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La faune du Parc Microcosmique: aperçu de la nanotechnologie dans la science-fiction d'expression française

«La nanotechnologie, à la fois pierre philosophale et clé de la prochaine révolution industrielle.»

Jean-Louis TRUDEL

nooSFere, janvier 2002

          À la fin des années quatre-vingt, l'ouvrage-choc d'Eric Drexler sur la nanotechnologie, Engines of Creation (1986), n'a pas échappé à l'attention des auteurs de science-fiction. L'idée arrive au bon moment. Le mouvement cyberpunk inspiré par William Gibson s'essouffle, rattrapé par le développement d'Internet. Or, d'une part, la nanotechnologie complète l'anticipation informatique des cyberpunks en procurant un équivalent matériel de la malléabilité des mondes virtuels du Réseau. D'autre part, elle laisse espérer une transformation radicale des possibilités de la technique. Une transformation si radicale que, faute de contraintes suffisamment définies, les prodiges de la nanotechnologie confineront bien souvent à la magie.

 

          Aux États-Unis, des écrivains tels Greg Bear (Queen of Angels, 1990), Neal Stephenson (The Diamond Age, 1995) et Walter Jon Williams (Aristoi, 1992) signent bientôt des romans ambitieux où notre monde est métamorphosé par l'emploi de nanomachines. Brumes de nanomachines flottant au-dessus des villes et se livrant des guerres infinitésimales, manufacture instantanée de biens de consommation, objets mutants... Ces trois livres en particulier définissent un nouveau paradigme, mais la diversité de leurs styles est telle qu'ils n'accouchent pas d'un véritable mouvement littéraire à l'intérieur de la science-fiction, comme a pu l'être le cyberpunk quelques années plus tôt. Dès le début, l'entrée de la nanotechnologie en science-fiction se fera sous le signe d'un certain flou : elle s'apprête à plus d'une sauce.

 

          La génération suivante aura pu se nourrir à la fois des premiers résultats de la recherche en laboratoire et d'ouvrages théoriques, voire visionnaires, tel Nanosystems (1992) de Drexler. Ainsi, Greg Bear s'aventure encore plus loin, avec l'audacieux  Slanten 1997 qui prolonge Queen of Angels. Scientifique de métier, Brian Stableford imagine dans Inherit the Earth (1998) un monde transformé par les progrès de la génétique, de la réalité virtuelle et de la nanotechnologie, qui ont multiplié la longévité et permis la naissance de villes dont les édifices s'engendrent tout seuls. Dans la même veine, Kathleen Ann Goonan livre un quatuor nanotech (et musical) qui fait sentir toute l'étrangeté d'un monde nanotechnologique : Queen City Jazz (1994), Mississipi Blues (1997), Crescent City Rhapsody (2000) et Light Music (2002).

 

          Pour eux, la nanotechnologie est clairement tout à la fois une pierre philosophale et la clé de la prochaine révolution industrielle.

 

          Cependant, la conquête de l'extrêmement petit ne date pas d'hier. Dans la foulée de l'invention du microscope au dix-septième siècle et de la découverte d'une vie invisible à l'œil nu, les écrivains ont commencé par imaginer des formes de vie propres au microcosme et capables de constituer des sociétés en réduction. Il y eut d'abord Gulliver à Lilliput, un premier pas modeste accompli dès 1726 par Swift. Plus audacieux, Fitz-James O'Brien signe en 1858 une nouvelle fondamentale, « The Diamond Lens », dont le héros découvre un monde minuscule sous son microscope et tombe amoureux d'une jolie habitante de ce microcosme inaccessible.

 

          C'est le point de départ des voyages microcosmiques. L'écrivain américain Ray Cummings imagine plusieurs aventures où ses héros miniaturisés se baladent à l'échelle des atomes, comme dans The Girl in the Golden Atom (1922). En 1966, dans le film Le Voyage fantastique, dont Asimov a tiré un roman, ce sont des médecins qui sont miniaturisés pour entrer dans le corps humain et soigner leurs patients. Dans son roman L'Œuf du Dragon, Robert Forward campe une civilisation d'extraterrestres microscopiques à la surface d'une étoile à neutrons. Enfin, dans La Musique du Sang de Greg Bear en 1985, le corps humain accueille (qu'on le veuille ou non) des civilisations entières d'infimes êtres intelligents.

