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Repères pour une histoire du fandom SF

Une vue générale de la SF francophone abordée sous l'angle des publications amateur…

Jean-Pierre PLANQUE

Bifrost 1, 2 & 3, 1996

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Troisième Partie : de 1987 à nos jours

13. Les années de crise

          La récession qu'avait prévue Jean-Pierre Andrevon dix ans plus tôt (voir Seconde Partie) s'est peu à peu installée. Les rares "éditeurs costauds" (Robert Laffont, Denoël) et les collections de poche (Le Livre de Poche, Presses/Pocket et J'ai Lu) dominent largement un marché apparemment stable, mais envahi par les traductions anglo-saxonnes. Seule la Collection "Anticipation" du Fleuve Noir, dont nous verrons plus loin la mutation, maintient une production nationale. On a tout de même le rare plaisir de voir se créer deux nouvelles collections : "Futurs" aux Editions de l'Aurore, et "Fictions" aux Editions La Découverte.
          La première a fait le pari (insensé?) de ne publier que des auteurs français. De la douzaine de volumes qui paraîtront entre 1988 et 1990, on retiendra quelques titres : "Achéron" d'Alain Paris, "L'Hétéradelphe de Gane" d'Yves Frémion, sans oublier "L'Arche des Rêveurs", premier roman de Francis Valéry; et deux recueils de nouvelles parus au début de l'année 1990 : "Intrusions" de Pierre Stolze et "Extra-Muros" de Raymond Milési, dont la nouvelle éponyme recevra le Grand Prix 1991 de la Science-Fiction française.
          Plus prudente, La Découverte publiera le cyberpunk William Gibson ("Neuromancien", "Gravé sur chrome"), Greg Bear ("La Musique du sang"), mais également Richard Canal, nouvel auteur de talent qui rejoindra plus tard les rares français acceptés chez J'ai Lu (Mondoloni, Wintrebert, Léourier).
          La SF française est en crise. On ne se lasse pas de le noter de revues en colloques, de festivals en séminaires, de tribunes libres en communications. La SF française est malade. Amer constat. Le remède, lui, semble hors de portée. Il faudrait peut-être commencer par établir un diagnostic..."
          Dans sa préface à "Univers 1987" (dirigé par Pierre K. Rey), Stéphane Nicot s'interrogeait avec lucidité sur les raisons de cette crise. Qui était responsable ? Les lecteurs ? Les auteurs ? Les éditeurs ? Ou leurs relais, les directeurs de collection ? En fait, un peu tout le monde... D'abord, les lecteurs, de plus en plus sollicités par la Vidéo, les jeux électroniques, le cinéma SF. Ensuite, les écrivains qui semblaient privilégier la belle écriture et les recherches de forme au détriment de l'histoire (on parlera de "néo-formalisme") ou qui, plus grave encore, délaissaient science et technologie au profit de la fiction. Et puis, bien sûr, les directeurs de collection, l'oeil rivé sur les courbes de vente, qui semblaient avoir opté pour le label "Stars SF" en ne publiant qu'un nombre fort restreint d'auteurs-maison, avec, de temps en temps, une exception : Emmanuel Jouanne chez Robert Laffont, Pierre Stolze chez J'ai Lu, ou Antoine Volodine chez Denoël. Nous verrons que la politique de l'auteur-maison deviendra, au fil des années, une règle d'or pour tous les éditeurs, tous genres confondus.
          Réduction des collections SF et crise des revues. En cette année 1987, c'est le désert. Il n'y a plus guère que "Fiction", la mythique revue-mère qui, soit dit en passant, a évacué de ses pages toute rubrique digne de ce nom et ne publie pratiquement plus de français. Après la 13e Convention SF (qui s'est tenue à Lille), "Proxima" a abandonné sa parution régulière pour redevenir une production fanique. Comme c'est souvent le cas, une "petite nouvelle" tente de prendre la place laissée libre. "Nemo", prozine lancé par Jean-Luc Le Bellec (un ancien pilier du fanzine "SFère"), disparaîtra au bout de trois numéros dans un gouffre financier insondable. Triste bilan...
          La SF française doit tirer des bilans, prendre en compte son environnement et aller de l'avant en produisant une littérature qui parvienne (enfin !) à être à la fois exigeante et populaire", conclura Stéphane Nicot.

          Le mot est lâché : "populaire". Po-pu-laire ! La seule collection réellement populaire se trouve au Fleuve Noir, et c'est là, au sein de la Collection Anticipation, qu'est en train de se faire la synthèse évoquée par Nicot.

