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Futurs antérieurs.

Le passé est l'avenir de l'homme

Daniel RICHE

Préface de "Futurs antérieurs". Fleuve noir., avril 1999

          Vous tenez entre les mains la première anthologie française de littérature "steampunk"...

          De quoi s'agit-il? De science-fiction, certes... mais d'un genre de science-fiction très particulier qui, pour reprendre les termes d'un journaliste américain du nom de Douglas Fetherling, s'efforce d'imaginer "jusqu'à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt".

          Dans leur monumentale Encyclopedia of Science Fiction (Orbit, Londres, 1993), John Clute et Peter Nicholls précisent que le terme "steampunk" a été forgé vers la fin des années 80 sur le modèle du néologisme "cyberpunk" pour désigner un sous-genre (au sens de sous-ensemble) "moderne" (au sens de récent) formé de récits dont les constituants SF s'inscrivent dans un contexte appartenant au 19e siècle. Quant à Stan Barets, il explique, dans son incontournable Science-Fictionnaire (Editions Denoël, Paris, 1994), que ce mot désigne "une curieuse évolution spontanée du courant cyberpunk où la composante "cybernétique" se trouva remplacée par des évocations de l'ère de la vapeur (steam)."

          Selon Barets, encore, "ces textes, très bien définis par le sous-titre d'un roman de Jeter - A Mad Victorian Fantasy - se situent souvent à Londres, cette ville considérée comme le creuset symbolique où se rencontraient à la fois l'univers populaire et misérabiliste de Dickens, les derniers romantiques tels que Shelley, Byron ou Coleridge, et où s'esquissaient déjà les premisses de la société industrielle."

          A en juger d'après ce qui précède, la littérature steampunk relèverait donc d'une sorte de science-fiction "à rebours" délaissant les "lieux" chronologiques et topologiques de prédilection de ce genre de récits (futur plus ou moins lointain, mégalopoles, espace, univers virtuels, planètes extravagantes, etc.) au profit d'un 19e siècle victorien dont l'inspiration serait souvent "assez proche du roman gothique" (Barets, toujours)...

          Sans doute en a-t-il été ainsi lors des premiers balbutiements de ce courant car les "pères fondateurs" du genre ont tous délibérément choisi pour cadre de leurs romans un Londres victorien passablement revisité par leurs fantasmes propres.

          Ces "pères fondateurs" sont au nombre de trois. Ils sont américains et étaient déjà amis de longue date lorsqu'ils ont donné naissance vers la fin des années 70 à ce qui, près de dix ans plus tard, allait prendre le nom de littérature (ou courant) steampunk. Ce sont James P. Blaylock, K.W. Jeter et Tim Powers et c'est Jeter qui a, en quelque sorte, ouvert le feu en 1979 avec un roman intitulé Morlock Night. Dans cette histoire, les Morlocks de La machine à explorer le temps d'H.G. Wells retournent dans le passé pour envahir les égoûts de Londres au XIXe siècle. C'est donc une manière de suite au roman de Wells comme Les Vaisseaux du Temps de Stephen Baxter (1995, paru en France chez Laffont), livre situé dans le futur qui lui est, de ce fait, symétriquement opposé.

          En 1982, Tim Powers a donné à la littérature steampunk son deuxième roman avec ce qui demeure aujourd'hui encore son chef d'oeuvre et qui, au fil des ans, est devenu un authentique best-seller : Les Voies d'Anubis (paru en France chez J'ai Lu). Dans ce livre, que l'auteur qualifie non sans malice "d'anachronique" (!?), le héros, Brendan Doyle, est projeté à Londres en 1810 afin d'y rencontrer le poète Ashbless, dans une atmosphère très inspirée de Dickens. Mais soudain, tout dérape... D'étranges bohémiens, des sorciers, une obscure magie égyptienne venue de la nuit des temps... et Doyle plonge dans l'horreur des bas-fonds de la capitale britannique hantés par des monstres abominables et autres créatures défiant l'entendement. Loups-garous, cultes maudits, poètes hallucinés, figures historiques, entités maléfiques et trous dans le temps se conjuguent pour entraîner le lecteur dans une aventure échevelée à la construction étonnamment rigoureuse, dont on ne sait, au bout du compte, si elle relève du fantastique, de la science-fiction, du roman gothique ou d'une forme particulièrement pervertie du roman historique...

