Site clair (Changer
 
  Base de données  
 
  Base d'articles  
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Philip K. Dick

Denis GUIOT

Le Monde de la Science-fiction. M.A. éditions, 1987

          Auteur tenu pour mineur aux Etats-Unis face à Asimov ou Anderson, par exemple, il est considéré en France comme le plus grand écrivain de science-fiction et son œuvre est en passe de devenir un objet de culte. Avec ses univers de cauchemar où la réalité se fissure et le temps se disloque, Dick a marqué toute une génération de lecteurs, mais aussi d'auteurs, voire même d'universitaires comme en témoigne le colloque international organisé en été 1986 par la digne Sorbonne. Une telle « dickomania » peut irriter, car Dick n'est pas le seul à avoir voulu déchirer le voile lénifiant de la pseudo-réalité qui nous environne ; mais lui seul a su transformer cette spéculation intellectuelle en une angoissante et concrète question : sous les pavés du réel, quoi ?
          Habitant à Berkeley (Californie) où il gère un magasin de disques, marié déjà pour la deuxième fois, Dick débute en 1952 dans les pires pulps qu'il inonde de nouvelles écrites à jet continu (près d'une trentaine pour la seule année 1954 ! Denoël entreprend actuellement la réédition systématique de tous ses textes de jeunesse : premier volume paru, Le crâne, 1986). Son premier roman, Loterie solaire (J'ai Lu, Solar lottery, 1955), d'inspiration van vogtienne, est l'histoire d'un homme seul qui doit affronter une société oppressive. Cependant, très vite Dick se dégage de son modèle. Sa thématique s'intériorise : ce n'est plus la société qui est seule responsable de l'aliénation de l'individu, mais l'individu lui-même qui, enfermé dans sa vision déformée du monde, projette sur une société coupable sa propre aliénation et ainsi fabrique son réel. Il existe donc autant d'univers que d'individus, et il ne fait pas bon tomber dans l'univers d'autrui. Cette conception existentialiste de la vie est à la base de L'œil dans le ciel (J'ai Lu, Eye in the sky, 1957), illustration littérale et implacable du fameux aphorisme sartrien, « l'enfer c'est les autres ».
          Dès Le temps désarticulé (Livre de Poche, Time out o joint, 1959), Dick va encore plus loin dans sa destruction de la réalité. Le monde phénoménal, celui dont nous faisons chaque jour l'expérience, n'existe pas, il n'est qu'un leurre. Tout est truqué dans cette petite ville provinciale américaine des années cinquante, tout, du supermarché à la femme du voisin. Dans une conférence prononcée en 1979 (incluse dans le recueil Le crâne), Dick reconnaît : « Les deux thèmes fondamentaux qui me fascinent sont : Qu'est-ce que la réalité ? Et : Qu'est-ce qui constitue un être humain authentique ? Pendant les vingt-sept années au cours desquelles j'ai publié des romans et des nouvelles, je n'ai pas cessé d'explorer ces thèmes, encore et toujours. » D'où vient cette obsession ? Si l'on admet avec Roland Barthes que « raconter, n'est-ce pas toujours dire ses démêlés avec la Loi ? » et avec Lacan que le Père est porteur de la dite Loi, faut-il voir dans l'absence du père (le petit Phil avait 4 ans lorsque ses parents se séparèrent) et dans cette appartenance à une famille incomplète et factice, l'origine de l'angoisse fondamentale de l'auteur (dans Le père truqué, — The father-thing, 1954, in Histoires d'envahisseurs — un E.T. prend l'apparence du père pour dévorer le fils) ? D'une grande richesse sémantique, le simulacre — pivot de la paranoïa dickienne et de celle d'une Amérique qui va de maccarthysme en Watergate — est à la racine des hantises de dissociation de l'écrivain. Aliéné dans le couple, dans la société, le héros dickien est écartelé entre les forces de vie et celles de mort, toujours à lutter contre la « bistouille » (l'entropie) qui entraîne l'univers vers sa désagrégation et ramène l'homme au niveau de l'androïde, le réifie.