14. Le Fleuve Noir fait peau neuve

          Bien sûr, il y avait eu Gilles Thomas et sa célèbre "Autoroute sauvage" (1976), quelques auteurs sympas comme Suragne ou Andrevon, mais la Collection "Anticipation" avait longtemps fait figure de bastion de la SF primaire et populiste. Au début des années '80, Patrick Siry l'avait ouverte à des auteurs réputés plus ambitieux et plus littéraires (Michel Jeury ou Daniel Walther), ou plus à gauche (Joël Houssin). Par la suite, la publication des romans de Serge Brussolo et de G.J Arnaud (dont la célèbre série "La Compagnie des glaces" atteint 35 volumes en octobre 1987 !) rend cette collection encore plus attractive ; pour de nouveaux lecteurs (les 15-25 ans), mais aussi pour une flopée de jeunes auteurs qui ont ainsi trouvé, pour certains, l'opportunité de publier un premier roman : Pagel, Mondoloni, puis Douay, Ecken, Canal, ou le tandem Corgiat/Lecigne...
          En 1987, la Collection "Anticipation" fournit ses sept titres mensuels en maintenant sa politique d'ouverture à de nouveaux talents : Joëlle Wintrebert, avec "Les Olympiades truquées", roman initialement paru chez Kesselring, Roland Wagner qui signe son premier roman, ou encore Jean-Claude Dunyach, qui a publié un recueil de nouvelles ("Autoportrait") l'année précédente chez Denoël. Suivront Jean-Marc Ligny, Yves Frémion (un seul titre, il est vrai), Laurent Genefort, et bien d'autres...
          Les cycles, les séries à rallonge se succèderont (c'est la mode) ; Nicole Hibert remplacera Patrick Siry qui tentera, à partir de 1988, de voler de ses propres ailes en créant sa propre collection. Nicole Hibert poursuivra, en gros, la politique d'ouverture de son prédécesseur, entretiendra des rapports véritablement amicaux avec "ses" auteurs, libérera les couvertures du monopole "Young Artists" en faisant entrer Florence Magnin, Mandy, Francescano. Le début des années '90 saluera l'arrivée de Don Hérial (qui deviendra Karel Dekk, puis Serge Lehman) et celle d'Ayerdhal. Une nouvelle mutation est en cours, mutation dont quelques auteurs feront les frais : Wagner, Pagel, Ecken et Karel Dekk, dont le roman "Espion de l'étrange" servira de prétexte à un grand toilettage orchestré par Philippe Hupp 14.

15. Vous avez dit : "SF francophone" ?

          La crise de la SF française touche davantage la nouvelle que le roman. "Superfuturs", la seconde anthologie réunie par Philippe Curval et publiée fin 1986 chez Denoël, n'avait pas suscité autant d'éloges critiques que la première ("Futurs au présent"). On ne parlera pas de révélation, et encore moins de révolution. L'absence de supports fiables pour la nouvelle ne permettra pas à Guy Grudzien et André Cabaret de confirmer leur passage au niveau semi-pro. Seules Colette Fayard et Wildy Petoud éclateront les années suivantes. Sur dix-neuf auteurs choisis parmi 600 manuscrits, même s'il est difficile de faire la fine bouche, il faut reconnaître que c'est assez peu.
          On l'a vu : en France, la réalité semble avoir rattrapé la fiction. Il y a crise d'inspiration, absence d'esprit visionnaire et prospectif ; comme si l'imagination s'avérait désormais incapable de transcender la crise économique pour se projeter dans le futur. Ainsi a-t-on du mal à croire que l'appel de textes lancé en 1990 par la Collection "Ailleurs et Demain", n'ait pas permis de réunir suffisamment de nouvelles de qualité pour boucler une anthologie. C'est pourtant la triste réalité.
          En attendant des jours meilleurs, on tentera (au grand dam de certains puristes) de masquer ce manque en réunissant Science-Fiction, Fantastique, Fantasy et Insolite, sous le large label des Littératures de l'Imaginaire. Pour regonfler le ballon de la SF française, on regardera du côté de la Belgique, de la Suisse et -surtout - du Québec, qui fait pâlir d'envie. Il sera de plus en plus question de "SF francophone" ; non pour rapprocher les êtres et les cultures dans un bel élan humaniste, ou encore pour faire contrepoids à la SF américaine (le problème est, semble-t-il, réglé depuis fort longtemps !), mais parce que c'est "porteur" et mobilisateur. De même que la construction européenne devrait nous permettre de sortir de la crise en place depuis quinze ans, la SF francophone aurait dû nous tirer du marasme de ces anées 80...

