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Le Maître du passé, de Raphaël Aloysius Lafferty

George W. BARLOW

Fiction n°234, juin 1973

          Ce n'est pas sans trembler qu'on aborde un tel livre 1. D'abord parce que les prénoms de Raphaël et d'Aloysius font à la fois très sérieux et un peu canularesque, comme la « pataphysique  ». Ensuite parce que « Dimensions  », nom de la collection que dirige Robert Louit aux éditions Calmann-Lévy, ça en impose bigrement plus que « Galaxie-bis  » ou « Club du Livre d'Anticipation  », et que la jaquette presque uniforme, rouge et noire, en taches, sous laquelle elle se présente est formidable au sens premier du terme (c'est-à-dire, bien sûr, au sens anglais !). Enfin parce que les nouvelles déjà connues de cet auteur sont bien déroutantes. Certes, il y a de pures plaisanteries ; mais sont-elles pures justement ? On se le demande, on sourit ou on ne sourit pas, mais on se sent un peu coupable si on s'en tient là : n'y a-t-il pas quelque substantifique moëlle qu'on a pas su trouver ? II y a tant d'érudition par ailleurs
          Par exemple, cet Homme-tout-à-la-fois (Galaxie 84) qui s'ouvre sur une citation de saint Augustin, se poursuit par des allusions bibliques (« la corruption des meilleurs  », « les sept compères  ») et des références aux traditions occultes, et se termine par une apparition de l'auteur lui-même, comme un peintre flamand dans un coin de son tableau, pour dire qu'il ne comprend pas bien, est-ce une simple variation mi-pédante mi-désinvolte sur le thème rebattu de l'immortalité... ou bien y a-t-il une intuition nouvelle et géniale ? Quand Lafferty nous dit en guise d'explication qu'à côté de la sphère il y a une courbe qui ne se referme pas, est-ce de la profondeur ou de cette fausse profondeur dont Valéry recommandait machiavéliquement l'usage ?
          Par exemple encore, quand on lit le titre Histoire d'un crocodile secret (Galaxie 98), on s'apprête à déguster de l'humour débridé ; quand on y trouve des sociétés secrètes aux noms tels que « Poux cryptogames », on pense aux « cadavres exquis  » des surréalistes, et l'on se dit que cet humour doit beaucoup au hasard.
          Mais on se souvient aussi que, pour avoir choisi pour titres Morceaux en forme de poire et Préludes flasques pour un chien, Erik Satie n'en a pas moins composé de la grande musique ; alors, on se dit que dans la société secrète dirigeant les histoires drôles, dont une pas drôle, il y a peut-être plus qu'une réminiscence du Jokester d'Asimov, et peut-être plus dans l'ensemble de l'histoire qu'une transposition de The man who was Thursday 2 de Chesterton. Plus, mais quoi ?
          Les histoires parues dans Fiction, La vallée étroite (n° 226 ), Chameaux et dromadaires, Clem (n° 229) et Ventre de cochon (n° 232) sont plus faciles à interpréter et à apprécier. De même paraît à peu près clair Comment refaire Charlemagne ? (Galaxie 100) (« refaire », d'après le titre anglais, au sens de « duper »)
          Il y a une allusion explicite à la légende des trois vœux (commune sous des formes diverses au fonds de tant de nations), adaptée au fantastique moderne grâce au thème des univers parallèles ; on distingue assez nettement ce qui est coquetterie d'auteur (l'apparition de Willy McGilly et d'Aloys, comme dans la nouvelle qui a pour titre le nom de ce dernier — Galaxie 97 — et qui, elle, reste obscure)  ; et l'érudition (référence au scolastique Guillaume d'Occam, nominaliste et précurseur de l'empirisme, surnommé « le docteur invincible  », qui avait déjà fourni son titre à un livre de science-fiction, Le rasoir d'Occam de David Duncan, « Présence du Futur » n° 38) semble jouer dans l'intrigue un rôle précis, et non avoir pour but de dérouter et d'éblouir, de mettre sur d'autres pistes, vraies ou fausses. On peut donc sans trop de scrupules y lire une très astucieuse mise en scène de l'idée, chère à la sagesse des nations, que le mieux est l'ennemi du bien, que nous ne vivons pas dans le pire des mondes, et que qui veut corriger l'histoire — comme dans Le pire des fléaux 3 de Kornbluth (Fiction 111 ) ou L'historionaute de Paul Seabury (Fiction 122 ) — est un apprenti-sorcier que les conséquences de son choix surprendront et effareront.
