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Les seigneurs de l'histoire.

Notes sur l'uchronie

Stéphanie NICOT & Éric VIAL

Univers 1986. J'ai lu. / Galaxies (v. remaniée), 1986

« Toucher à notre passé,
c’est toucher à presque tout ce que nous sommes
 »
(Jacques Goimard).



          Inutile de chercher le terme Uchronie dans le Petit Robert ! Les instances qui régentent notre langue en ont ainsi décidé : l’uchronie n’existe pas... Situation assez réjouissante pour un néologisme qui remonte au XIXe siècle. Utopie, qui a pour sa part les honneurs du dictionnaire, indique une première piste et Chronos signifie bel et bien temps. Une utopie temporelle ? Pourquoi pas. On pourrait trouver pire définition !
          Littérature de l’imaginaire par excellence, la science-fiction joue avec le réel, comme l’affirme Dominique Douay (Change  n°40 « Science-fiction et histoires ») : « Avec la SF, l’Histoire, donc, devient un objet manipulable. Le romancier a tout loisir de l’extrapoler (Histoires du Futur) et de la rebâtir à son gré (Uchronie) ». Le Temps et l’Histoire, voilà deux notions assez peu élastiques, même avec le secours de la relativité... Pour un auteur de SF, la gageure mérite cependant d’être relevée : selon H.P. Lovecraft, « pour un écrivain, il n’y a qu’un sujet digne l'intérêt : le combat contre le temps ». Et quelle meilleure façon de s’opposer à la dictature du temps que de rêver à ce que le monde serait si l’Histoire s’était déroulée autrement que ce que nous en disent les manuels scolaires, les journaux télévisés et notre expérience quotidienne ?
          Auteur d’un rapide essai sur l’uchronie joliment intitulé Le détroit de Behring (P.O.L.), couronné en 1987 par le Grand Prix de la SF Française, Emmanuel Carrère qualifie cette branche particulière du genre de «divertissement inutile et mélancolique». On pourrait en dire autant de toute littérature et, plus généralement, de toute oeuvre d’art. C’est d’ailleurs une opinion assez répandue... Carrère semble aussi ramener l’uchronie à un exercice de style un peu vain, à un «jeu de société plaisant». Mais s’il est excellent dans certains domaines (les mécanismes de l’uchronie et la production du XIXème siècle), Le détroit de Behring fait l’impasse sur les ouvrages parus ces trente dernières années. Il nous parle en fait d'idéologie, attitude inévitable lorsqu'on évoque l'uchronie. Pour lui, « ... l’uchronie... n’a... pas grand-chose à gagner en affrontant l’Histoire. Parce que l’Histoire, en fait n’a aucune importance » ! Nous sommes, comme Jacques Goimard, de l’avis inverse. Comme lui, nous pensons que « toucher à notre passé, c’est toucher à presque tout ce que nous sommes ». Et nous pensons que l’uchronie, comme l’Histoire, a un sens. Ou qu’on peut lui en donner un. Reste à préciser la démarche uchronique, ses mécanismes internes, ses implications théoriques et la place qu’elle occupe au sein de la SF mondiale.

Uchronie. Un essai de définition

          Le principe général de l’uchronie (la « règle du jeu », si l’on veut) consiste à substituer une Histoire fictive au déroulement des événements tels que nous les connaissons. Le texte fondateur est probablement dû à Louis-Napoléon Geoffroy-Château, avec son Napoléon ou la conquête du monde (1836). Mais le plus connu dans ce domaine, et qui donne son nom au genre, s’intitule Uchronie. Son auteur, le philosophe Charles Renouvier, le publie en 1876 avec un long sous-titre : (l’Utopie dans l’Histoire) apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être. On ne saurait mieux résumer un projet littéraire. Il s’agit en effet d’envisager un monde meilleur tel qu’il serait si un événement (la défaite de Napoléon pour Geoffroy ou le triomphe du christianisme selon Renouvier) n’avait créé un ordre des choses que l’auteur subit cruellement ( et, pense-t-il, le lecteur aussi...). L’uchronie serait donc, en quelque sorte, l’utopie hypothétique...