16. Les fanzines d'après 1990

          La situation décrite plus haut évoluera peu jusqu'à nos jours. Il y aura des restructurations dans l'édition, quelques modifications dans la distribution et la présentation des collections, mais chacun devra se résigner à lire un jour du Stephen King... "Fiction" ayant publié son ultime numéro (le n°412), la SF française souffrira longtemps d'un manque de magazine. Et les fanzines ? Que sont-ils devenus ?
          Faisant preuve d'une belle vitalité, certaines productions faniques se sont hissées à un niveau quasi professionnel; d'autres ont permis, plus discrètement, avec moins de moyens, de conserver le lien convivial qui relie création et communication. Là aussi, il y a...

          Les Grands Anciens:

          - "A&A" (pour "Ailleurs et Autre"), fanzine mythique dirigé par Francis Valéry, publie son numéro 128/129 en mars 1990. Infos, forums, échanges d'idées, polémiques de tout poil qui font grincer des dents ! Francis est tombé dans la SF quand il était petit; c'est un puits de savoir célèbre pour ses "coups de gueule"... souvent justifiés. Longtemps présentes dans les pages de "A&A", les nouvelles sont publiées dans un supplément sobre et soigné: "Miniature" 15
          - "YS" (pour "Yellow Submarine"). Le numéro 122 de ce respectable prozine est paru il y a peu. "YS" est une revue SF spécialisée dans l'information, dirigée par André François Ruaud, et qui réunit régulièrement notes de lectures, fiches signalétiques, débats et interviews. En 1990, après sept années d'existence, elle s'offrait sa première couverture couleur.
          - "Antarès" (sous-titré: "Science-Fiction et Fantastique sans frontières") existe depuis 1981. Son n°47 est sorti des presses de Jean-Pierre Moumon en mai 1996. Publication artisanale, unique dans la forme (format 17x24) comme dans le fond. En effet, pour réagir contre le bulldozer anglo-saxon, son rédacteur (qui est aussi critique, essayiste, imprimeur et traducteur) a pris, dès le début, le parti de publier la SF (et le Fantastique) de tous les pays : Chili, Russie, Brésil, Italie, Autriche, Suède; mais aussi Bengale, Lituanie, Cuba... On peut dire que cette revue n'a plus rien à envier à une publication professionnelle sauf, sans doute, la périodicité.
          - "NLM" (pour: "Nous les Martiens") fut d'abord le bulletin, puis la revue de l'Association Infini. Bernard A. Dardinier poussera le perfectionnisme jusqu'à en faire un objet-livre où les plumes les plus affinées de la critique SF (Gérard Klein, Joseph Altairac, Pierre Stolze) côtoieront les auteurs les plus en vue (Karel Dekk, Ayerdhal, Raymond Milési). Le n°23, publié en octobre 1993, sera malheureusement suivi d'un long, très long silence...
          - "Phénix", lui, vient de Belgique. C'est la grosse artillerie. Dos carré, format livre, parution trimestrielle, nombre de pages impressionnant (souvent plus de trois-cents !) Les volumes se composent en grande partie d'un dossier consacré à un auteur: Lovecraft, Leiber, Silverberg, Walther, Asimov ou Brussolo... Dans les collections annexes, on trouve de nombreux recueils et anthologies réunissant auteurs pros et semi-pros. Depuis 1995, les Editions Phénix sont associées à l'éditeur belge Claude Lefranc (distribué en France par Hachette) et rééditent leurs "dossiers" tout en poursuivant leur propre publication. C'est ainsi que la sortie d'un numéro consacré à Claude Seignolle était prévue courant novembre 1996.
          - "Imagine..." a été créée en 1979 par Jean-Marc Gouanvic, un universitaire du Québec. Fanzine ou revue ? C'est plutôt une revue, subventionnée par le Conseil des Arts et des Lettres du Canada, et qui jouera un rôle définitif (aux côtés de "Solaris", sa consoeur de Montréal) dans le développement de la jeune SF québecoise. Nouvelles et articles de fond, critiques de livres, le tout superbement imprimé et relié. C'est à partir du n°13 (été 1982) que cette revue s'est ouverte aux auteurs français, auteurs qu'elle n'a cessé de publier jusqu'à aujourd'hui. 16
          Aux 78 numéros sortis à ce jour, il faudrait ajouter les quatre "Espaces Imaginaires", volumes non subventionnés, qui occupent une bonne place parmi les premières anthologies francophones. Et ce n'est pas tout: "Imagine..." rétribue désormais ses collaborateurs et organise, chaque année (depuis 1985), le Concours "Septième Continent" ouvert à tous les francophones.