 

          Ce n'est pas encore la nanotechnologie de Drexler, qui évacue le vivant et lui substitue une faune artificielle, sinon mécanique. De ce côté, pour identifier les précurseurs, il faut remonter à une célèbre nouvelle de Theodore Sturgeon, « Microcosmic God » (1941), où un savant fabrique une société de créatures miniatures (les Neoterics) qui évoluent à une vitesse effarante et produisent des inventions étonnantes. Dans City (1952), Clifford Simak a signé une variation en évoquant l'évolution accélérée des fourmis qui ont eu droit au coup de main d'un mutant. À la télévision, l'idée a été reprise sur le mode nanotechnologique dans un épisode de Star Trek : The Next Generation, « Evolution » (1989), alors que les « nanites » créés par le jeune Wesley Crusher échappent à sa supervision et infestent l'Enterprise. Elle a même nourri un épisode (nettement plus léger) des Simpsons en 1996 où Lisa donne naissance bien involontairement à une civilisation supérieure microscopique... Beaucoup plus sérieusement, Greg Egan accouche d'une variation étourdissante sur ce thème dans « Wang's Carpets » (1995), où c'est une civilisation virtuelle qui naît de l'activité aveugle de créatures minuscules.

 

          En fait, Stanislas Lem avait entrevu dès 1973, dans son roman L'Invincible, le potentiel d'un essaim de robots minuscules obéissant à des algorithmes rudimentaires et dotée d'une conscience collective, mais le thème ne fait fortune qu'avec l'arrivée de la nanotechnologie. En quelques années, c'est l'avalanche. Les concepts de la nanotechnologie pénètrent dans la science-fiction aussi facilement que des nanomachines médicales s'infiltrant sous la peau d'un patient.

 

          Aux États-Unis, la nanotechnologie permet de rêver de nouvelles utopies. Réparer le corps humain de l'intérieur. Éliminer les déchets grâce au recyclage instantané. Habiter des villes dont les maisons et les immeubles se construisent tout seul. Extraire tous les éléments voulus de l'océan. Fabriquer les objets courants à volonté. Transférer les souvenirs et synthétiser tous les aspects de la personnalité. Se rapprocher de l'immortalité...

 

          En revanche, des auteurs dans l'orbite britannique, tels l'Écossais Paul J. McAuley et le Canadien Karl Schroeder, ont assigné un autre rôle à la nanotechnologie. Dans leurs romans récents, la nanotechnologie est à la base même du monde. Dans Ventus, Schroeder explore les conséquences d'un tel commensalisme en introduisant le concept de la « thalience ». Dans la trilogie de « Confluence », McAuley souligne la puissance d'un tel monde intégré, qui réaliserait l'antique Weltanschauung animiste. C'est une autre utopie qui se dessine, celle du retour à un monde holistique caractérisé par une surprenante unité des êtres et des choses.

 

          Et les auteurs francophones ?

 

          La nanotechnologie est apparue sur le tard dans la fiction des auteurs francophones, mais avec force. Elle est désormais présente jusque dans les ouvrages pour la jeunesse, comme en témoigne une nouvelle d'Ange dans l'anthologie Graines de futur (Mango Jeunesse, 2000) qui la traite sur le mode du conte de fée. Dans « Le Fantôme de la tour Aiguille », les nanorobots portent le nom de kaninas et ils étendent le contrôle des citadins sur leur environnement, s'éveillant même à une forme de conscience et encourageant le rapprochement d'un père et de son fils. Dans le roman jeunesse Les nuages de Phœnix (2001) de Michèle Laframboise, ce sont des nanomachines décrites avec un souci méritoire du détail qui constituent le mécanisme de défense (presque immunitaire, pourrait-on dire) d'une planète nouvellement colonisée, ce qui n'est pas sans rappeler L'Invincible de Lem.

 

          Si le traitement de la nanotechnologie est parvenu de nos jours à une maturité certaine dans la science-fiction francophone, il semble qu'il ait fallu attendre 1991 pour voir apparaître les premiers textes à l'exploiter sérieusement.