          Voire ! A l’époque de Renouvier, les choses pouvaient être explicites «...on pourrait résumer l’hypothèse d’Uchronie  en disant qu’elle fait gagner mille ans à l’Histoire», mais depuis, parce qu’elle a contaminé la SF et lui a emprunté parfois ses artifices (voyages dans le temps, univers parallèles, etc), l’uchronie est devenue plus complexe : les modalités de divergence du monde fictif avec la réalité historique et les motivations des auteurs sont fort diverses.
          L’uchronie ne saurait se confondre avec les histoires de voyages dans le temps, encore moins avec les paradoxes temporels. Lorsque sous la plume de René Barjavel, Le voyageur imprudent tue son ancêtre, il met en péril sa propre existence mais son aventure n’a, semble-t-il, aucun effet sur le cours de l’Histoire (ou du moins sur la carrière de Napoléon 1er). De la même façon, Glogauer, en prenant la place d’un débile issu d’une mère nymphomane et en se faisant crucifier, accomplit lui aussi l’Histoire - sainte en l'occurrence - en devenant Christ (Voici l’Homme, Michael Moorcock). Dans un cas comme dans l’autre, rien ne s’accomplit qui n’ait été, de toute éternité, écrit. Or, l’uchronie commence lorsque l’Histoire diverge, ou menace de le faire. Il faut une autre solution, et il faut qu’elle puisse s’inscrire dans les manuels d’Histoire. C’est pourquoi les univers parallèles, où seule change la psychologie des personnages comme dans Transistoires de Christine Renard (publiée chez Denoël dans le recueil A la croisée des parallèles), ne relèvent pas de l’uchronie même s'ils en ont certains traits.
          En pratique, on ne saurait considérer comme uchroniques des textes où c’est l’histoire individuelle, et non pas collective, qui est modifiée, même lorsque, comme c’est le cas chez Christine Renard, cette modification correspond à un mode de gestion global de la société, relevant tout à fait de la science-fiction et non du fantastique. Par ailleurs, il convient en toute rigueur d’écarter les textes qui « expliquent » l’histoire telle que nous la connaissons par un artifice relevant de la science-fiction. Ils relèvent parfois du roman historique à la Dumas, parfois de la pseudoscience prompte à expliquer l’évolution du monde par l’intervention des extra-terrestres. Dans les deux cas, c’est leur lien avec la science-fiction elle-même qui peut être suspecté, en s’appuyant sur les analyses de Francis Berthelot. Celui-ci, dans La métamorphose généralisée, essai paru chez Nathan, oppose, entre autres choses, l’explication du monde dans un univers régi par la croyance et l’action sur le monde dans un univers régi par la connaissance... Il faudrait sans doute mettre à part des textes canularesques ou satiriques, comme le roman de Moorcock déjà cité, ou la nouvelle de Jean-Pierre Andrevon Nativité, parue chez Denoël dans le recueil C’est arrivé mais on n’en a rien su, celle de Philip K. Dick qui donne son titre au recueil Un auteur éminent  et figure dans Nouvelles 1947-1952 (Denoël), voire la fin du roman de John Boyd Dernier vaisseau pour l’enfer, où la pseudo-explication du monde recouvre très clairement un règlement de comptes plus ou moins violent avec le christianisme.
          Par ailleurs, il est possible de se demander si l’uchronie peut faire l’économie de l’événement fondateur, et du récit - même succinct - de ce qui a mené d’une trame historique auparavant semblable à la nôtre à un monde différent de celui que nous connaissons. D’où des interrogations, par exemple, sur Le son du cor de Sarban, qui plonge sans transition ni explication un prisonnier de guerre britannique, évadé en 1943 d’un camp allemand, dans un univers où les nazis ont gagné la guerre.