          Les Fanzines reconnus :

          - "Poivre Noir", animé par Micky Papoz (organisatrice de la Convention Nationale de SF en 1991), publie des textes de jeunes auteurs et une abondante revue de presse fanique. La forme est classique et proprette: format A4, traitement de texte, photocopie, couverture unie. Dans son n°26 de décembre 1989, "Poivre Noir" reconnaissait avoir publié 226 nouvelles depuis sa création. Le dernier numéro (29/30) paraîtra en 1990.
          - "Magie Rouge" fête ses dix ans en 1990. Ce fanzine belge dirigé par Suzane Vanina (une autre grande dame du fandom), est entièrement consacré au Fantastique et à l'Insolite. On y trouve des inédits de Jean Ray, Thomas Owen... mais surtout de nombreuses nouvelles francophones de qualité, de l'information, des BD et des dossiers. Le dernier numéro de "Magie Rouge" dirigé par Suzane Vanina (le numéro 40-41) paraîtra en avril 1994.

          Les petits nouveaux bourrés de talent :

          - "Chimères". En 1990, ce fanzine d'une cinquantaine de pages consacrées au Fantastique et à la Science-Fiction, a un peu plus de deux ans et 5 numéros d'existence. Dossiers, nouvelles, interviews et rubriques diverses. "Chimères" suit de près l'actualité en paraissant régulièrement tous les trois mois. Son animatrice, Josiane Kiefer, est à la fois une passionnée et une bonne gestionnaire puisqu'elle a, ajourd'hui, passé le cap des 30 numéros !
          - "Planète à Vendre !" a commencé tout petit, en 1986. On y trouvait déjà un ton original et pas mal d'humour, de courtes nouvelles, des critiques de livres et une revue de presse. Cette formule plus ou moins mensuelle sera abandonnée en septembre 1990. William Waechter, son rédacteur en chef (autoproclamé "L'Empereur-Tyran"), a quitté la région parisienne pour Toulon où il s'est entouré d'une véritable équipe disposant de moyens très modernes. Au fil des numéros, "Planète à Vendre !" -qui n'est plus un fanzine, mais pas vraiment un magazine - s'imposera comme la revue de la nouvelle génération SF. Le ton sera neuf et souvent irritant, pour ne pas dire délirant. Grâce à un réseau de correspondants locaux, de librairies amies, de collaborateurs bénévoles et informatisés ; grâce au soutien des Editions Denoël, ça tournera... bon gré mal gré, jusqu'au n°20. Cet ultime numéro, à la couverture provocante comme un album de John Lennon (toute blanche et simplement ornée du célèbre logo planétaire), sera livré aux abonnés en décembre 1994.
          Planète à Vendre !" aura tiré jusqu'à mille exemplaires et laissera plus de 300 abonnés sur le carreau.

