bienheureux partagent une sorte de bonheur dans les lieux différents mais agréables qu’invente la mythologie d’avant l’ère de la science, et qui ont, dans l’imaginaire, une caution surnaturelle: ils sont donc ressentis comme vrais.
     Le désir de donner forme à ces lieux paradisiaques et inaccessibles, alors que l’on est mortel et en vie, engendre l’imagination de lieux exotiques, comme les îles fortunées de l’Antiquité. Ou même plus tard, au XVIIIe siècle avec le Tahiti du Supplément au voyage de Bougainville de Diderot, ou même au XIXe siècle le monde de Taipi décrit par Melville .
     Mais très tôt ces mondes paradisiaques vont être questionnés, à la fois par la satire de Lucien de Samosate, par l’humour noir de Jonathan Swift, ou le nihilisme de JL Borges. Ces deux derniers feront apparaître l’immortalité comme une tare, une malédiction dont il est difficile de se dépêtrer.

     De modernes naïfs tenteront en vain de recréer l’immortalité physique par des moyens de la science, créant des simulacres protoplasmiques pour prendre la place de l’humanité.

     Mais la seule réponse moderne, qui articule à la fois l’immortalité, le désir, l’amour et la science s’appuie sur le leurre, pris dans sa dimension positive. L’immortalité, le texte de Casares le montre, est bien un leurre, mais c’est aussi un rêve réalisé dans le virtuel. L’Orphée moderne ne sauve pas Eurydice, mais il en présente à jamais l’illusion. Et tente de la faire partager .

     On peut lire dans cet itinéraire de l’image de l’immortalité d’abord associée à des dieux, puis à des lieux comme les îles, et enfin à des machines, une sorte de dégradation du rapport au merveilleux. On peut aussi y lire la prise de conscience que la recherche de l’immortalité n’a de sens que si elle s’allie à la jeunesse éternelle et à l’amour infini - dont seul le monde virtuel du cinéma et de ses fictions nous donne aujourd’hui le modèle et le mode d’emploi.

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