          A première (et courte) vue, les univers parallèles, alternatifs ou gigognes, se rapprochent de l’uchronie. Dans Les mondes de l’Impérium, de Keith Laumer, on découvre des variantes de personnages connus parfois fort éloignés de leur réalité historique (ainsi le Goering mis en scène est-il un personnage fort Mais le récit relève du roman d’aventures et non de l’uchronie : Les mondes de l’Impérium sont simplement une série de Terres possibles, «un complexe de lignes d’alternance qui constitue la matrice de toutes les réalités simultanées». La série des Colmateurs, qui s'est interrompue après trois volumes chez Pocket, flirte elle aussi avec l’uchronie sans en être tout à fait : chez Michel Jeury, il y a bien des univers divergents, mais pas l’ombre de l’événement fondateur indispensable. Il s’agit de Terres parallèles, surveillées par la « Maintenance », sorte de police temporelle chargée de « colmater » les brèches qui permettent de passer de Terre en Terre. Cependant, on a manifestement affaire à des altérations de l’Histoire telle que nous la connaissons dans les manuels scolaires. En effet, pour ne citer que le troisième volume, Les démons de Jérusalem, Michel Jeury a imaginé (avec l’aide de son directeur de collection, Jacques Goimard, historien de formation) qu’un groupe de croisés a fui la Palestine lors d’une reconquête musulmane et que leur galère a dérivé jusqu’en Océanie pour finir par découvrir l’Australie - des siècles avant la mainmise britannique. Il y a là un canevas uchronique. Mais le roman met en scène un univers alternatif, parallèle et non une variante de l’Histoire située en lieu et place de celle-ci. Par ailleurs, l’ensemble de la série, par ses allusions à des mondes dominés par une seule superpuissance, pacifiés mais paradoxalement plus étouffants que le monde bipolaire de la guerre froide, relève bel et bien de la réflexion uchronique, et prend un intérêt tout particulier depuis que le bloc de l’Est s’est effondré et que la construction européenne marque le pas.
          Les histoires de police du temps flirtent parfois avec l’uchronie, mais sans s’y référer explicitement. La patrouille du temps de Poul Anderson est l’exemple-type de ces ouvrages où l’uchronie n’est que potentielle ou suggérée. Cependant, lorsque l’auteur se laisse aller à dépeindre un New York plein de fardiers et d’hommes en kilt, dans un monde aux frontières bouleversées, et en explique l’origine par la mort prématurée de Scipion l’Africain, on a une sorte d'histoire parallèle complète, avec divergence et conséquences, même si l’événement fondateur paraît dérisoire par rapport aux répercussions imaginées par l’auteur (ce qui renvoie aux visions simplistes de l’Histoire et de ses mécanismes que véhicule souvent l’uchronie. Nous y reviendrons.) Dans le même ordre d’idées, Ray Bradbury explique que, parce qu’un voyageur temporel a écrasé une fleur aux temps préhistoriques, les U.S.A. choisissent un Président en forme de brute épaisse et non le libéral (au sens américain du terme) prévu ! En dehors de ces esquisses ou de ces portraits-charge (parfois talentueux), l’uchronie a besoin d’espace pour se développer, pour détailler la suite des événements engendrés par l’événement fondateur, ou pour décrire en détail le monde auquel on est arrivé...

Grandeur et misère de l’événement fondateur...

          « Le point de départ de l’uchonie est forcément pauvre » (Jacques Boireau, imagine... n°14).