 

          Les applications médicales de nanosondes jouent un grand rôle dans Pour des soleils froids (feuilleton, 1991-1992 ; roman, 1994) de Jean-Louis Trudel, un auteur qui a signé plusieurs textes faisant intervenir la nanotechnologie. Trudel a décrit un émissaire extraterrestre (implicitement) composé de nanomachines dans sa nouvelle au sommaire de SF 98 : Les meilleurs récits de l'année (1998) et même un astronef entier formé de nano-éléments dans son roman pour jeunes Les Transfigurés du Centaure (2001). On signalera aussi son trio de récits dans les anthologies Escales sur l'horizon, Escales 2000 et Escales 2001 au Fleuve Noir, ainsi que sa nouvelle « Passions étouffées sous la pierre cendreuse » dans Solaris 130 (1999), un texte où la nanotechnologie en est encore au stade d'exploitations rudimentaires, mais susceptibles de détournements astucieux.

 

          Toujours dans la veine médicale, le roman Thanatos : Les Récifs (1997) de Yann Minh fait appel à des grappes de nanorobots constituent des « robots cellulaires » qui investissent le corps d'abord pour soigner, puis pour le stimuler et le titiller, voire pour transmettre les sensations les plus intimes recueillies chez autrui. L'utopie de la communication est poussée à son comble dans des textes comme la nouvelle de Sylvie Lainé dans Escales 2001, « Définissez : priorités », où l'implantation de nanomachines mène à la télépathie, sinon à la fusion des personnalités en cause. Dans cette même anthologie, une éblouissante nouvelle de Jean-Jacques Girardot, « Le mouton sur le penchant de la colline », explore les conséquences d'une technologie capable d'agir sur le cerveau et donc de rendre la personnalité aussi malléable, aussi infiniment reconstructible que les corps humains gratifiés d'implants nanotechnologiques pour éliminer les dépôts de graisse et soumettre les muscles à une stimulation continue. Les souvenirs les plus attristants peuvent être effacés, bien entendu, mais le contrôle des perceptions humaines permet aussi de créer des illusions consolantes, impossibles à distinguer de la réalité. Le fin du fin, c'est sans doute la manipulation des émotions les plus viscérales, les plus mystérieuses, dont l'amour, même si cela peut tourner mal, comme dans « Simon & Lucie, une romance » (Étoiles vives 5) de Girardot.

 

          L'extrapolation logique de ces techniques médicales, c'est la recherche de l'immortalité. La nanotechnologie incite à envisager la dissection du cerveau, neurone par neurone, et sa simulation virtuelle dans l'informonde, comme dans « L'Éternité moins la vie » (SF 98 : Les meilleurs récits de l'année) de Girardot, entre autres textes sur ce sujet.

 

          Les emplois les plus grandioses de nanomachines, pour extraire les métaux d'astéroïdes ou pour construire un piège à supernova, apparaissent sans doute dans le roman Étoiles mourantes (1999) d'Ayerdhal et Jean-Claude Dunyach. Les plus variés apparaissent dans l'œuvre de Laurent Genefort. Dans son roman Typhon (1997), la nanotechnologie est utilisée comme instrument d'évangélisation, en raison des miracles apparents qu'elle permet de susciter. Plus humblement, Dans la gueule du dragon (1998) dépeint une toile nanomécanique qui, une fois immergée, extrait l'air dissous dans l'eau, ainsi que des nanosondes capables de se déplacer dans le réseau veineux d'une personne. Dans Les Engloutis (1999), la nanotechnologie sert à l'imagerie. Enfin, dans Une porte sur l'éther (2000), une immense construction spatiale est composée de nanotubes supraconducteurs noyés dans une couche de diamant.

 

          La nanotechnologie peut aussi servir aux futilités : dans le roman F.A.U.S.T. (1996) de Serge Lehman, le texte évoque en passant les yeux, les ongles et les mamelons qui changent de couleur en fonction des sentiments du sujet grâce à l'implantation de nanomachines biologiques. Dans la nouvelle « Histoire d'amour avec chute » (1997) de Dunyach, reprise dans le recueil La Station de l'Agnelle, les modifications corporelles sont le fruit de techniques poussées où entrent peut-être certaines nanotechnologies sans qu'elles soient nommées. Inversement, ce qui peut améliorer ou guérir peut aussi détruire. Dans F.A.U.S.T., des nanomachines sont employées pour consumer un corps humain en le dévorant de l'intérieur.

