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Sous le signe du verseau

Mort et transfiguration du héros jeurien

Denis GUIOT

Mouvance n°7, 1983

Note : pour une meilleure compréhension, lire auparavant la première partie de cet article :
La danse astrologique.



Sous le signe du Verseau


« Mais son destin était de partir avec les
Négateurs, ses frères, de souffrir de la faim
et de la soif et de mourir jeune en criant
« non, non, non ! » pour que l'humanité
n'ait plus jamais ni dieux ni maîtres »
Michel Jeury
(Les Négateurs, nouvelle qui clôt
Le Livre d'Or de Michel Jeury,
composé par Gérard Klein, Presses Pocket)

Examinons la carte du ciel de naissance de Michel Jeury, né le 23-01-1934 à 11h00, à Razac (Dordogne). 1.


          Même pour un néophyte, l'amas planétaire en Verseau saute aux yeux : 5 planètes, dont Saturne, le maître du signe. Jeury (I'homme/l'oeuvre) est typiquement Verseau, d'autant plus qu'Uranus (le deuxième maître du signe depuis sa découverte en 1781) conjoint à l'Ascendant est en position très forte. Représenté par un sage déversant sur l'humanité le contenu de son amphore, le Verseau est un dispensateur de connaissances dont le souffle purificateur « touche les fibres subtiles de l'être et les éveille à cette qualité insaisissable qui, de créature en créature, circule et se propage jusqu'à soulever l'univers entier » 2. « Idéaliste, il aime formuler ce qui n'est pas encore conçu, c'est un anticipateur » 3. Il existe deux types de Verseau suivant l'importance respective des dominantes saturnienne ou uranienne. Astre du dépouillement et du sacrifice, Saturne dégage la voie de la sagesse et de la transcendance, pousse le signe dans une quête de la sérénité qui passe par un altruisme total et une sensibilité oblative. Uranus, par contre, incite au rêve surhumain, à l'aventure prométhéenne. « Le processus uranien est avant tout un effort vers une plus grande conscience, une tension rationnelle vers la conquête des hauts sommets » 4. « Chaque créature, affranchie par le feu uranien, abolit sa soumission à la temporalité et rencontre de plein fouet l'ultime réalité » 5. Détendu par un Jupiter conciliant en Balance, dissoné par une Lune hédoniste en Taureau, Saturne tend à céder la maîtrise pratique du signe à Uranus, un Uranus exigeant, exacerbé par son sextile à Mars, mais surtout par sa position angulaire (et en Bélier qui plus est). Ce que proclame le Verseau Jeurien (renforcé par l'intellectuel Mercure conjoint au Soleil dans le signe), c'est « l'abolition des privilèges exclusifs de l'Ego, la fin des cultes et féodalités narcissiques, l'avènement d'une ère de libération grandiose, collective, dans une participation universelle, un humanisme anticonformiste et révolutionnaire, une générosité idéaliste et prométhéenne, angoissante et irréversible » 6.

          Vaste programme ! Mais c'est négliger l'Ascendant Taureau (en dissonance avec la conjonction Soleil-Mercure) dont la Lune, en exaltation dans le signe et conjointe à l'AS, accentue le côté terre-à-terre et charnel. Le Taureau lunaire est tout à l'opposé du Verseau puisque sa nature pesante le pousse à valoriser les joies simples de la vie liées à l'épanouissement des tendances sensuelles, à la communion avec la nature et à la possession de certains biens matériels, et l'incite aussi à construire un monde égoïste à l'abri des aléas de l'existence. Et si ce monde était celui de l'enfance, questionne le Cancer lové autour des racines profondes du Fond de Ciel (le FC symbolise le monde familial) ? Car pour ce signe recroquevillé dans sa coquille, blotti dans son passé, le refuge idéal est le sein maternel. « Schizoïde, il est du même coup introverti au point de ne plus s'intéresser qu'à ce qui se passe dans son intimité » 7. Maître des ténèbres intérieures, Pluton conjoint en Cancer au FC (celui-ci sextile à la Lune en Taureau) amplifie les valeurs cancérienne et lunaire (très proches, d'ailleurs, puisque la Lune est maître du Cancer) en dissonant la vitalité uranienne, l'altruisme solaire du Verseau et la réussite sociale portée par le MC. Dès Le Temps incertain, la critique de science-fiction mettra essentiellement l'accent sur « la fuite intérieure dans le naufrage, cher à Dick, de la schizophrénie » 8. Car la chronolyse, c'est avant tout le grand rêve Cancer d'un temps figé pour l'éternité, d'un temps qui prendrait les couleurs de l'enfance et l'odeur de pommes écrasées dans le ventre mou de la planète Gogol, mâtiné de l'espérance Taureau « qui croit pouvoir encore bâtir son petit bonheur personnel, sans être concerné par le monde qui l'entoure » 9.