          En fait, avec Les Voies d'Anubis, on a affaire à un type de récit où les codes, s'ils ressemblent à ceux des genres et sous-genres formant le vaste corpus des littératures dites de l'"imaginaire", sont utilisés avec une telle liberté qu'ils en ressortent transfigurés...

          James P. Blaylock, apparemment, s'en est souvenu lorsqu'il a écrit en 1986 son propre roman steampunk intitulé Homunculus (publié en France chez J'ai Lu). Dans ce livre frénétique et secoué, un acnéique paranoïaque, un milliardaire dépravé, un savant fou et bossu, une poignée de zombies et un club de gentlemen passionnés de mécanique et de sciences naturelles se disputent une créature minuscule prisonnière d'une mystérieuse cassette parce qu'elle est censée pouvoir abolir les frontières de la vie, de la mort et du temps en cette fin de XIXe siècle où tout paraît possible... L'action, bien entendu, se situe en grande partie à Londres mais toute ressemblance entre le Londres de Blaylock et celui des livres d'histoire serait purement fortuite...

          Ces trois romans parus à quelques années d'intervalle attirèrent l'attention des lecteurs et des critiques et le terme "steampunk" fit son apparition peu de temps après la parution d'Homunculus pour désigner le courant auquel ils paraissaient avoir donné naissance. Blaylock, Jeter et Powers, encouragés par l'accueil réservé à leurs livres, poursuivirent dans la même voie et ils furent bientôt rejoints par d'autres auteurs tels que Guy Devenport (The Jules Verne Steam Balloon), Michel Flynn (In the Country of the Blind), William Gibson et Bruce Sterling (La Machine à Différences, Laffont, 1996), Paul Di Filippo (The Steampunk Trilogy), Paul J. McAuley (Pasquale's Angel) ou bien encore le très britannique Brian Stableford (Les Loups-Garous de Londres, J'ai Lu).

          Il ne faut pas s'imaginer, cependant, que le courant steampunk s'est mué en vague déferlante et qu'il occupe, au sein des littératures de l'imaginaire, la place dévolue, par exemple, au cyberpunk ou à la fantasy. Le "mouvement" (si tant est que ce mot soit approprié) steampunk a donné lieu à peu de livres et n'a, à vrai dire, tenté que peu d'auteurs... Il s'agit donc d'un mouvement marginal, mais d'un mouvement qui a ses afficionados (dont je suis), ses perpétuateurs, ses imitateurs et même... ses prédécesseurs.

          Lorsqu'il est devenu évident que Blaylock, Jeter et Powers avaient donné naissance à un nouveau courant à l'intérieur de la science-fiction (et du fantastique... car le steampunk ne s'embarrasse guère de rationalité et encore moins de plausibilité scientifique), historiens et critiques ont commencé à se pencher sur ses origines et sa raison d'être.

          Ils se sont alors aperçus qu'il existait quelques oeuvres antérieures au Morlock Night de K.W. Jeter qui offraient d'étranges similitudes avec ces romans que l'on qualifiait désormais de "steampunks"... des oeuvres relevant de ce que l'on pourrait appeler le "proto-steampunk". Dans leur Encyclopedia of Science Fiction, John Clute et Peter Nicholls en recensent plusieurs parmi lesquels La Machine à Explorer l'Espace de Christopher Priest (J'ai Lu), le cycle des aventures d'Oswald Bastable (en particulier Le Seigneur des Airs) de Michaël Moorcock (Presses Pocket), Fata Morgana de William Kortzwinkle, Transformations de John Mella et Black as the Pit, from Pole to Pole de Steven Utley et Howard Waldrop... auxquels on pourrait ajouter le Frankenstein délivré de Brian Aldiss (Presses Pocket).

