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Un enfant malheureux, un adulte solitaire et incompris.

Hélène OSWALD & Pierre Jean OSWALD

Le Cabinet Noir n°42, février 2000

Un enfant malheureux, un adulte solitaire et incompris

          Né en 1918 dans l'État de New York, Theodore Sturgeon fut déclaré à l'état civil sous le nom d'Edward Hamilton Waldo, un nom dont il restera très fier, un de ses ancêtres ayant, vers 1640, introduit en Haïti l'idée d'un clergé dissident qui plut beaucoup aux esclaves noirs importés d'Afrique. Selon Sturgeon : « Du mélange de la doctrine de Waldo et des rites africains naquit le vaudou, corruption du mot Waldo. » Mais ses parents se séparèrent lorsqu'il avait trois ans et son enfance en fut profondément affectée. Entre sa septième et sa onzième année, le jeune garçon fut souvent livré à lui-même et en profita pour mener une vie de vagabondages avec des bandes de copains.
          Cette période heureuse ne dure pourtant pas : en 1929, sa mère se remarie avec un éminent professeur de Philadelphie qui va l'adopter et lui donner son nom. Il sera désormais Theodore Sturgeon. Mais cet homme intransigeant et rigide mène la vie dure au jeune Theodore. Rêvant pour lui d'une brillante carrière universitaire, il le braque à un point tel qu'il devient un cancre uniquement doué pour les sports. Il caresse alors le rêve de faire carrière dans un cirque. Mais, en raison d'un rhumatisme cardiaque, il doit renoncer à son rêve.
          Pour fuir ce beau-père méprisant et tyrannique, qui lui aura pourtant donné le goût et l'occasion de lire très tôt des auteurs tels Dickens, Jules Verne, Thackeray ou Wells, il s'inscrit comme cadet dans une école de marine. Mais, révolté par les brimades que les anciens font subir aux bleus, il quitte cette école et s'engage, en 1935, comme matelot dans la marine marchande.
          C'est durant cette période qu'il commence à écrire. Sa première histoire sera achetée pour 5 dollars par une agence littéraire qui la fera paraître dans plusieurs quotidiens, de même que ses histoires suivantes. En 1938, alors qu'il vend une à deux histoires par semaine, toujours au prix de 5 dollars l'une, il décide de quitter la marine pour devenir écrivain à plein temps.
          Et c'est l'année suivante qu'il fera une découverte capitale : il lit Unknown, magazine de science-fiction à tendance fantastique qui vient d'être lancé. Il envoie des nouvelles à son rédacteur en chef, John Campbell. L'une d'elles paraîtra dans Astounding Science Fiction, une autre revue dirigée par Campbell grâce à qui Sturgeon va devenir un véritable écrivain professionnel.
          Depuis 1940, date de son premier mariage, jusqu'à sa mort, en 1985, cet incompris aura cherché le bonheur auprès de cinq épouses, passant par des périodes de dépression pendant lesquelles il était incapable d'écrire et des périodes d'intense activité créatrice qui produiront peu de romans mais un grand nombre de nouvelles.
          Ce solitaire fait figure d'isolé parmi les écrivains du genre. Son écriture est si personnelle qu'il n'y a pas eu et qu'il n'y aura pas de « disciples » de Sturgeon.

Une oeuvre merveilleuse, inséparable de sa vie

          Theodore Sturgeon, l'homme, a, dès son enfance, connu la solitude et le malheur. Mais rarement un auteur aura, paradoxalement, réussi à donner autant de bonheur à ses lecteurs. Comme l'a écrit Gérard Klein, dans la remarquable étude qu'il lui a consacrée, dès 1957, dans la revue Fiction : « Un beau jour, vous tombez sur un livre de Theodore Sturgeon. (...) Et voilà que vous basculez dans un autre monde, celui qui s'étend au-dehors de l'humain, ou celui que composent toutes les formes de cristaux songeurs. Adieu la grisaille. » Ce sont pourtant les péripéties de sa vie tourmentée qui ont — avec ses lectures philosophiques — le plus nourri son oeuvre. Ses personnages sont très souvent des êtres différents et malheureux, des infirmes, des mutants, des simples d'esprit, des étrangers dans un monde (le nôtre ou un autre) peuplé de gens (humains ou non-humains) dits « normaux » qui les rejettent. Et ses héros favoris sont souvent des enfants — que Sturgeon considérait d'ailleurs comme des extraterrestres — en butte à l'incompréhension, voire à la méchanceté des adultes.
          Ses deux principaux, et plus grands, romans — des oeuvres superbes — sont particulièrement représentatifs de l'imbrication de sa vie et de son oeuvre. Dans Cristal qui songe, Horty, un jeune mutant incompris et malheureux, fuit son cruel père adoptif et se réfugie dans un cirque, où il est recueilli et aimé par d'autres « anormaux », un couple de nains. Mais où il doit affronter un autre personnage paternel maléfique : le directeur du cirque. « J'ai eu tout à fait conscience, à l'époque, a reconnu Sturgeon, de faire une caricature aiguë de mon beau-père. »
          Les plus qu'humains content l'histoire d'un groupe d'anormaux constitué d'un bébé mongolien au génie prodigieux, de deux jumelles pouvant apparaître ou disparaître à volonté, d'une petite fille dotée de pouvoirs télékinétiques et d'un idiot de village. Solitaires, ils ne sont rien, mais réunis, ils parviennent à constituer une entité — l'Homo Gestalt — qui représente un échelon supérieur de l'évolution humaine.
          Un grand nombre de ses nouvelles mettent en scène des personnages immatures (ce que lui avait reproché d'être sa première épouse...) connaissant la solitude absolue de ceux qui sont différents. Et ses multiples déboires conjugaux ont, de toute évidence, inspiré beaucoup de ses histoires de couple, où il a souvent abordé le thème de l'infidélité.
          Mais, paradoxalement, le dépressif Sturgeon a écrit une oeuvre optimiste, où il a réussi à nous transmettre sa foi en l'humanité. Certaines de ses nouvelles apparaissent d'ailleurs comme de véritables contes philosophiques avec une morale. Il a lui-même évoqué son désir de faire oeuvre utile en écrivant ce qu'il appelait de la « connaissance-fiction ».
          Oeuvre utile aussi pour lui-même, car elle l'a très certainement aidé à vivre. Il a déclaré n'avoir écrit après 1946 (au sortir d'une longue dépression) que « des histoires thérapeutiques ; les pauvres deviennent riches, les bons deviennent encore meilleurs, les malades guérissent ». Et malgré (ou à cause de ?) ses mariages malheureux, il a laissé de merveilleuses histoires d'amour, la plus extraordinaire étant peut-être Douce-Agile ou La Licorne.