          Le ciel de naissance souligne cette bipolarisation intense entre les Valeurs du Verseau uranisé (masculin, chaud, diurne, actif, altruiste) et celles du Taureau/Cancer lunarisé (féminin, nocturne, obsédé par l'enfance, replié sur lui-même), surdétermine ce violent conflit entre un besoin de différenciation extrême et un profond désir d'enracinement : « Depuis mon enfance, je me débats entre deux impulsions contradictoires. D'un côté : en sortir, échapper à je ne sais quelle prison de matière ou d'esprit, pour émerger enfin à l'air libre, au-dessus de la surface, et symboliquement me libérer de toute contrainte. D'un autre côté : creuser, m'enfoncer toujours plus bas, toujours plus loin dans le coeur des choses, et dans le coeur du monde, à la fois dans un but de connaissance et dans un but de retraite, pour trouver le secret intime de Dieu et un refuge inviolable. Soleil chaud-poisson des profondeurs. Vers les paradis d'outre-ciel, la vie brûlante et l'avenir. Vers l'asile merveilleux du sein maternel — avec les pseudo-écailles de l'embryon » 10. Mais contrairement à ce qu'affirme Boris Eizykman 11, le héros jeurien ne sacrifie pas au vertige entropique du « moi émietté ». Bien au contraire, habité par un intense désir d'unification des contraires, il aspire à aboutir dans son processus d'individuation (selon la terminologie jungienne) ; car assumer la totalité du Soi c'est renaître tout simplement. Le chemin sera long, cependant, du Temps incertain à L'orbe et la roue, du Cancer Daniel Diersant séduit par les charmes de la pulsion de mort et de la régression schizo au Verseau prométhéen Mark Jervann d'Angun, berger de tout un peuple (baptisant les demi-humains de la planète Faüde, il leur permet d'accéder à la liberté tout comme cet autre Verseau, Abraham Lincoln).
          L'oeuvre de Michel Jeury est l'histoire de cette trajectoire, l'émergence du Verseau hors de la chrysalide Cancer. Dès le deuxième roman, le cocon commence à se fendiller avec cette superbe profession de foi : « Nous nous battrons avec nos rêves » 12. L'utopie, ensuite, pointe son nez avec La fête du changement  13. Puis arrive le messianique Taël à la recherche du Sablier vert 14, héros tranquillement positif qui s'est donné pour but de sauver son pays, l'Eristan, enkysté dans son isolement. Taël, avant-garde de tous ces autres personnages prométhéens : Dennic Joboem le vendeur de savonnettes de La Sainte Espagne programmée, Gilbert Mason le vendeur d'encyclopédies des Hommes-Processeurs, David Serguei l'homme-syge de Goer-le-Renard, Mejiah le berger des chiens-mémoires des Tours divines 15, etc. Et enfin, Mark Jervann d'Angun. Tous ces personnages ont en commun de n'être, initialement, que des individus ordinaires que la destinée (c'est-à-dire l'empreinte psychique initiale) pousse vers les plus hauts sommets messianiques.