          Si ces oeuvres, écrites pour la plupart par des Britanniques et toutes publiées dans les années 70, ne relèvent pas réellement du courant steampunk, c'est d'abord parce qu'elles constituent des tentatives isolées (contrairement à l'expérience menée à quelques années d'intervalle au début des "eighties" par nos "pères fondateurs") et qu'elles tiennent plus du livre-hommage et de l'exercice de style que de l'exploration de voies nouvelles pour tenter de "dire l'indicible"... De plus, le Londres de l'époque victorienne cher à Blaylock, Jeter et Powers est loin d'être leur terrain d'aventure préféré... Fata Morgana, par exemple, se déroule à Paris tandis que Black as the Pit, from Pole to Pole entraîne le lecteur au centre d'une terre aussi creuse que celles de Burroughs et de l'amiral Byrd...

          On peut s'interroger, toutefois, sur l'influence que ces textes isolés ont exercée sur les fondateurs du courant steampunk et, du même coup, se demander pourquoi, à l'aube des années 80, des auteurs ont éprouvé le besoin d'écrire de la SF à rebours en tournant délibérément le dos à ce qui, pour beaucoup, constitue l'essence même de ce genre littéraire : le futur...

          Telle qu'elle se manifeste aujourd'hui, où le Londres victorien des origines est de plus en plus souvent délaissé au profit d'autres horizons plus ou moins lointains, la littérature steampunk apparaît bel et bien comme la synthèse harmonieuse et féconde de genres apparemment hétérogènes tels que le roman historique, le fantastique, la science-fiction, le roman gothique, le roman frénétique et la littérature romantique...

          Elle est née à un moment où, le futur paraissant bouché ou, du moins, peu propice au rêve et à la fantaisie, et le présent terriblement terne et décevant, le passé pouvait se révéler un territoire propice à une réécriture fantasmatique où l'extravagance le disputerait à la nostalgie... On peut y voir, par conséquent, comme le prolongement à l'intérieur du corpus des littératures de l'imaginaire de l'intérêt profond et vivace manifesté par les sociétés occidentales depuis environ deux décennies pour l'histoire...

          "Certaines époques regardent davantage vers l'avant ; d'autres vers l'arrière," écrivait Jean-Marie Domenach en 1981 dans son Enquête sur les idées contemporaines (Editions du Seuil). "La nôtre, qui, dans les années soixante, lançait ses échelles à l'assaut des décennies suivantes (ô l'horizon 80, que de sottises a-t-on écrites à ta gloire!), la nôtre fait volte-face. Le meilleur indice en est que l'histoire prend la place de la prospective et de la science-fiction."

          Plus loin, Jean-Marie Domenach écrit ceci, qui (à condition de remplacer "les Français" par "les Occidentaux") peut se révéler d'une singulière pertinence quant au sens à donner à l'émergence de la littérature steampunk : "Cette passion pour l'histoire signifie-t-elle que les Français ne se voient plus d'avenir que dans le passé? La façon dont opèrent nos nouveaux historiens marque davantage notre présent que ne le faisaient nos grandes visions d'avenir. C'est cette nouvelle histoire qui joue le rôle jadis imparti aux nouvelles philosophies : elle nous avertit que nous changeons de position à l'égard de l'espace et du temps, et que notre monde bascule, nous découvrant de nouvelles constellations."

          Le steampunk, réponse "fantasmatique" à l'engouement récent pour tout ce qui touche à l'histoire ? Sans doute, d'autant que ce courant est né dans un pays dont la fascination pour le long et turbulent passé du Vieux Monde n'en finit pas de titiller exégètes et créateurs de tous poils...

          On objectera, toutefois, que cette réponse n'est pas la seule et qu'au bout du compte, seul le choix de l'époque et du contexte différencie le steampunk de la fantasy... En poussant plus loin ce raisonnement, on pourrait aller jusqu'à dire que la littérature steampunk n'est peut-être qu'une forme particulièrement restrictive de l'uchronie...

          Il est vrai que la fantasy, autre courant issu de la science-fiction et du fantastique, procède, elle aussi, d'une (in)certaine relecture de l'histoire mais, contrairement à la littérature steampunk, elle s'intéresse surtout au passé lointain, à un crypto-Moyen Age vivant au rythme de ses légendes ou à une proto-antiquité aux mythes réinventés. Cependant, ce choix du contexte "historique" ne suffit pas à les différencier... La fantasy puise sa matière et sa raison d'être dans les mythes et légendes des cultures occidentales, voire, dans certains cas, orientales et elle a su, au fil des ans, se forger ses propres codes, quitte à en jouer et à les détourner (ce qui est le lot de tout genre puissamment codifié). Or ces codes ne sont pas ceux de la littérature steampunk qui ne se soucie guère, pour ne pas dire pas du tout, des mythes et légendes d'Orient et d'Occident. Son propos est tout autre puisqu'il consiste à injecter une bonne dose de futur fantasmé et d'altérité conceptuelle dans un passé somme toute assez récent et à refaçonner les bases même de notre modernité à l'aune de nos rêves... et de nos cauchemars.