          A s'en tenir au résumé du Maître du passé 4, l'inspiration de ce roman ne serait guère différente, guère moins traditionaliste . Thomas Mire (ou Morus) – chancelier d'Angleterre de 1529 à 1532 sous Henry VIII, créateur du mot « utopie » et auteur d'Utopia en latin (1516), où le Platon des Lois et de La République est corrigé par l'humaniste dans un sens égalitaire et collectiviste 5 – est ramené du passé pour présider aux destinées d'Astrobe, la planète dorée, où la société idéale réalisée selon ses plans est menacée d'un danger mortel, d'un cancer envahissant, sous la forme d'agglomérations désordonnées et malsaines où grouillent des rebelles de plus en plus nombreux, qui préfèrent le malheur d'être hommes au bonheur conditionné. Tout comme dans sa vie réelle – où il avait vainement cherché (à l'instar de Platon auprès de Denys de Syracuse) à être le Philosophe qui orienterait le Prince dans la bonne voie, celle qui concilierait la nécessité de l'ordre et de l'autorité avec le souci du bien des humbles et de la justice – More voudrait réconcilier les misérables habitants de Cathead et du Barrio avec le Rêve Astrobéen, mais tiraillé entre les déviants qui l'entourent et les grands qui sont allés le chercher, il n'exerce que neuf jours les fonctions auxquelles il a été élu et, opposant trois fois de suite son veto à une loi formulée par les législateurs programmés, ni pire ni meilleure que les autres, il opte en toute connaissance de cause pour une mort aussi inutile qu'une vie où il ne peut qu'entériner.
          On voit ce que des auteurs plus classiques auraient tiré de ce thème. Sur le plan de la science-fiction d'abord, il y avait matière à un paradoxe temporel : comment, décapité sur Astrobe, More peut-il l'être aussi sur la Terre en 1535 ? Or, ce problème est escamoté en quelques lignes obscures à la page 269 (« Un homme peut-il avoir deux têtes ?  ») ; et à plusieurs reprises l'auteur jongle avec le temps de façon tout à fait désinvolte, traitant par exemple l'exécution de More par le bourreau d'Henry VIII comme faisant partie de son passé, alors qu'il a bien évidemment été enlevé vivant, donc avant 1535.
          En second lieu, la peinture d'une société qui, cherchant l'idéal, aboutit à la déshumanisation, relève de l'anti-utopie à la manière de Nous autres, du Meilleur des mondes et de 1984. Et, de fait, ce livre évoque le réactionnaire (au sens descriptif du terme, et non polémique) Napoléon de Notting Hill (1904) de Chesterton déjà cité, voire Across the Zodiac (1880) de Percy Gregg, où la seule issue à la dialectique du fascisme et du communisme, deux maux qui s'engendrent l'un l'autre en un inexorable cercle vicieux, est le féodalisme ! De plus, l'intérêt romanesque – absent de l'utopie proprement dite – qui provient du heurt entre le héros et des règles sociales trop rigides, aurait pu ici être corsé par le fait que c'est l'auteur même du plan originel qui se trouve victime de la réalisation.