          Selon Jacques Boireau, l’un des meilleurs praticiens du genre en France, l’uchronie s'appuie sur « des mythes fondateurs qu’elle détourne ou modifie » et sur « un temps connu de l'élève moyen en fin de scolarité primaire ». A de rares exceptions près, le récit prend racine à des moments historiques précis, majeurs, de l’Histoire. Naturellement, l’événement fondateur varie selon les pays : guerre de Sécession pour les Etats-Unis, (Autant en emporte le temps de Ward Moore), arrivée de Jacques Cartier au Canada pour le Québec (Canadian Dream de Jean-Pierre April), victoire de l’Invincible Armada pour la Grande-Bretagne (Pavane de Keith Roberts, A perte de temps de John Brunner, The Alteration de Kingsley Amis mais aussi, sur le continent, I pirati del tempo de Luigi Cozzi et Gianluigi Zuddas), période napoléonienne pour la France (Napoléon ou la conquête du monde de Geoffroy) et nazisme pour la plupart des sus-cités (Le maître du Haut-Château de Philip K. Dick, Reich d'Alain Paris, L’Histoire détournée de Jean Mazarin, Hitler victorious, anthologie de Gregory Benford et Martin H. Greenberg ou Le dernier dimanche de Monsieur le Chancelier Hitler de Jean-Pierre Andrevon). En outre, à moins de vouloir faire oeuvre de combat (comme c’est parfois le cas chez Boireau, April, K.S. Robinson), l’auteur doit choisir des événements sur lesquels il s’est formé un large consensus (par exemple la Seconde Guerre Mondiale) ou pour lesquels les passions se sont quelque peu éteintes (l’assassinat d’Henri IV ou celui de Jules César). A partir de là, aucun développement ne choquera le lecteur. Frank Dartal peut ainsi, dans Un temps pour la guerre, expliquer que si César avait vécu, il aurait détruit sa propre oeuvre « en protégeant les intérêts les plus sordides et les passions les plus attardées » ; on peut être surpris qu’il qualifie le régime instauré par César de « plus grande révolution de l’Antiquité » en oubliant tout simplement la mise en place de la démocratie athénienne ; on peut chercher et trouver dans ce médiocre roman d’autres traces d’idéologie très réactionnaire, mais ce qui est dit de César ne choque guère... Dartal pourrait aussi bien affirmer l’inverse ; ici, César est une silhouette juste bonne à donner la réplique à Astérix ! Essayez, en revanche, d’écrire une uchronie sur la guerre d’Algérie, sur Vichy ou sur la Révolution Française, et vous aurez manifestement un pamphlet, un livre à thèse, ou du moins, une oeuvre militante. Mais encore une fois, avant même que les faits choisis fassent l’objet d’un consensus, il faut qu’ils soient connus de tous.
          Les contraintes de lisibilité amènent donc, dans la plupart des cas, à choisir un événement fondateur pauvre, c’est-à-dire simpliste. Pour Boireau (qui s’est fait connaître en 1976 dans Univers n°7 par une uchronie, Les enfants d’Ibn-Khaldoun), le point de divergence est en fait une convention facile (pour traiter du racisme anti-arabe, il n’a pas hésité à faire de l’escarmouche à laquelle participa Charles Martel à Poitiers un événement fondateur bien improbable !). Il attache en revanche beaucoup d’importance à la crédibilité, à la cohérence de l’univers alternatif imaginé : « Je trouve intéressant de voir si, en prenant Pavane de Keith Roberts par exemple, ça tenait le coup du point de vue social, socio-économique aussi, si c’était quelque chose qui était possible, voir également si, dans les mentalités des individus que Roberts décrit, ça tenait le choc... Si on écrit une uchronie, ce sont des choses comme ça qu’il faut essayer de voir ! » (Fiction  n°337). A l’inverse, La porte des mondes de Robert Silverberg (Pocket) bénéficie d’un point de rupture très habile et très riche (la grande peste du Moyen-Age, mettant à genoux l’Europe, et qui permet l’émergence d’autres parties du monde) mais c'est pour déboucher finalement sur un récit certes agréable, mais peu ambitieux : « L’uchronie prend ici les couleurs du dépaysement, ce qui n’a en soi rien d’étonnant : prenant le contre-pied de l’Histoire, elle est, aussi, un exotisme temporel qui, ici, se double d’un exotisme spatial. » (Jacques Boireau, Imagine n°14).