          Comment, captif de son double enracinement dans l'enfance et dans la terre (complexe Cancer/Taureau très lunarisé), le Verseau a-t-il pu assumer son rêve d'immensité ? Tout d'abord en résolvant la dissonance Lune-Saturne 16, c'est-à-dire en se libérant de l'image de la mère castratrice (« Je regardais la mer, vieille amie, vieille ennemie. Ah, dompter cette cavale et poser le pied sur son échine d'écume, comme cela m'était arrivé en rêve... Symboliquement m'accomplir en réalisant mon impossible unité intérieure » 17) pour ne garder que celle de la mère consolatrice, matrice chaude qui dispense vie et identité, source d'énergie qui permet à l'êtrehumain d'éternellement se régénérer. (Ainsi l'éponge de Xi'an, définie comme « une matrice lictale capable de réparer les corps et les âmes des êtres vivants et pour finir apporter aux hommes une nouvelle immortalité par la fusion des licts et la connaissance éternelle » 18). Ensuite, en intégrant pleinement dans son Soi ces différentes images lictales — ou personnalités — symbolisées par le Taureau (« Organiquement attaché, soudé même à son lieu d'origine, à ses racines terriennes, à sa maison natale, aux paysages de son enfance, il n'est pas un événement, une circonstance de sa vie, un accident de son destin, qu'il n'imbibe et n'imprègne des senteurs fortes et chaudes, couleurs de ce passé toujours vibrant et palpitant dans toutes les fibres de sa sensibilité » 19) le Cancer (qui « fait pénétrer le processus attaché au berceau de toute créature : enveloppement, enroulement, repliement, depuis lesquels se développent, se déroulent, se déplient les premières ébauches d'une forme nouvelle » 20) et la Lune (« Matrice de toutes les entités, la Lune offre son sein à la gestation des mondes pour qu'en lui s'esquisse la richesse des formes et se multiplie l'exubérance prolifique des vies » 20). Enfin, en s'appuyant sur le somptueux triangle Lune-Neptune-MC qui unit les deux grandes planètes de l'imaginaire à la réussite sociale, formidable structure d'intuition et d'imagination qui sublime dans la création artistique la tension Soleil chaud-poisson des profondeurs, tout en permettant à l'auteur d'affirmer son moi social au monde. Dans l'athanor du cocon familialo-périgourdin, Michel Jeury a puisé les substances qui lui ont permis de réaliser l'union alchimique du Verseau prométhéen et du Cancer/Taureau lunarisé. Car on est toujours ramené vers les lieux où l'on a vécu 21.
          Mort et Transfiguration.





Notes :

1. La carte du ciel de naissance représente la position respective des planètes et des signes du zodiaque en système géocentrique, les de la venue au monde de l'être humain. Afin de personnaliser le thème, on l'oriente (grâce à l'heure exacte et au lieu de naissance) en plaçant l'horizon (axe AS/DS, c'est-à-dire Ascendant/Descendant) et le méridien (axe MC/FC, c'est-à-dire Milieu de Ciel/Fond de Ciel). On appelle aspect, l'écart angulaire — ou orbe — entre deux planètes mesuré sur la roue du zodiaque. L'interprétation consiste à étudier les relations que tissent entre eux planètes, signes, aspects et maisons. Bien entendu, tout cela est hyper-schématique. Le lecteur intéressé par la technique astrologique se reportera d'abord au Petit manuel d'astrologie, puis au volumineux Traité pratique d'astrologie, tous deux signés André Barbault au Seuil ; le Dictionnaire de l'Astrologie de Jean-Louis Brau chez Larousse est, aussi, bien utile. Précisons encore quelques points, cependant :

          a) En astrologie, les deux luminaires c'est-à-dire le Soleil et la Lune — sont considérés comme des planètes.
          b) Le Zodiaque est une bande de la voûte céleste d'une largeur de 18 degrés environ dans laquelle se déplacent le Soleil (la trajectoire apparente du soleil est appelée, écliptique), la Lune et les planètes, à l'exception de Vénus et Pluton. Les 360 degrés du zodiaque ont été décomposés en douze signes de 30°. Chaque signe est sous la dépendance d'une — ou deux — planète, qu'on appelle maître du signe. Pour des raisons de clarté du dessin, les longitudes dans le signe des planètes n'ont pas été indiquées.
          c) Les maisons représentent les domaine, pratiques de l'existence qui sont activés par la position des planètes et des signes. Sans doute utile pour l'astrologie généthliaque, la domification (opération qui consiste à placer les maisons sur le zodiaque) ne s'impose pas, à mon sens, pour la critique littéraire astrologique. N'ont été conservés que les quatre coins du ciel (AS, DS, MC et FC) : précisons que la cupside ou pointe — de la maison 1 détermine l'Ascendant, c'est-à-dire le signe qui se lève à l'est lors de la naissance du sujet.
          d) On distingue des aspects harmoniques (le trigone, dont l'orbe est de 120° et le sextile, dont l'orbe est de 60°) représentés en trait fort sur la carte du ciel de Michel Jeury, et des aspects dissonants (l'opposition, dont l'orbe est de 180°, et le carré, dont l'orbe est de 90°) représentés en traits pointillés ; la conjonction (hachurée) est harmonique ou dissonante suivant la valeur symbolique des astres qui se superposent. Un certain écart concernant l'orbe théorique est accepté, il varie entre 4 et 10° suivant la nature de l'aspect. Pour faciliter l'interprétation, seuls les aspects significatifs ont été pris en compte.
          A noter qu'un problème s'est posé lors de l'érection du thème, celui de l'heure exacte de naissance de Michel Jeury. Celui-ci m'écrit : « Onze heures, dit-on... ce qui signifie à peu près entre dix heures et midi ! ». Une fourchette horaire de cette importance modifie quelque peu la carte du ciel (principalement les axes AS/DS et MC/FC) mais ne devrait pas trop changer, cependant, la nature globale de l'interprétation.
          Je conclus cette longue note en remerciant Patrick Ravignant de l'aide qu'il m'a apportée pour l'interprétation du thème de Michel Jeury.