          De ce fait, la littérature steampunk se révèle (pour l'instant?) singulièrement moins codifiée que la fantasy et... puisqu'il en a été question, que l'uchronie. A vrai dire, c'est un courant qui en est encore à se forger ses propres codes et c'est peut-être ce qui le rend si novateur, si fécond et... si impertinent... tout en le mettant momentanément à l'abri de toute tentative de parodie.

          J'ai parlé d'uchronie... Lors de la préparation de cette anthologie, je me suis aperçu que les auteurs auxquels je m'étais adressé avaient parfois du mal à situer la frontière entre les deux genres. Il est vrai que des spécialistes comme John Clute et Peter Nicholls, en rangeant, par exemple, les aventures d'Oswald Bastable de Moorcock parmi les romans relevant du "proto-steampunk", ne contribuent guère à clarifier les choses. Pourtant, uchronie et steampunk ne sauraient être confondus... D'abord, parce que la plupart des uchronies sont contemporaines de leurs auteurs bien que situées dans un "ailleurs" indéfini où l'histoire a suivi un autre cours, mais surtout parce que le fondement même de ce genre de récits, c'est ce "point de bascule" où les événements ont emprunté une autre voie que celle que nous leur connaissons... L'uchronie se décline sur le mode du "et si..." et c'est ce qui en fait la richesse et la spécificité. Et si les Nazis avaient gagné la Seconde Guerre mondiale... Et si l'Invincible Armada s'était révélée réellement invincible... Et si la Peste avait rendu l'Europe exsangue... Et si Napoléon n'avait pas été vaincu à Waterloo... Et si la Guerre de Sécession avait été gagnée par les Sudistes... Etc. etc.

          La littérature steampunk ne procède pas du tout de la même façon... En gros, elle se moque du "et si..." (ce qui, par parenthèse, aurait tendance à ranger La Machine à Différences de Gibson et Sterling parmi les uchronies plutôt que parmi les oeuvres steampunks...). Les passés alternatifs qu'elle propose à ses lecteurs n'ont pas besoin d'être justifiés par un quelconque dérapage historique et, du reste, ils ne le sont pratiquement jamais. Le Londres des Voies d'Anubis est, certes, très différent du "vrai" Londres du début du 19e siècle mais à aucun moment Tim Powers ne prend la peine de nous expliquer pourquoi... J'ai dit que le steampunk se souciait assez peu de rationalité et de plausibilité scientifique. On peut voir dans ce refus de toute justification événementielle au(x) cadre(s) où il déploie ses intrigues le signe emblématique de cette formidable désinvolture.

          La question peut se poser, dès lors, de savoir si le steampunk relève réellement de la science-fiction ou s'il ne s'agit pas d'une forme moderne et assez sophistiquée de fantastique... Du fait qu'il emprunte aux deux genres, ce courant fait effectivement problème et ne peut être appréhendé aussi précisément que le space opera ou le cyberpunk... Pourtant, je suis de ceux qui pensent qu'il relève bel et bien de la science-fiction en ce sens qu'il recourt majoritairement à des "icônes" (comme les appelle Rudy Rucker) issues de ce dernier genre. Le voyage dans le temps, souvent convoqué par les écrivains steampunks (Tim Powers en tête dans Les Voies d'Anubis) fait partie de ces "icônes"... mais l'on peut aussi recenser les extra-terrestres, les mutants, les robots, les "machines extravagantes" et même... le voyage dans l'espace. Alors, qu'importe au fond, que ces "thèmes" voisinent avec des loups-garous, des vampires, des fantômes, des mages fous et quelques mediums? Après tout, il arrive aussi que l'on en croise dans la SF de stricte obédience...