          17. La génération P.A.O.

          Planète à Vendre !" aura été un bel exemple d'édition assistée par ordinateur. Programme de mise en pages, numérisation des images, scanner... L'informatique est devenue incontournable et les nouveaux auteurs sont priés d'envoyer leurs textes sur disquette (compatible PC ou Mac) !
          Aujourd'hui, notera Alain Dorémieux dans le Volume 8 des"Territoires de l'inquiétude", il suffit d'un PC, d'un logiciel adéquat, d'une mise de fonds pas trop ruineuse (et, comme toujours, d'une formidable dose de bonne volonté) pour permettre à n'importe quel amateur d'éditer une petite revue ou une anthologie à l'aspect soigné." 17
          C'est vrai que les premiers signes d'un changement profond dans la SF française seront visibles à partir des années 93/94. Fin de la crise ? Renouveau ? Même s'il est encore trop pour mesurer l'ampleur du phénomène, il est incontestable que la multiplication des supports semi-pros de qualité (anthologies, revues, nouvelles collections) coïncide avec l'émergence ou la confirmation d'une nouvelle génération d'auteurs dont les plus talentueux sont, sans conteste, Ayerdhal, Pierre Bordage et Serge Lehman. Ecrivains doués, à l'intelligence vive, qui jettent chacun les bases d'une "histoire du futur", et dont l'originalité est unanimement reconnue.
          Ayerdhal a un temps sacrifié à la mode des séries et des cycles qui agitait la Collection "Anticipation" sous la direction de Nicole Hibert jusqu'à la fin 1991. Mais son talent a véritablement éclaté dans la nouvelle écurie formée par Philippe Hupp. "Demain, une oasis", son huitième roman, obtiendra le Grand Prix de l'Imaginaire 1993. Ayerdhal accédera ensuite à la collection "Science-Fiction" chez J'ai Lu où il publiera "L'Histrion", "Ballade Choréiale", puis "Sexomorphose", une oeuvre flamboyante qui sera largement commentée (et saluée) par Jacques Baudou dans "Le Monde". La rentrée 97 révélera une corde supplémentaire à la harpe de son talent: anthologiste. C'est en effet lui qui a réuni, toujours chez J'ai Lu, les textes de "Genèses", une anthologie de haut vol dont nous parlerons plus loin.
          Pierre Bordage, lui, obtint un énorme succès dès la publication de son premier roman chez un petit éditeur nantais (L'Atalante). "Les guerriers du Silence" sera le premier tome d'un vaste space opera dont les trois tomes formeront une saga éblouissante. Lauréat du Grand Prix de l'Imaginaire 1994, Pierre Bordage avoue "un parcours quelque peu chaotique parsemé d'expériences mystico-post-Grand-Rêve-Power-Flower". Le style est irréprochable, l'écriture fluide, le récit dynamique. On sent qu'il a ramené de ses voyages un goût profond pour les philosophies orientales; il sait être lyrique et poétique, puise son inspiration dans les traditions celte, indienne, arabe, africaine... Parallèlement à cet énorme cycle de plus de 2000 pages, Pierre Bordage poursuivra la série de Rohel Le Conquérant qu'il avait entamé chez Vaugirard (Presses de la Cité). Le quinzième (et dernier) volume de cette série paraîtra en septembre 96.
          Serge Lehman ne cesse, depuis quelques années, de nous émerveiller. A peine âgé de trente-trois ans, il a déjà publié six romans au Fleuve Noir; d'abord sous le masque de Don Hérial, puis sous celui de Karel Dekk. Son exil, momentané 18, de la Collection "Anticipation" nous a permis de découvrir un nouvelliste surdoué doublé d'un romancier fantastique peu commun (lire "Le Haut-Lieu", son court roman paru dans la défunte Collection Frayeurs+ ). Toutes les nouvelles de Serge Lehman sont des petits bijoux, des perles rares 19. Il modernise le space opera français en lui restituant sa noble dimension, réconcilie les grincheux avec la science la plus pointue. Nouvelle après nouvelle, récit après récit, la trame de son "Histoire du futur" se tisse sous nos yeux ; une gigantesque fresque dont il semble qu'il ait déjà planifié toute la chronologie. "La Sidération", "Un Songe héliothrope", "En attendant le gel", "Dans l'abîme" (Grand Prix de l'Imaginaire 1995), voici cinq nouvelles à la brillance pour le moment inégalée, qui donnent l'orientation de la SF française des années '90. Une science-fiction résolument moderne, marquée par le retour en force du Space Opera 20.