2. Bernadette Lamboy, L'art du zodiaque, p.109 — (Creer Editions).
3. Solange de Mailly Nesle, p. 180, op. cité.
4. André Barbault, Verseau, p. 12 (Coll. Zodiaque, Seuil).
5. Bernadette Lamboy, p. 110, op. cité.
6. Catherine Aubier, Patrick Ravignant, Verseau, p. 42 — (Coll. Zodiaque 2000 — M.A. Editions).
7. André Barbault, Cancer, p. 30 (Coll. Zodiaque, Seuil).
8. Jean-Pierre Andrevon, Fiction 238.
9. Denis Guiot, critique des Singes du Temps (Robert Laffont), Horizons du Fantastique n°30.
10. Michel Jeury, Soleil chaud poisson des profondeurs, p. 75 — (Robert Laffont).
11. Aucune comparaison n'est possible avec un des thèmes favoris de Van Vogt : le héros en quête de soi-même (... ) Le processus est inversé : on n'en finira pas de se perdre dans un monde de rêve qui n'assure aucun recollage d'identité, ne tolère aucune assignation fixe de place, monde de la mouvance figuré par l'éclatement du récit et des lignes temporelles — narratives divergentes » (Marginal n° 6 — Janv/Fév 1975). Un tel contre-sens est cependant excusable car il n'était pas évident de déceler, à cette époque, la dynamique du Verseau dans le labyrinthe chronolytique.
12. Dernière phrase des Singes du temps (Robert Laffont)... et caractéristique d'un Mars (principe d'énergie, agressivité) en Verseau.
13. in Utopies 75 (Robert Laffont), repris dans Le Livre d'Or de Michel Jeury (Pocket). Tout comme la science-fiction, l'utopie, dans son désir d'absolu, est la marque du Verseau supérieur (ou uranien). Dans son Verseau (Seuil), André Barbault cite cette phrase de Jules Verne (Soleil en Verseau) : « Tout ce qui a été fait de grand dans le monde, a été fait au nom d' espérances exagérées ».
14. 1977, Coll. L'âge des étoiles, Robert Laffont (réédité en Presses Pocket dans une version augmentée de 4 chapitres nouveaux). Mea culpa, à cette époque je n'avais vu dans le choix du personnage principal qu'une concession maladroite aux critères du genre dont relevait Le Sablier Vert, c'est-à-dire le roman pour adolescents (Voir Fiction 286).
15. Ce n'est sans doute pas un hasard si tous ces romans sont des Fleuve Noir. N'est-ce pas dans le creuset de la littérature populaire que s'avancent à visage quasi découvert les pulsions profondes d'un auteur ?
16. L'image de la mère, affective, réceptive, nourricière, représentée par la Lune, pourra se trouver réduite par une dissonance de Saturne qui exprime la privation, la frustration », Solange de Mailly Nesle, p. 58, op. cité.
17. Les singes du temps, p. 233 — (Robert Laffont).
18. L'orbe et la roue, p. 266 — (Robert Laffont).
19. Patrick Ravignant et Catherine Aubier, Taureau, p. 42 (Coll. Zodiaque 2000 — M.A. Editions).
20. Bernadette Lamboy, p. 51 et 53, op. cité.
21. Je suis toujours ramené vers les lieux où j'ai vécu ». Cette phrase, qui ouvre Le petit déjeuner chez Tiffany de Truman Capote, est placée en exergue à la nouvelle Les cygnes se créent dans le ciel (reprise dans Le Livre d'Or de M.J.).
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