          Mais ce drame n'est pas non plus au centre des préoccupations de Lafferty, puisqu'il fait de Thomas More (interprétation qui n'est guère en accord avec ce qu'on sait du personnage historique et ce qu'on peut dégager de son œuvre) un anti-utopiste : « C'était une boutade... une amère plaisanterie. C'était comment ne pas bâtir un monde », dit-il p. 94, et page 41 : « J'ai parlé avec une ironie amère et sarcastique de ce monde malade s'il en est, celui en lequel mon monde à moi semble en voie de se transformer », ce qui est la définition même de l'attitude de Zamiatine, d'Huxley et d'Orwell. Par la suite, cependant, le « maître du passé  » se convertit au rêve astrobéen, sans que son évolution soit clairement explicitée ; et l'on ne voit pas davantage pourquoi en fin de compte il revient sur ce ralliement, puisque tous les défauts du système lui apparaissaient clairement avant son élection. Dira-t-on alors qu'il espérait y remédier et se rend compte de son impuissance ? Non, puisque son programme, formulé entre autres page 141, était de faire aux égarés la charité de les exterminer, et que paradoxalement c'est justement son opposition à des mesures pour mettre fin aux survivances qui entraîne sa condamnation à mort. Ces incohérences sont assumées de façon tout à fait consciente  : Thomas déclare à plusieurs reprises que ce sont des voix étrangères et divergentes qui s'expriment par sa bouche. Dès la page 41, d'ailleurs, il généralisait son cas : « Bien sûr qu'il y a deux moi, et davantage. Chaque homme est une multitude. »
          Dira-t-on alors qu'il s'agit d'une parabole ? La chose n'aurait rien de surprenant chez un auteur aussi profondément nourri de textes bibliques. Mais une parabole est un conte très simple susceptible d'une interprétation claire. Ce livre est tout l'inverse : bien loin d'élaguer, Lafferty travaille par enrichissement d'un thème simple, par saturation même. Réduite à son intrigue, l'œuvre est banale. Ce sont les harmoniques innombrables qui sont la signature de l'auteur (selon les expressions d'Asimov dans Les fournisseurs de rêves, Fiction 37). Harmoniques de tous ordres d'ailleurs : il y a précisément des rêves, depuis les « rêves de traversée » dus au déplacement supraluminique (p. 29) jusqu'aux « cauchemars éveillés » (pp. 197 et 223 ), qui entourent l'événement d'une sorte de halo, ou souvent l'annoncent, et tantôt permettent à l'auteur de donner plus libre cours encore à son imagination a-logique (p. 31, le rein vitrifié de Paul-Aigrejean), tantôt au contraire prennent la forme plus rationnelle d'une petite parabole (l'enfant et le jouet mécanique, p. 87) ; il y a aussi de simples jeux de mots (celui du titre, nous l'avons dit, et bien d'autres, comme p. 83 « faucon/fauconte-gouttes  » et « coque/coquelet  »), qui contribuent à l'atmosphère onirique, et tantôt sont purement saugrenus, tantôt se veulent profonds (page 41 ) ; il y a encore, bien entendu, des références littéraires de toutes sortes, qui vont de la citation au simple clin d'œil en passant par l'allusion, et de la Bible à Babe in the Woods en passant par Rabelais : les répertorier demanderait un volume. Et si vous déplorez de ne parvenir « à saisir quelles mystérieuses informations se dissimulent dans les histoires » annexes, vous êtes à la page 244 mis au rang des « démêloirs de code » et autres « contrôleuses automatiques ».
          D'un intérêt plus immédiat sont les références à l'actualité : la modernisation de la messe est caricaturée page 97, les « flics » stigmatisés d'une comparaison à cheval sur les siècles (« Les hommes du Roi sont partout des tueurs mécaniques programmés  », p. 43 ), la robotisation de nos contemporains dénoncée (« il y a des hommes qui se retournent contre leur propre espèce et deviennent plus partisans de la machine que les machines elles-mêmes  », p. 154), la redoutable efficacité de la propagande parodiée (le « sifflez bien, vous pourrez faire un roi quand vous voudrez » de la page 196, c'en en une ligne Comment on vend un président de Joe McGiniss), le rêve américain lui-même et ses dénonciateurs hippies et autres transposés dans le « rêve astrobéen » et les « poitrinaires de Cathead ». Mais il est bien évident que réduire le livre à une satire serait une grossière simplification.