18. 1995/1996 : le renouveau de la SF et du Space Opera

          Fussent-ils extrêmement talentueux et productifs, des auteurs comme Ayerdhal, Pierre Bordage et Serge Lehman — il faudrait ajouter Laurent Genefort — ne sont en rien responsables à eux seuls de la vague de renouveau qui tire la SF française de son engourdissement depuis 1993. C'est le résultat d'une lente maturation, une expression qui vient du bas et génère sa propre expansion, un mouvement nourri d'oeuvres qui stimule à la fois projets et réalisations. Tout est lié.
          En 1996, on ne pouvait pas réduire les signes du renouveau SF au simple fait que "les éditeurs français enregistrent une remontée de leurs ventes et se ruent sur les romans dérivés" 21, car il aurait fallu laisser dans l'ombre les écrits d'un Jean-Claude Dunyach, d'un Alain Le Bussy, d'un Pierre Stolze... Il aurait fallu faire mine d'ignorer les initiatives d'associations de plus en plus nombreuses, l'essor de la micro-édition, les productions récentes de jeunes éditeurs ou directeurs de collection 22. Et puis encore, les deux nouvelles revues professionnelles — "Bifrost" et "Galaxies" — qui s'étaient créées en avril/mai, alors que "CyberDreams", autre trimestriel professionnel entièrement consacré à la SF, avait déjà livré sept numéros.
          En 1996, dans le domaine de la SF, comme dans celui du Fantastique, de nombreux écrivains avaient atteint un niveau remarquable. On pouvait citer Jean-Michel Blatrier, Thomas Day (alias Gilles Dumay), Thierry Di Rollo, Jean-Jacques N'guyen ou Patrick Raveau... La liste n'est pas limitative. On pouvait alors penser, au vu des nouvelles possibilités qui s'offraient, que leurs noms figureraient aussi bien au sommaire des "Territoires de l'inquiétude23 que sur la couverture de "Destination Crépuscule" ou de "Nightmares", deux excellentes anthologies réalisées par des associations avec des moyens tout à fait professionnels. Pour les jeunes écrivains, comme pour les lecteurs, l'Imaginaire souriait enfin maintenant et partout !
          On l'a dit : les associations SF se sont multipliées depuis 93/94. Le fait que ces associations mènent des actions en direction du grand public, souvent en partenariat, est certainement un signal fort de renouveau. Car le microcosme fanique a trop longtemps souffert d'un ostracisme élitiste qui le coupait du monde. Yvonne Maillard, attachée de presse chez Denoël, accomplit depuis quelques années un travail remarquable avec son Club PDE (pour "Présence d'Esprits"). On la rencontre partout ! A paris, à Toulon, à Nice, à Avignon...
          Expositions, conférences/signatures, conventions, festivals... En 1996, nous avons vu pour la première fois — et avec plus ou moins de réussite — la réalisation de trois grandes rencontres autour des littératures de l'Imaginaire, des Jeux de rôles et du Multimédia : Cyber-Espace (organisé par l'association "Véga") à Cannes, Galaxiales 96 (la 23e Convention Nationale de SF) à Nancy, et Space Op' 96 en Alsace.
          Les manifestations liées à la SF, qu'elles soient locales ou nationales, sont devenues le lieu de rencontre de milieux très différents. S'y côtoient des amateurs de SF pure et dure (sur support papier), des branchés "Jeux de Rôles", des curieux attirés par tout ce qui touche à l'interactif et aux nouveaux médias. La Science-Fiction (qui est une littérature d'images) s'accomode fort bien du boom multimédia. Par le biais du Space Opera, elle offre des repères sécurisants à une génération encore hésitante face aux nouvelles technologies et en séduit une autre déjà au fait des découvertes les plus pointues. On dirait même que la SF prolifère sur Internet 24, comme si elle trouvait là son mode d'expression idéal.
          Dans une culture fin de siècle déjà fortement ébranlée, à l'époque de l'exception culturelle, doit-on considérer la Science-Fiction française comme le possible fer de lance de la Conscience (européenne) ou, au contraire, comme le Cheval de Troie des Grands Groupes américains ? La Nouvelle Génération STAR TREK est à nos portes...


Notes :

14. Voir "Entretien avec Serge Lehman" in "La Sidération", Collection Lettres-SF, Editions Encrage/Destination Crépuscule, 1996.
15. "Miniature" cesse de paraître chez Francis Valéry fin 1992, après 13 numéros. C'est Chris Bernard qui en reprendra la formule (titre, présentation, numérotage) l'année suivante. Nous en sommes aujourd'hui au numéro 27 ou 28.
16. A la fin de l'année 1989 (dans son n°49), "Imagine..." répertoriait 245 fictions de 102 auteurs, dont 202 textes du Canada francophone et 43 textes de l'Europe francophone.
17. Denoël, Collection "Présence du Fantastique", juin 1995.
18. D'octobre 1991 à 1996, année où sont parus les deux premiers volumes de la série en Fleuve Noir grand format.
19. Six de ces nouvelles figurent dans "La Sidération" (voir note 14.), avec préface, interview de l'auteur et bibliographie.
20. "Le Feu aux étoiles", livre paru aux Editions Destination Crépuscule à l'occasion du Festival Space Op' 96, consacre 170 pages d'interviews, analyses et nouvelles au Space Opera.
21. David Sicé, in "Véga Express", janvier 1996.
22. Par exemple, la collection "Les Quatre Dimensions" dirigée par Eric Cowez.
23. Voir la préface au Volume 8, où Alain Dorémieux avouait retenir de plus en plus de textes français.
24. Il semblerait que les serveurs les plus visités, après les sites du porno, soient ceux de la SF…

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