          Bref, des chefs-d’oeuvre reposent sur des postulats historiques de départ très contestables alors que des hypothèses plus brillantes donnent des ouvrages plus mineurs. Grand inconvénient, finalement : les événements susceptibles de changer en profondeur la face du monde ne sont finalement pas aussi nombreux qu’on pourrait le croire ! En conséquence, l’uchroniste joue bien souvent la facilité : il évitera à Henri IV le couteau de Ravaillac, fera d’Hitler un auteur de SF (Rêve de fer de Norman Spinrad) ou tuera Bonaparte au siège de Toulon (Le voyageur imprudent de René Barjavel), en évitant de se demander si le premier pouvait faire, à terme, une politique différente de celle de Mazarin, ou si d’autres individus, dans des circonstances identiques, ne seraient pas devenus Reichführer  ou Empereur des Français ! De même, on transformera Waterloo en victoire impériale ou Gettysburg en victoire sudiste, en oubliant que ces batailles n’ont été décisives que parce qu’elles ont marqué l'effondrement d’un camp, mais que les défaites auraient de toute façon eu lieu, ailleurs et plus tard. Dans Pavane, on suppose que l’armée espagnole a débarqué en Angleterre, sans se demander quelle résistance la société britannique aurait opposé à l’envahisseur, et s’il n’aurait pas été contraint  d’abandonner la partie plus tard, comme ce fut le cas aux Pays-Bas... Reste alors la solution élégante et facile : considérer que l’Histoire est fondamentalement plastique et que les choses, quoi qu’il arrive, reprennent leur forme initiale. Un curieux roman italien, publié dans une collection placée sous le signe du nez de Cléopâtre et sous un improbable pseudonyme (James S.Erikson, 1308-1590 America vichinga ) l’illustre parfaitement. Les Vikings à l’Est, les Chinois et Marco Polo à l’Ouest, découvrent et colonisent l’Amérique du Nord, s’y rencontrent, s’y combattent, avant qu'Anglais et Espagnols ne débarquent et les écrasent, nous ramenant au cours de l’Histoire tel que nous le connaissons. Le tout est présenté non comme un roman mais comme un livre d’Histoire, avec reproduction de miniatures supposées médiévales et bibliographie « scientifique » canularesque.
          Cela pose évidement le problème du rapport entre l’événement et les « forces profondes » ou les « tendances lourdes » dans l’Histoire. On notera qu’un ouvrage peut devenir uchronique, dés lors qu’il est lu après la date à laquelle il est réputé décrire. C’est le cas par exemple du roman de Pete Davies, The last Elections, publié en 1986 et où l’Angleterre, dans une situation générale catastrophique, se dirige vers une dictature sous la férule d’une très reconnaissable Madame Thatcher. C’est le cas également des nombreux ouvrages de politique-fiction, commis en France dans les années soixante-dix, à l’intérêt aujourd’hui beaucoup plus anecdotique, et supposés décrire l’action de la gauche au pouvoir.