          Quant aux personnages, s'ils sont, comme dans les paraboles, plus des types que des individus, ils sont cependant loin de la belle simplicité qui permet d'étiqueter « le fils prodigue », « le mauvais riche » ou « le bon Samaritain ». Bien au contraire, leurs significations sont extrêmement complexes, voire contradictoires. C'est ainsi que les Personnes Programmées évoquent les serviteurs mécaniques dont rêvaient les Grecs (les servantes d'or d'Héphaïstos dans L'Iliade) et les Juifs ( le Golem ) à la page 74, mais aussi les Démons à la page 207 ; or, à la page 229, ce sont au contraire les déviants qui sont comparés aux anges rebelles ! Autre exemple : « l' » Evita, àla fois juvénile et très ancienne, et son frère « le jeune Adam » qui fait une habitude de mourir splendidement, ne sont pas des personnages simplement humains ; mais leur rôle est trop complexe pour qu'ils représentent seulement Adam et Eve comme leur nom le suggère ; alors, quoi d'autre ? « Nous n'en savons rien, Thomas ne le sut jamais, elle n'en fut jamais sûre elle-même » (p. 105) ; et bien qu'on revienne à plusieurs reprises sur le mystère d'Evita, celui-ci reste entier  : c'est un personnage polymorphe, un « taibhse  » (p. 135), comme le sont beaucoup d'autres. Et notamment Thomas lui-même, figure du Christ dans ses pérégrinations avec ses disciples d'abord, ensuite dans son supplice nécessaire (p. 254), qui a lieu au lendemain d'une entrée royale dans la capitale et d'une sorte de Pâque, « le festin du Bélier Laineux » (p, 248 ), et qui est suivi d'apocalyptiques ténèbres ; mais aussi antithèse du Christ, assimilé par l'intermédiaire de son homonyme Thomas l'incrédule (p. 188) à « l'apôtre qui trahit le Christ » (p. 190 ), et partageant ce rôle avec celui-là même qui l'envoie à la mort alors qu'il le prenait pour son ami (p. 262), et qu'Evita appelle « Iscariot » (comme Judas) à la p. 267.
          Beaucoup de personnages peuvent ainsi « se voir à l'envers » (p. 203 ), et cette nature double de l'homme est annoncée dès la page 29 avec « l'inversion absolument fondamentale » subie par Paul (puis par Thomas, furieux, p. 47) lors du voyage intersidéral. Tout l'ouvrage, d'ailleurs, repose sur cette découverte de « l'envers de la tapisserie » (p. 88 ), « l'envers du tableau » (p. 205). De la même façon que les êtres, les choses ont deux visages comme Janus : l'Astrobe Dorée est enfer et sa raison déraison (p. 59), l'infernal Cathead (cf. p. 54) est saint, et tout ce qui est éliminé comme irrationnel trouve un lieu, les « friches », où « revêtir une enveloppe charnelle » (p. 141 ), cependant que le contraire même de l'existant, le Néant, s'incarne en la divinité Ouden. Les contraires coexistent, mieux : coïncident, et se révèlent tour à tour en un perpétuel scintillement. Les contradictions du héros trouvent ainsi une justification suprême  : Morus qui, historiquement, après avoir vécu sceptique est mort martyr et a été canonisé, qui dans le livre n'a la foi qu'un court instant chaque matin et qui, élu pour parachever l'ordre, meurt pour défendre les derniers vestiges du désordre de la vie, ne fait qu'accepter avec sincérité, avec honnêteté, de refléter les fertiles contradictions de la réalité vivante. Et celui qui refuse ces contradictions, celui qui veut à toute force l'unité, celui-là est un « être programmé  », c'est-à-dire un mort-vivant, « une marionnette qui a cessé d'être un homme  » : il est d'ailleurs piquant que ces mots s'adressent page 352 à Thomas lui-même qui, justement parce qu'il est un homme à part entière et donc divisé, est aussi entre autres, et parfois de façon prédominante, un pantin.