          Les années 60 sont jalonnées de chefs-d'œuvre qui sont autant d'étapes douloureuses de ce combat incessant mené par l'auteur pour ne pas céder au vertige de la régression schizo : Le maître du haut-château (J'ai Lu, The man in the high castle, 1962) décrit un monde dans lequel les Nazis ont gagné la guerre et où notre « réel » n'est qu'une fiction, Simulacres (J'ai Lu, The simulacre, 1964) au titre emblématique, Le dieu venu du Centaure (J'ai Lu, The three stigmata of Palmer Eldritch, 1964) véritable cauchemar qui semble avoir été écrit sous LSD alors que Dick n'en avait pas encore pris, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (J'ai Lu, Do androïds dream of electric sheep, 1968, devenu à l'écran Blade Runner) dans lequel l'auteur développe sa théorie de l'humain contre l'androïde, « cet humanoïde bipède qui n'est pas d'essence humaine », Ubik enfin (J'ai Lu, Ubik, 1969) dont la décomposition d'un monde soumis à une inexorable décomposition temporelle annonce la période noire du début des années 70.
          Dick accumule les dépressions nerveuses et les problèmes financiers, sa quatrième femme, Nancy, le quitte avec leur fille Isa et il manque même de mourir (« A cours d'amphés, raconte Jeff Wagner dans le numéro de novembre 1986 de la revue Science-Fiction tout entier consacré à PKD, il en avait achetés dans la rue, en désespoir de cause. Il se retrouva à l'hôpital général de Marin County avec une pancréatite, et des reins défaillants »). Le roman qu'il écrit alors (Coulez mes larmes, dit le Policier  !, Flow my tears, the policeman said, Ailleurs et Demain), l'histoire d'un producteur de télé connu de millions de personnes qui, du jour au lendemain voit son identité littéralement s'évanouir, tourne à l'autobiographie incohérente et ne paraîtra que quelques années plus tard, en 1974, après onze versions différentes. C'est aussi à cette époque qu'il côtoie de très près le monde de la drogue, monde qu'il décrira dans un roman hallucinant paru en 1977, Substance mort (Présence du Futur, A scanner darkly). Apres une tentative de suicide (1972), on lui conseille de travailler dans un foyer de thérapie chargé de la réinsertion des héroïnomanes. Cette expérience change sa vie, de même qu'une vision mystique en 1974. Préoccupé de tout temps par des questions métaphysiques — dont le problème du Mal — converti à l'Eglise Episcopale depuis 1963, Dick se lance à corps perdu dans l'étude intensive des concepts religieux et élabore son Exégèse, dont une partie apparaît dans Siva (Valis, 1980, premier tome de la trilogie divine qui comporte aussi L'invasion divine / The divine invasion, 1981, et La transmigration de Timothy Archer / The transmigration of Timothy Archer, 1982, Présence du Futur) au grand ébahissement des lecteurs, surtout français ! L'influence de la pensée gnostique sur les dernières œuvres de l'auteur est évidente : le temps linéaire n'existe pas, notre monde n'est qu'illusion — Maya entretenue par Satan pour cacher aux hommes la véritable nature du réel. Pénétré par sa vision, Dick est persuadé qu'il est sur le chemin de la Connaissance. Délire paranoïaque ou authentique expérience mystique ?
          Le 18 février 1982, Dick est victime d'une congestion cérébrale et tombe dans un coma profond. Tous espoir étant perdu de le réanimer, dans la nuit du 2 au 3 mars on le débranche des machines qui le maintenaient en semi-vie, cette semi-vie qu'il décrivait dans Ubik.

*

          Lecture  :
          — Glissement de temps sur Mars (Presses Pocket, Martian-time slip, 1964).
          — Le guérisseur de cathédrales (Presses Pocket, The galactic pot-healer, 1969),
          — Le Livre d'Or de Philip K. Dick, composé par Marcel Thaon (Presses Pocket, 1979)
Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Biographies, catégorie Bios

Dans la nooSFere : 59337 livres, 53045 photos de couvertures, 53089 quatrièmes.
7858 critiques, 32163 intervenant·e·s, 972 photographies, 3634 Adaptations.
 
Écrire aux webmestres       © nooSFere, 1999-2018. Tous droits réservés.

NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres.
Vie privée et cookies