          Le steampunk relève avant tout de la littérature mais, l'esprit et la lettre ayant fait çà et là leur bonhomme de chemin, ce courant a commencé à contaminer (en tout bien tout honneur) d'autres modes d'expression au premier rang desquels la bande dessinée...

          La firme D.C., aux Etats Unis, édite une ligne de comics baptisée "Elseworlds" qui se prête particulièrement bien à des "variations steampunks" (c'est fou ce que j'utilise les guillemets dans cette préface!). Qu'est-ce que les "Elseworlds"? Des histoires mettant en scène les héros vedettes de D.C. (essentiellement Batman et Superman) dans des contextes historiques et géographiques fort éloignés de leurs biotopes d'origine. En somme, il s'agit de jouer avec les codes de l'univers D.C. comme le faisaient il y a deux ou trois décennies les "imaginary stories" dans lesquelles tout pouvait arriver... y compris l'impensable comme la mort de Superman, son arrestation pour crime contre l'humanité, son mariage avec Loïs Lane, etc. "Attention, ceci est une histoire imaginaire", pouvait-on lire en ouverture, histoire de prévenir le lecteur que les codes auxquels il était habitué allaient en prendre un sacré coup mais que cela ne prêtait pas à conséquence... Le phénomène, soit dit en passant, a fasciné Umberto Ecco qui lui a consacré un article remarquable et d'une grande acuité. A ma connaissance, cependant, Ecco n'a rien écrit sur les Elseworlds qui, à eux seuls, mériteraient pourtant aussi un long essai...

          Car, dans les Elseworlds, il ne s'agit pas simplement (?) de raconter le mariage, le divorce, la condamnation ou la mort de Superman (ou de Batman... ou de n'importe quel autre héros D.C.)... Le jeu consiste plutôt à réinventer sans relâche l'univers D.C. en le déclinant selon tous les modes impossibles et inimaginables. La confrontation des héros vedettes de la firme avec des univers appartenant au passé est l'une des figures auxquelles scénaristes et dessinateurs ont le plus souvent recours et cela a déjà donné lieu à quantité de versions "parallèles" des aventures de Batman et de Supeman pouvant être qualifiées de steampunks. Des exemples? Gotham by Gaslight... où tout est dans le titre (mais l'histoire est fort belle, soit dit en passant). Ou bien encore Legacy qui se déroule à la fin du 18e siècle. Ou Elseworld's Finest, qui réinvente la rencontre de Bruce Wayne et Clark Kent dans des années 20 furieusement "Indiana Jones"... Citons encore - mais cette liste est loin d'être exhaustive - un Batman & Dracula (quasi-inévitable!) signé Doug Moench, Kelley Jones, Malcolm Jones III et le très étrange Superman's Metropolis de Randy & Jean-Marc Lofficier, Roy Thomas et Ted McKeever où l'homme de Krypton évolue dans un univers expressionniste issu en droite ligne du film de Fritz Lang.

          Autre exemple de héros dont les exploits ont récemment été revisités "façon steampunk" : Tarzan. Là, il ne s'agit plus d'un héros D.C. puisque c'est la firme Dark Horse qui exploite aujourd'hui sous forme de comics le personnage d'Edgar Rice Burroughs... Tarzan, cependant, tout en restant Tarzan (autrement dit Lord Greystoke) a bien changé en passant entre les mains de Lovern Kindzierski (scénario) et Stan Manoukian et Vince Roucher (dessin) comme on peut en juger d'après la traduction française (chez Soleil) de deux albums intitulés Le Monstre et Oeil pour Oeil. Situées au tout début du siècle (1909-1910... par là), ces histoires, qui se déroulent loin de la jungle où l'on a l'habitude de croiser Tarzan, empruntent à la veine steampunk son atmosphère d'urbanité proto-industrielle, ses ambiances glauques et nocturnes, son mélange de personnages historiques et de héros de fiction et son joyeux (?) brassage d'icônes relevant tantôt du fantastique, tantôt de la science-fiction... De mon point de vue, c'est une belle réussite...