          Ces schèmes en dents de scie qui résultent de cette perpétuelle oscillation entre des extrêmes, se superposent cependant à un schème plus général, qui déborde même !e cadre du récit : un schème cyclique, que Lafferty a peut-être emprunté à Spengler, et qu'il indique (pp. 255-260) par la bouche de Foreman : « Les mondes meurent... périodiquement ; et... revivent un instant plus tard. » C'est dans ce cadre que trouve à son tour sa justification l'autre grande caractéristique de l'œuvre : que les personnages principaux, et Thomas tout particulièrement, ne se contentent pas de vivre leur propre vie, unique, mais réincarnent en même temps des archétypes qui se manifestent à chaque cycle. Le cycle du « jeune Adam » est extrêmement court, et il meurt plusieurs fois au cours du récit ; mais le cycle de Thomas reflète le cycle universel  : sa mort en 1535 coïncide avec celle du Haut Moyen Age, comme celle du Christ (qu'il imite) avec celle de la « très cruelle République Romaine  », et comme sa seconde mort en 2535 marque la fin d'Astrobe, nouveau Nouveau Monde.
          Mais il y a plus que coïncidence  : « Il est réellement indispensable qu'une petite quantité d'immatériel soit ajoutée à la masse tous les 500 ans environ » (p. 261 ) ; et le martyre, « le sang de l'agneau tavelé », est cette « levure transcendante  » qui fait lever les nouveaux mondes. Avec ce Sauveur-victime, on s'éloigne de Spengler pour se rapprocher de Toynbee. Mais Lafferty est moins optimiste que ce dernier : « Le monde nouveau a chaque fois plus de mal à naître » (p. 257) ; le triomphe d'Ouden, le Néant, sera-t-il définitif cette fois, ou bien sera-t-il encore suivi d'une Résurrection, d'une Renaissance, d'une vie nouvelle, totale et véritable cette fois ; par la réconciliation de l'envers et de l'endroit ? « Silence, nous espérons » (p. 272 ).
          Avec une conclusion aussi mystique (brume et lumière, foi et espérance) comme avec des personnages aussi flous (au sens photographique du mot  : ils sont « bougés  » et il y a surimpression), l'œuvre peut difficilement être classée parmi les romans de science-fiction (où, en règle générale, est résolu un problème technico-scientifique et humain — c'est-à-dire un problème psychologique, moral, social, voire religieux, dans le cadre des progrès à venir des sciences et des techniques). Ce n'est pas plus un roman que La couronne creuse de Jean Lebon (Albin Michel), et pour la même raison : parce que l'auteur ne s'est pas attaché à faire vivre des personnages humains, mais à évoquer des forces qui ne sont pas à l'échelle humaine.
          Seulement La couronne creuse n'est qu'un roman raté, tandis que Pastmaster est un poème historico-mystique dans le genre de ceux de Hugo (La légende des siècles couronnée par La fin de Satan qui la prolonge dans l'avenir et Dieu qui la prolonge dans l'infini) ; ou mieux, dans le style de ceux de T.S. Eliot : beaucoup plus que les emprunts de Lafferty au fonds de la science-fiction (robots, voyage dans l'espace et dans le temps, nouvelle Terre au-delà du système solaire) qui manifestement ne sont pour lui que des gadgets, comptent ses rencontres avec le poète de Meurtre dans la Cathédrale ( histoire d'un autre saint Thomas, Becket, ancien ministre aussi, et assassiné ensuite aussi sur l'ordre de son roi, un autre Henry, en 1170), de The hollow men (« les hommes creux  » – creux comme les Programmés), de The waste land ( la « terre vaine  », où l'on rencontre aussi des vivants-pantins et des morts qui revivent, connaissent le passé et prévoient l'avenir).