          « Basée sur l’événementiel et l’homme providentiel, l’uchronie est aux antipodes de la conception marxiste de l’Histoire qui considère le développement des forces productives comme la base du devenir historique. » C’est l’avis du critique Denis Guiot (La science-fiction, M.A éditions). On peut lui donner raison en ce qui concerne les uchronies du XIXème siècle, et même la très large majorité des textes contemporains. Autant en emporte le temps l’illustre parfaitement. Bien que Ward Moore mette cette réflexion dans la bouche de Hodge, son héros : « ce n’est pas de chronologie mais de rapport entre les faits que traitent l’historien », le roman, inventif et original par bien des aspects, repose  sur une tête d’épingle : la présence (ou non) d’un spectateur sur les lieux de la bataille de Gettysburg ! Qu’il s’agisse d’idéologie ou de convention dramatique, la plupart des auteurs écrivent dans le cadre de ce schéma. On le constate aisément en lisant au Fleuve Noir Un Reich de 1000 ans, Rome doit être détruite ou Carthage sera détruite de Pierre Barbet, Pour nourrir le soleil de Pierre Bameul, Reich d’Alain Paris ou, chez Denoël, Le baiser du masque de Michael Swanwick. C’est en revanche une vision beaucoup plus matérialiste qui s’exprime dans La porte des mondes : c’est bel et bien la dépopulation en Europe, produit des ravages de la peste, qui détermine un développement différent des forces productives dans le monde et la suprématie de nations exterminées ou colonisées dans l’univers où nous vivons. Dans Pavane, la rupture uchronique relève de l’événementiel mais la société mise en place par Keith Roberts fonctionne de façon matérialiste. De même, dans De peur que les ténèbres (Les belles lettres), Sprague de Camp a recours à l’homme providentiel (un voyageur temporel). Mais, une fois l’artifice acquis, la réflexion historique se déploie de façon moderne : le héros modifie quelques détails concrets (mode de calcul comptable, presse, technique militaire, communications) qui tout à la fois sont acceptables pour la Rome du VIème siècle et peuvent être considérés comme suffisamment décisifs pour peser sur le cours des choses. Encore que l’on puisse s’interroger sur la possibilité même de peser sur l’Histoire moyennant quelques innovations simples, comme le fait Poul Anderson dans sa nouvelle L'Homme qui était arrivé trop tôt (Histoires de voyages dans le temps, Livre de Poche), où le héros, arrivant à l’improviste dans l’Islande des Vikings, est totalement incapable de faire accepter quelque nouveauté que ce soit et même, au bout du compte, de survivre.
          En fait, il faut se méfier des évidences au royaume de l’uchronie. Conception de l’histoire et orientation politique ne vont pas toujours de pair, du moins en apparence.
          On peut fort bien imaginer une uchronie « de gauche » fondée sur l’homme providentiel et l’anecdotique, loin de toute analyse des forces profondes ou des infrastructures, économiques ou autres : Lénine ne meurt pas en 1924, Staline est écarté et apparaît un communisme sans Goulag ! Au total, l’uchronie reflète avec plus ou moins de bonheur deux conceptions de l’Histoire : celle, traditionnelle, qui l’a nourrie et sur laquelle elle s’appuie souvent pour créer un univers, et celle, influencée par les conceptions plus modernes des historiens héritiers de Marx, de Braudel directement ou indirectement, qui insistent sur les phénomènes de « longue durée », les « forces profondes « ou les « infrastructures », qui restituent toute sa complexité à la causalité historique, et qui rendent fort difficile de faire dériver d’un événement isolé une modification durable. Il reste à écrire (sans ennuyer ni faire oeuvre de théoricien !) une uchronie qui échapperait vraiment à la contrainte de l’événement initial et qui, de bout en bout, ferait toute leur part à la longue durée, aux forces profondes, aux infrastructures. Qui échapperait  à la grandeur et à la misère de l’événement fondateur  et qui, d'autre part, puisque la première condition a été en gros remplie par Silverberg et sans doute par d’autres, échapperait à l’anecdotique.

L’uchronie, une lecture morale de l’Histoire...

          Outre la richesse imaginaire qu’elle suscite, l’uchronie offre un intérêt notable : permettre au lecteur de réfléchir sur l’Histoire (la place de tel ou tel « détail » par exemple) et donc de porter au travers d’une fiction un regard critique sur le présent. C’est d’ailleurs une des fonctions essentielles, consciente ou inconsciente, d'une bonne partie de la science-fiction.