 

          En fait, le thème du surhomme (ou surfemme) né de l'implantation de nanomachines a pris une importance surprenante dans la science-fiction francophone. En bande dessinée, on peut citer la série Travis débutée en 1997 par Fred Duval et Christophe Quet, où le terroriste Vlad Nyrki est un accidenté paralytique, dont la musculature est tissée de nanomachines tandis que des neuropuces cérébrales et une reconstruction biomécanique de son squelette ont achevé de rétablir ses autres fonctions... en mieux.

 

          Outre l'augmentation des facultés physiques, la particularité des nanomachines dans cette série est d'apparaître comme une drogue créant une réelle dépendance. Un personnage du troisième tome explique :

          « Cette technologie a été fortement réglementée suite à divers scandales dans les milieux sportifs. Il est aujourd'hui interdit de l'utiliser pour augmenter des capacités physiques naturelles. Car si elle décuple les capacités du sujet traité, elle comporte un inconvénient majeur : attaquées par les défenses naturelles du corps, les nanomachines se biodégradent et doivent être renouvelées régulièrement par voie intraveineuse ! En cas de carence, dans un premier temps, les machines savent se réorganiser pour réoptimiser leur performances. L'attaque que Nyrki a subie tout à l'heure était une cause directe de cette phase de restructuration. Les suivantes seront moins violentes mais leur fréquence ira en s'accélérant. Bref, sans renouvellement rapide, le patient sera petit à petit victime de la régression dite d'Icare, et verra ses capacités se réduire jusqu'à leur disparition totale. Dans le cas qui nous intéresse, l'apport nanotechnologique dépasse tellement l'entendement que, sans une injection dans les 24 heures, le malade ne sera même plus capable de fermer ses paupières ! » 1

 

          Les personnages dotés de facultés augmentées ou tout simplement inédites sont aussi au rendez-vous dans plusieurs autres œuvres. Cependant, c'est le personnage de Chan Coray créé par Lehman dans F.A.U.S.T. pour la série éponyme qui en est l'incarnation la plus marquante. Force démultipliée, sens exacerbés, rapidité inhumaine : Chan Coray est un justicier né de la nanochirurgie qui prend toute son ampleur dans Les Défenseurs (1996) et Tonnerre Lointain (1997).

 

          Depuis l'essai de Girardot dans la revue CyberDreams en 1997, quelques articles à l'intention des lecteurs francophones ont traité de la nanotechnologie, non sans un retard ironique sur son utilisation par les auteurs de fiction. Toutefois, il aura sans doute manqué à la science-fiction francophone des ouvrages de référence tels ceux de Drexler. Les efforts de vulgarisation qui se multiplient depuis quelques années pourraient influencer l'évolution des représentations d'une technologie encore largement fantasmatique. La suite nous en dira autant sur les progrès de la science ou l'imagination des auteurs que sur les rêves qui nous animent...

 


 

          Références : Rencontres de la science-fiction et de la nanotechnologie

 

          Graham P. Collins, « Shamans of Small », Scientific American 285, Numéro 3 (Septembre 2001), pp. 86-91.

 

          Graham P. Collins, « Nanosciences et science-fiction », Pour la Science, Numéro 290 (Décembre 2001), pp. 140-142.

 

          Jean-Jacques Girardot, « L'heure de la résurrection », CyberDreams 09 (1997), pp. 95-100.

 

          Roland Lehoucq, « Construire atome par atome », Bifrost 23 (2001), pp. 118-123.

 

          Hélène Loevenbruck et Philippe Pichon, « Nanotechnologie », Science-Fiction Magazine, Numéro 2 (Avril-mai 1999), pp. 44-45.

 


Notes :

1. Fred Duval, Christophe Quet, Pierre Schelle et Stéphane Rosa. Travis. 3 : Agent du chaos. Paris : Delcourt, 2000, p. 23.

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Thèmes, catégorie Nanotechonologies

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