          Rencontres non seulement dans l'esprit, mais jusque dans les détails, puisqu'on trouve chez Eliot des vers comme « Je n'étais mort ni vivant » ( L'enterrement des Morts), comme « Tout en ballant, il remonte au long des jours vers sa jeunesse et pique dans le tourbillon » (Mort par eau), comme « Moi, Tirésias... percevais la scène et prédisais le reste ; moi aussi, j'attendais le visiteur prévu » (Le sermon du feu), comme « Quel est donc ce troisième qui marche à ton côté ? » (Ce qu'a dit le tonnerre), comme « conspiration des diables du rebours » (Gérontion), comme « C'est ainsi que finit le monde, non dans une explosion, mais dans un gémissement » (The hollow men).
          Ce qui m'a toujours gêné chez Eliot, ce qui me gêne aussi chez Lafferty, c'est la conjonction d'une extrême érudition et d'une extrême désinvolture : chez l'un comme chez l'autre, la plus grande richesse dans le plus grand désordre exige du lecteur des efforts d'autant plus difficiles que ni la raison (claire perception d'un enchaînement logique) ni la sensibilité (identification à des tribulations humaines) ne sont mobilisés pour les soutenir. Eliot a cependant pris soin de faire suivre son poème La terre vaine de notes qui permettent de s'y retrouver un peu dans les allusions dont il fourmille, et de relier ainsi ce texte compact et ferme à des émotions et à des raisonnements exprimés par d'autres – et depuis, bien des critiques ont poursuivi ce travail. Qui donc le fera pour Lafferty ? Pour ma part, je tiens à la disposition du courageux volontaire les quelques maigres trouvailles que j'ai faites dans cette jungle, et qui dépasseraient le cadre de cet article, dont la longueur, une fois encore, fait froncer les sourcils à notre cher rédacteur en chef ! Philippe R. Hupp, dans un récent numéro de Galaxie, signale que le dernier ouvrage d'Asimov est... une édition annotée du Don Juan de Byron ! Si le « bon docteur  » se livrait à un travail semblable sur Le maître du passé, cette rencontre entre le pape de la « raison-fiction  » et le nouveau prophète de la « mystique-fiction  » ne manquerait pas de saveur !

Notes :

1. Allons, bon, un alexandrin ! Ça commence bien !
2. Je vais me faire taper sur les doigts si je continue à citer des titres anglais ! Je crois me souvenir que le roman de Chesterton est paru en France sous le titre Un nommé Jeudi [Le nommé Jeudi (Note de nooSFere)] ; quant à Jokester, il figure dans un recueil intitulé Earth is room enough qui, à ma connaissance, n'a pas été traduit [Il l'a été depuis, sous le titre Espace vital. La nouvelle Jokester n'y figure pourtant pas, mais on la trouve dans Le robot qui rêvait (Note de nooSFere)] : on y découvre avec l'aide de l'ordinateur Multivac que toutes les « bien bonnes » ont été lancées par les Grands Galactiques pour tester l'humanité.
3. Le titre exact est Le moindre des fléaux (Note de nooSFere)
4. Le titre de Lafferty, Pastmaster, est plus riche ; il joue sur plusieurs sens du mot : « maître passé », mais aussi « passé maître », car au Moyen Âge c'était le grade auquel faisait accéder le chef-d'œuvre au sein des guildes ; et, à la page 67, notamment, dans « Tu accepteras l'accolade et la fonction mystique de Maître du Passé » c'était plutôt par « maître accompli » qu'il aurait fallu rendre « pastmaster ». II y aurait d'ailleurs bien d'autres petites bêtes à chercher dans la traduction... mais soyons galants envers Anne Zribi !
5. On peut en lire une analyse, entre autres, dans L'Utopie et les Utopies de R Rayer (P.U F., 1950) si l'on est vieux, dans The English Utopia de A. L. Morton (Lawrence & Wishart, 1952) si l'on lit l'anglais, et dans l'Encyclopédie de l'Utopie et de la science-fiction de Pierre Versins (L'Age d'Homme, 1972) si l'on est assez riche pour se la payer.

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