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Le monde cauchemardesque de Philip K. Dick

Jacques GOIMARD

Le Monde, janvier 1971

          La science-fiction est victime d'un complot. Qu'un grand écrivain, comme l'est Philip K. Dick, choisisse de se spécialiser dans le genre, et les critiques ne se donneront même pas la peine de lire ses oeuvres : pour eux, la cause est entendue, c'est de la littérature alimentaire. Mais que William Burroughs « enregistre certaines bandes de sa vie psychique », et il se trouvera toujours un Wright Morris pour déceler dans ses oeuvres une véritable « hémorragie de l'imagination » ; du coup, Burroughs peut même écrire de la science-fction sans le dire, comme dans Nova Express et The Ticket that exploded. La comparaison est d'autant plus instructive que les deux hommes se ressemblent sur des points essentiels (par exemple, ils se droguent l'un et l'autre et ont tous deux une tendance marquée aux rêves délirants et à la schizophrénie). Il aurait suffit aux critiques de lire, pour constater que le plus grand écrivain des deux, c'est bel et bien Dick – mais le malencontreux label en a dissuadés.

          Nous connaissons bien Dick par des chefs-d'oeuvre comme Docteur Bloodmoney, l'Homme dans le haut-château 1 et le Dieu venu du Centaure 2. Ce qui frappe le plus dans son oeuvre, c'est la cohérence des thèmes qu'il reprend sans se lasser, d'un roman à l'autre, avec d'infinies variations : le monde est soumis au pouvoir absolu d'un petit nombre d'hommes sans scrupules, qui se sont emparés des leviers de commande par la ruse et détournent l'État de ses fonctions normales : ils préviennent toute velléité de révolte en créant des apparences trompeuses qui leur permettent de manipuler leurs sujets – car tout est malléable, les humains comme le monde extérieur, qui n'est qu'une construction hallucinatoire ; dans cet univers dominé par les conditionnements, le hasard est la seule planche de salut, parce qu'il crée des situations nouvelles où chacun peut imprimer sa marque personnelle.

          Cet univers de cauchemar est décrit avec une technique appropriée : récit morcelé, réduit à l'état de marqueterie, pour diluer peu à peu la réalité du monde extérieur ; complication extrême de l'intrigue, où s'accumulent des paradoxes qui donnent le vertige ; climat de terreur obsessionnelle, où lecteurs et personnages se sentent irrémédiablement en proie à la toute-puissance d'un destin malfaisant. L'oeuvre de Dick reflète parfaitement l'Amérique tragique des années 60 et nous rapproche du moment où la science-fiction se confondra avec le reste de la littérature.

Des ombres sur les parois de la caverne

          Son dernier roman porte un titre énigmatique Ubik 3. Il tourne autour d'une macabre invention, celle des moratoires, où les corps des hommes qui viennent de mourir sont placés dans des capsules à basse température et leurs cerveaux irrigués artificiellement ; ils continuent donc à penser, et des moyens appropriés leur permettent même de communiquer avec les vivants. Cet état de « semi-vie » peut se prolonger pendant une quinzaine de jours, qu'on peut faire durer des années en le réduisant à la durée des entretiens avec les vivants. Dick ne tarde pas à nous introduire dans l'intimité des semi-vivants, qui communiquent entre eux d'une capsule à l'autre et qui, l'imagination aidant, se croient toujours en vie. Dès lors, la morale de l'histoire apparaît clairement : si rien ne distingue les semi-vivants des vivants à leurs propres yeux, qu'est-ce qui nous prouve que nous ne sommes pas tous en état de semi-vie ?

          Cette vision lugubre fait penser à l'idéalisme platonicien ; Dick d'ailleurs ne manque pas de souligner que nous ne sommes que des ombres sur les parois de la caverne. Le tableau de ce que l'on ose à peine nommer l'existence de ces ombres est propre à faire dresser les cheveux sur la tête.

          Le sentiment profond de vieillir à une vitesse vertigineuse, le délabrement des objets environnants, ne sont que les moindres des maux dont souffrent les semi-vivants ; leur personnalité réduite aux ondes cérébrales leur permet de se mélanger entre eux au hasard, si bien que le vivant qui communique avec sa femme défunte peut tout à coup entendre une autre voix.... Inversement, les morts éprouvent les messages des vivants comme des intrusions qui dérangent leur univers imaginaire : des messages au dos des contraventions, des profils sur des pièces de monnaie, des lettres de fumée tracées par des avions, voilà tout ce qu'ils en retiennent. Leur monde est aussi sinistre qu'incohérent, avec cette circonstance aggravante qu'ils n'ont même pas la ressource de se suicider, puisqu'ils sont déjà morts.

La prolifération des télépathes

          La seule porte de sortie pour les semi-vivants est l'espoir mystique de guérir, de trouver la formule qui arrêtera la désagrégation de leur univers. De là l'importance de la bombe Ubik, dont une pulvérisation rajeunit les hommes. Cette bombe a été inventée par des savants semi-vivants ; elle agit directement sur les processus cérébraux et restaure le fragile équilibre de ce monde imaginaire. Malheureusement elle est soumise au même processus de sénescence et se transforme en un baume archaïque et inefficace...

          Un tel univers pourrait se suffire à lui-même: on a rarement été aussi loin dans le délire logique. Mais Dick a tenu à souligner les liens étroits de ce monde absurde avec le monde réel. De là une longue introduction (près de la moitié du volume) qui est censée se passer chez les vivants. La vie n'y est pas moins aberrante : les personnages concentrent tout leur individualisme dans l'extravagance de leur costume ; leur principale motivation est de défendre la compagnie pour laquelle ils travaillent, et leur niveau de vie élevé a pour contrepartie une étroite sujétion à l'argent : il faut avoir lu le dialogue de Joe Chip avec la porte de son appartement, qui peut parler et refuse de s'ouvrir si le locataire n'a pas introduit la piécette réglementaire dans la bonne fente ! La prolifération annoncée par Dick des télépathes et autres mutants dotés de pouvoirs parapsychiques ne renforce pas l'autonomie des individus, mais les soumet un peu plus aux monopoles, qui trouvent dans ces pouvoirs un moyen inattendu de se faire une concurrence déloyale et d'accroître encore le désordre ambiant. Comment s'étonner que Joe Chip soit décrit comme un inadapté ? Nous avons bien l'impression que c'est un frère jumeau de l'auteur. En tout cas, la conclusion est claire : le monde des vivants n'a rien à envier au monde des semi-vivants ; nous sommes fin prêts pour le chapitre final, qui nous démontrera irréfutablement que nous sommes tous morts.


Notes :

1. Voir Le Monde du 13 juin 1970
2. Collection " Galaxie-Bis ", Opta éditeur.
3. Laffont.

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Biographies, catégorie Bios

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