          Toutefois, ni les Elseworlds ni Tarzan ne revendiquent l'étiquette "steampunk", même si la liberté qu'ils prennent avec les codes (de D.C., de la S.F., du récit historique, propres à l'oeuvre d'Edgar Rice Burroughs...) les rapprochent de ce courant. Ce n'est pas le cas des mangas Steam Detectives de Kia Asamiya ou Cathedral Child de Lea Hernandez qui, chacun à sa manière, prouvent que le phénomène steampunk a déjà fortement contaminé l'univers des mangas et des comics "made in Japan"... Du reste, le steampunk fait, paraît-il, un malheur au Japon qui l'exploite sous forme de mangas, mais aussi d' "anime"... et même de jeux. Il y a peu, en effet, est sorti un jeu de rôles intitulé Jouki Bakuhatsu Yarou, mots pouvant être traduits par "vapeur" (Jouki), "punk" (Bakuhatsu) et "types" ou "gars" ou "mecs" (Yarou)... En gros, Jouki Bakuhatsu Yarou, cela voudrait dire : "Des types steampunks" ou... "Des punks à vapeur"... A en croire certaines informations glanées sur l'Internet, il existerait même au Japon un fanzine (à moins que ce ne soit un E-zine) intitulé... "Steam News"!

          Et en France? Eh bien, il n'est sans doute pas exagéré d'affirmer qu'un auteur comme Tardi fait depuis des années du steampunk sans le savoir... Bien sûr, Tardi revendique (et exploite avec le bonheur que l'on sait) un fort penchant pour les premières décennies du 20e siècle et l'on n'a jamais vu ses héros s'aventurer au coeur du Londres victorien du steampunk des origines... mais l'esprit "à vapeur" ne souffle-t-il qu'au 19e siècle? Le fin du 18e et le début du 20e ne sont-ils pas des terrains propices à des variations sur les thèmes et motifs définis dans les années 80 par les fondateurs du genre?

          Si l'on envisage le steampunk comme une terre de liberté(s) aux codes sans cesse bousculés, sans cesse réinventés, on ne voit pas pourquoi il en irait autrement...

          Depuis quelques années, en France, l'on sent aussi comme un frémissement en littérature... La traduction des oeuvres du trio fondateur y est-elle pour quelque chose? Toujours est-il que dés 1992, Serge Brussolo nous a donné, avec Les Inhumains (Editions Gérard de Villiers), le premier roman français authentiquement steampunk... Un roman dont l'action se situe au 19e siècle dans le Paris du romantisme flamboyant où les "sculpteurs du temps" disparaissent les uns après les autres. Brussolo avait-il conscience d'écrire du steampunk? Non... Mais, si j'en crois une brève conversation que j'ai eue avec lui à ce sujet il y a quelques années, il avait conscience d'écrire "quelque chose de nouveau"... De Villiers, selon lui, ne l'a pas encouragé à exploiter cette veine et Les Inhumains est resté une expérience sans lendemain. D'autres, cependant, ont emprunté la même voie et l'on retiendra, dans ce registre, le très beau roman de René Reouven Les grandes profondeurs, paru, ce qui ne manque pas d'intérêt, dans la collection "Présence du Fantastique" (et non pas "Présence du Futur", ce qui eut fait figure de Grand Paradoxe, compte tenu de l'intitulé de la collection...) ainsi que l'étrange et envoûtant Delius : une chanson d'été de David Calvo publié chez Mnémos et, toujours chez cet éditeur décidément très versé dans le steampunk, le somptueux cycle Bohème de Mathieu Gaborit, l'étourdissant cycle Arcadia de Fabrice Colin et, de ce même Fabrice Colin, les sombrissimes Cantiques de Mercure.

          Les Français aiment le steampunk. L'accueil réservé aux Voies d'Anubis, que J'ai Lu n'en finit pas de réimprimer, en est la plus éloquente démonstration... Et les auteurs français ont envie d'écrire du steampunk... comme le prouvent les romans de Brussolo, Reouven, Calvo, Gaborit et Colin (ainsi que quelques autres qui me pardonneront de les avoir provisoirement oubliés!)... en attendant ceux de Pagel, Vilà et autres "convertis de fraîche date" à la Cause du Livre à Vapeur... et comme le prouvent aussi les conversations que j'ai pu avoir avec plusieurs écrivains - et non des moindres - du temps où je m'occupais des destinées de la collection "Métal" au Fleuve Noir. Pourquoi n'en écrivent-ils pas davantage, dans ce cas? D'abord, me semble-t-il, parce que c'est rarement ce qu'on leur demande. Ensuite (mais ceci est le corollaire de ce qui précède), parce qu'ils ont le sentiment qu'il n'existe pas en France de supports (collections, revues, anthologies, etc.) susceptibles d'accueillir leurs écrits. Tout cela mérite bien sûr d'être nuancé... d'autant que le Fleuve Noir s'apprête à publier certains romans steampunks écrits par quelques uns de ses auteurs les plus plébiscités. Mais ceci est une autre histoire...