Science-fiction ou fantastique ?

          Un autre grand écrivain de science-fiction, Philip K. Dick, prend précisément Les plus qu'humains, qu'il qualifie d'« admirable », comme exemple de l'impossibilité de distinguer la science-fiction du fantastique 1. Mais, en fait, l'oeuvre entière de Sturgeon pourrait tout aussi bien illustrer son propos, même si nombre de ses histoires abordent des thèmes appartenant nettement à l'un ou l'autre genre : voyages dans l'espace, extraterrestres, machines intelligentes, technologie futuriste, ou vampires, fées, sorcières, vaudou... Il est déjà beaucoup plus difficile de classer les pouvoirs psi. D'après Dick, ce classement relève d'une « croyance subjective » de l'auteur et du lecteur.
          On s'aperçoit vite que Sturgeon considère la science comme une sorte de magie. C'est finalement le qualificatif magique qui semble le mieux convenir à une oeuvre exceptionnelle qui transcende résolument les genres. L'écriture de Sturgeon relève aussi d'une sorte de magie qui réussit presque toujours à transparaître pour le lecteur français malgré la multitude de ses traducteurs.
          S'il a écrit deux romans qui sont des chefs-d'oeuvre, il a surtout été un grand nouvelliste. En marge du genre, il a réussi à occuper une place exceptionnelle dans la littérature de science-fiction. Mais « il mériterait aujourd'hui d'obtenir le même résultat dans la littérature... tout court », comme l'a fort justement remarqué Stan Barets 2.

Theodore Sturgeon en France

          Les Français ont eu l'occasion de le rencontrer, en mai 1976, au Festival de science-fiction de Metz où il était l'invité d'honneur.
          Ses deux grands romans, Cristal qui songe et Les plus qu'humains, publiés pour la première fois dans la mythique collection Le Rayon Fantastique, ont été repris en J'ai lu (n°369 et 355).
          On peut lire également, dans la même collection, deux courts romans considérés comme mineurs : Killdozer et Le Viol cosmique (n°407).
          À lire absolument, les nombreux recueils de nouvelles publiés dans notre pays, parmi lesquels se détachent Les Songes superbes de Theodore Sturgeon et Les Symboles secrets (Pocket, n° 5332 et 5391). Et bien sûr, les deux recueils déjà parus dans Le Cabinet noir : La Sorcière du marais (n°8) et L'Homme qui a perdu la mer (n° 24). Quant au remarquable et éclairant Livre d'Or que Marianne Leconte, la grande spécialiste française de l'auteur, lui a consacré dans la collection Pocket, il est malheureusement épuisé. Et, last but not least, l'anthologie qu'elle avait fait paraître sous le titre Les Enfants de Sturgeon au Masque fantastique, épuisée depuis des lustres, vient de faire l'objet d'une réédition sous le titre Le Professeur et l'ours en peluche.

Le Professeur et l'ours en peluche

          Quelques remarques de Marianne Leconte sur certaines nouvelles de ce recueil :

          Le Professeur et l'ours en peluche :
          « Sturgeon dit qu'étant enfant il adorait lire des histoires d'horreur ou regarder des films d'horreur et qu'il avait l'impression de s'immuniser contre la peur. C'est sans doute la raison pour laquelle il a écrit tant de contes de terreur. »

          Le Prodige :
          « La solitude, la souffrance, la révolte de l'être anormal, de celui qui est différent, autre, de celui à qui il manque quelque chose, tel est l'un des thèmes essentiels de l'oeuvre de Sturgeon. En choisissant d'illustrer ce thème avec pour personnage central un enfant, Sturgeon augmente l'impact de son histoire. Car s'il est pénible de voir souffrir un adulte, c'est insupportable quand il s'agit d'un enfant. »

          Une ombre, juste une ombre sur le mur :
          « Bobby est un bel exemple d'enfant persécuté et malheureux, même s'il ne pleure pas, même s'il s'évade à la manière des enfants, c'est-à-dire par l'imagination. »

          Etincelle :
          « Les relations parents-enfants ont une intensité, une profondeur que seul un écrivain arrivé à maturité était capable de saisir et de transmettre. Pourtant, même dans ce texte en demi-teinte, plein de tendresse, la solitude est omniprésente : solitude de la fillette, du père et à la fin celle, terrible, de la mère. »


Notes :

1. Philip K. Dick, Lettre à John Betancourt (mai 1981), reprise en introduction au recueil de nouvelles de l'auteur : 1947-1952 (Coll. Présences, Denoël, 1994).
2. Stan Barets, Le Science-fictionnaire, Tome 1 (Coll. Présence du futur, Denoël, 1994).

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