          Riche de potentiel émotionnel, l’uchronie « nazie » est de loin la plus répandue. L’idée d’une victoire, définitive ou non, du IIIème Reich sert de repoussoir et véhicule plus ou moins le sentiment que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Elle est particulièrement présente dans les collections réputées populaires. Pierre Barbet, qui avait toujours été intéressé par l’Histoire, avait mis sur pied une série intitulée Setni, enquêteur temporel (Fleuve Noir). Le principe en était simple et reprenait celui de la Patrouille du Temps : des incursions dans le passé ont pour objectif de modifier l’Histoire. L’enquêteur Setni est chargé de s’y opposer. Ainsi, sa huitième aventure est consacrée à faire échouer une tentative de donner à Hitler la victoire en Russie en 1941 (Un Reich de 1000 ans). De même, Alain Paris, dans Reich (Fleuve Noir), met en scène une lutte à travers le temps pour empêcher Hitler de retourner la situation à son avantage en mai 1945, et avec L’Histoire détournée (Fleuve Noir), Jean Mazarin a construit une uchronie assez crédible où la résistance alliée s’apprête à abattre le IIIème Reich en... 1989.
          La grande faiblesse des uchronies fondées sur la Seconde Guerre Mondiale est cependant leur peu de contenu. Il n’est que trop tentant d’en faire le point de départ de purs romans d’aventure. C.M. Kornbluth touche cependant au récit à thèse avec Le moindre des fléaux (Denoël). Un physicien américain, en proie au doute à l’heure de la découverte de l’arme atomique, est projeté dans un univers alternatif où l'atome n’a pas servi contre les Japonais et où l’Empire du Soleil Levant et le IIIème Reich dominent le monde. Le héros finit par considérer que l’utilisation de la bombe A sur Hiroshima est bien « le moindre des fléaux »... Philip K. Dick, avec Le Maître du Haut-Château (J’ai lu), intègre l’uchronie à l’ensemble de son oeuvre. Dans le monde uchronique qu’il imagine, l’Axe a triomphé mais l’occupation japonaise d’une partie des U.S.A. finit par produire un univers plus humain que l’Amérique contemporaine réelle ! Et dans un lieu appelé le « Haut-Château », un écrivain de SF a écrit un livre (La sauterelle pèse lourd) qui évoque un monde où ce sont les Alliés qui ont gagné la guerre, monde qui n’est d’ailleurs pas non plus le nôtre. La vision de l’Histoire qui se dégage de ce chef-d’oeuvre de la littérature est autrement nuancée et sceptique que la conviction fataliste de Kornbluth. Quel est vraiment le moindre des fléaux ? semble s’interroger Dick (encore que Kornbluth soit moins affirmatif qu'il ne semble à première vue).
          L’interrogation morale est sous-jacente à la démarche uchronique. Frederik Pohl, dans Cible n°1 (Marginal n°11), fonde son récit sur l’assassinat d’Einstein par un savant idéaliste, désireux d’éviter au monde la menace atomique. Mais le futur qui en résulte est pire : un autre théoricien s’apprête à faire la même découverte et la misère est universelle du fait de la surpopulation !
          Dans la nouvelle de Claude Cheinisse, Le suicide (Mourir au futur, 10/18), la Première Guerre Mondiale est déclenchée en 1930. Elle est si épouvantablement meurtrière qu’il vaut mieux qu'un voyage temporel la déclenche, comme dans la réalité historique, en 1914 à Sarajevo. Ici, l’uchronie débouche sur le même paradoxe que chez Kornbluth : ce que nous pouvons tenir pour un mal est, relativement à ce qui aurait pu arriver, un bien ou un moindre mal. C’est cette logique que défend Keith Roberts dans Pavane. La victoire de l’Invincible Armada, en 1588, établit jusqu’au XXème siècle le triomphe de l’oppression papiste avec ses corollaires : obscurantisme, néo-féodalisme et Inquisition. Pourtant, l’auteur utilise un coup de théâtre habile pour démontrer (pour une raison que l'on laissera au lecteur le soin de découvrir) que cet univers alternatif est meilleur que le nôtre. L’originalité de Roberts consiste à aller contre une tradition bien ancrée de l’uchronie, qui veut que l’uchronie négative le demeure tout au long du récit.