          Toujours est-il que l'idée de cette anthologie est née de cette triple constatation : 1) Les Français aiment le steampunk... même si le mot leur est le plus souvent (mais plus pour longtemps) inconnu ; 2) Plusieurs auteurs ont envie d'en écrire ; 3) Ces auteurs ont le sentiment (pas vraiment fondé mais... bon...) qu'il n'existe pas de support susceptible d'accueillir leurs histoires.

          Le jeu a donc consisté, pour moi, à rédiger une "bible" définissant aussi précisément que possible ce que l'on entend par "littérature steampunk" et à l'envoyer à un certain nombre d'auteurs dont je savais qu'ils risquaient d'être séduits par pareille aventure... puis à leur demander s'ils souhaitaient participer à une anthologie sur ce thème... Le résultat - dont on pourrait dire qu'il constitue l'acte de naissance officiel du steampunk made in France - s'est révélé aussi excitant... que surprenant. Car le moins que l'on puisse dire des textes qui suivent, c'est qu'ils ne se ressemblent pas!

          Chacun, en fait, s'est forgé sa propre idée quant aux thèmes et motifs de la littérature steampunk en puisant dans le petit document que je lui avais envoyé mais aussi dans ses lectures, ses souvenirs, sa sensibilité et... son propre rapport à l'histoire. Et puisque le steampunk, comme je crois l'avoir mentionné, est un courant qui, en dépit de près de deux décennies d'existence, demeure suffisamment marginal pour ne pas être prisonnier d'un système de codification par trop contraignant, chacun y est allé de sa propre interprètation, de ses propres fantasmes...

          Les pères fondateurs reconnaîtraient-ils leur descendance dans les textes qui suivent? Pour quelques uns d'entre eux (mais ne comptez pas sur moi pour vous dire lesquels), la réponse est incontestablement oui. Pour d'autres, elle me paraît plus incertaine... Mais c'est un signe de vitalité pour un genre que d'évoluer, de croître et... de muter.

          Ces histoires sont toutes des tranches de passés alternatifs, des fragments à rebours de nulle-temps à vapeur, des souvenirs altérés d'une Histoire sans avenir, des détours sans escale en terres d'anachronies... Voici des nouvelles de temps qui n'ont jamais été, qui n'auraient pas pu être, qui ne seront jamais et qui, pourtant, dégagent comme un parfum de furieuse familiarité...

          Puisse donc le steampunk francophone trouver ses propres voies à partir de ces textes, se révéler fécond et générer à son tour une longue lignée...

          Un dernier mot avant de vous laisser humer la suave fragrance de ces vapeurs d'antan... Toute introduction aux récits composant cette anthologie m'a paru superflue. Je me suis donc abstenu de vous dire pourquoi j'avais retenu telle ou telle histoire et ce que, selon moi, il fallait en penser. C'est à vous de les découvrir et de les apprécier... ou de les rejeter si, pour une quelconque raison, elles heurtent vos goûts et votre sensibilité. Dans un même ordre d'idée, j'ai choisi de vous les présenter (à une exception près... et vous aurez tôt fait de découvrir laquelle) dans l'ordre alphabétique inverse du nom de leurs auteurs. Ordre alphabétique parce que cela me paraît le meilleur moyen de brouiller les pistes quant à mes propres inclinations, et inverse... parce que nous sommes dans le registre d'une science-fiction "à rebours" et que cela me semble être la moindre des choses.

          A présent, attachez vos harnais, éteignez votre pipe, chaussez vos lorgnons à verres trans-temporels et... fouette, cocher!

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Thèmes, catégorie Steampunk
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