          Entre les mains d'auteurs de littérature générale, l’uchronie, surtout tournant autour de la Seconde Guerre Mondiale, connaît généralement une hypertrophie de sa dimension morale, ou purement politique. Pour le meilleur ou pour le pire. Chez Gilles Perrault, dans le recueil Les sanglots longs, publié en 1970 (Fayard), Rapport au Reichführer S.S. mettait le lecteur face aux projets nazis de colonisation de l’Est européen, et à ceux de transformation des peuples slaves en bétail, à un moment où l’on recommençait seulement à parler du génocide et des camps de concentration. Plus souvent, ce qui est en jeu, c’est la place de l’URSS dans le conflit. Ainsi Nicolas Saudray (Les oranges de Yalta, Balland) la montre attaquée par l’Allemagne nazie, mais aussi par le Japon, et écrasée tandis que les Etats-Unis s’enferment dans l’isolationnisme : description froide d’un monde sinistre. Et André Costa (L’appel du 17 juin, Lattès), lui, rêve d’une guerre continuée par la France contre l’Allemagne, depuis Alger, mais sous la houlette de Pétain, tandis que Darnand devient un chef de la Résistance. Son roman se termine par un appel au secours d’Hitler, demandant l’aide de ses adversaires  occidentaux contre une attaque soviétique. On voit que les a priori politiques peuvent être des plus clairs.
          Littérature souvent satirique, voire pamphlétaire, l’uchronie met en scène de curieux mondes. Le Québécois Jean-Pierre April passe à la moulinette de son humour l’entité artificielle qu’est à ses yeux le Canada : dans Canadian Dream (Imagine... n°14), la parole d’un sorcier africain abolit l’Histoire et transforme le pays en un vaste désert glacé. Jacques Boireau, avec son cycle des Enfants d’Ibn-Khaldoun, s’en prend au racisme en présentant un décalque inversé des antagonismes Nord-Sud : Charles Martel a été battu à Poitiers, et la brillante civilisation occitane règne du Maghreb à la Loire ; au Nord, en Francie sous-développée, la misère pousse les immigrés à franchir la frontière et à venir chercher du travail en Occitanie. Opposant résolu au reaganisme du début des années 80 et des derniers sursauts de la guerre froide, à ses aventures en Amérique Centrale et à son militarisme, K.S. Robinson imagine un monde où le colonel Tibbets se tue au décollage et où le pilote remplaçant lâche la bombe A sur une zone désertique. Le Japon capitule néanmoins devant la démonstration, mais le pilote est fusillé pour trahison. L’aumonier qui l’assiste, convaincu, construit un mouvement pacifiste international qui permet un désarmement total, de l’Est à l’Ouest. Dans l’univers de  The lucky strike (La Planète sur la table, J'ai lu) tout au moins !
          Autant dire que, loin d’être un vain exercice (point de vue qui remettrait en cause l’objet même de toute littérature !), l’uchronie est une discipline stimulante pour la réflexion du lecteur et un vecteur idéal pour porter sur le monde, son Histoire, ses valeurs, son avenir potentiel, un regard introspectif et critique. Et s’il y a relativement peu d'uchronies, encore qu’un mouvement semble se dessiner aux Etats-Unis depuis la fin des années quatre-vingt, avec en particulier des anthologies collectives, d’excellents auteurs s’y sont essayés : P.J. Farmer avec Faire voile, Chelsea Quinn Yarbro avec Ariosto furioso, Michael Moorcock avec Les aventures uchroniques d’Oswald Bastable, Howard Waldrop avec Histoire d’Os... Et on peut parier que l’uchronie continuera à alimenter l'imaginaire des écrivains qui voudront donner au genre des oeuvres de quelque importance.

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