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Jean-Gaston Vandel, écrivain progressiste.

Jean-Pierre ANDREVON

Alerte ! n°3. Editions Kesselring, septembre 1978


L'AUTEUR


en son temps et face à la critique


          Jean-Gaston Vandel, auteur de science-fiction, a écrit vingt romans du genre, tous publiés dans la collection Anticipation du Fleuve Noir entre 1952 et 1956, après quoi il s'est tu, définitivement. Un retour à cet écrivain, utile et nécessaire, ne peut passer que par une réinsertion dans son époque de travail, ne serait-ce que pour éclaircir les idées.
          Comment Jean-Gaston Vandel a-t-il été reçu ? Si l'on en juge par les critiques publiées « à chaud » dans Fiction, et signées du seul nom d'Igor B. Maslowski, plutôt bien. La mansuétude de ce critique était, on s'en souvient, infinie, mais tout de même, il sait reconnaître à Jean-Gaston Vandel des qualités qu'il n'accorde pas à Jimmy Guieu ou à Richard-Bessière : ici il le crédite de « tendances nettement idéalistes », là de « tendances spiritualistes », et Départ pour l'avenir, reconnu pour être son « roman le plus humain », possède une fin « pathétique ».
          Par la suite, et on ne s'en étonnera pas vu le silence persistant de l'auteur, Jean-Gaston Vandel tombe dans l'oubli. Le premier à l'en faire sortir est Jean Giraud, dont Horizons du Fantastique n° 14 (1971) publie une courte critique intitulée « Jean-Gaston Vandel, une œuvre inachevée ». Cet article était, bienvenu pour l'époque mais, outre qu'il faudrait interroger Giraud sur ce qu'il entend par « œuvre inachevée » et seulement s'il en connaît, le survol était trop rapide pour apporter quelque chose à ses lecteurs. Dans son Panorama de la Science-Fiction (1973), Jacques van Herp, abordant la production du Fleuve Noir, n'y reconnaît que Richard-Bessière, Bruss, Limat et Wul, un quatuor fort hétérogène dont la réunion arbitraire restera une curiosité goûtée. Abordant le même chapitre, Jacques Sadoul, dans son Histoire de la Science-Fiction moderne (même année) note avec prudence que « Le meilleur auteur (...en Anticipation) est Vandel, du moins jusqu'au n° 33 où B.R. BRUSS fait son apparition. » Au domaine des études historiques de ces dernières années, il n'y a guère que Versins, dans sa monumentale Encyclopédie (1972), pour rendre, sur deux-tiers de colonne, un hommage sans arrière-pensée à Vandel. « Meilleur de la collection Anticipation avant l'arrivée de Stéphane Wul », dont il note que le premier ouvrage succède immédiatement au dernier de Jean-Gaston Vandel. Versins cite certains titres, selon lui les meilleurs (ce qui mériterait discussion) et reproduit un passage de La foudre anti-D. Très curieusement, ce n'est qu'au niveau de la basse mathématique que l'ermite de Rovray se trouve pris en défaut, puisqu'il ne crédite Vandel que de dix-neuf romans, ayant sans doute égaré le vingtième dans les replis de sa vaste bibliothèque... Il faut enfin citer, au sommaire du numéro 02 de la revue Univers (1975), un article bien documenté sur la collection Anticipation, où les auteurs, l. et T. Tomasini louent Vandel de s'être écarté du space opera pour « œuvrer dans le champ de la prospective-fiction, ou sociologie-fiction, avec un bonheur constant, une grande originalité dans les thèmes et un coefficient de crédibilité et de lisibilité encore élevés aujourd'hui. »
          Ce mouvement de résurgence par historiens interposés (et que poursuit en beauté la présente étude) ne s'est pas jusqu'alors intéressé à la personnalité de l'auteur, qui reste voilée de mystère. Pourtant, la première question qu'on peut légitimement se poser alors qu'on s'intéresse à une œuvre, c'est bien : « Quel est le bonhomme qui se cache derrière ? » Et pour le savoir, le mieux est encore d'aller lui demander. Ce que j'ai fait. 1

          « Jean-Gaston Vandel est double. Les noms véritables : Jean Libert et Gaston Vandenpanhuyse. Vieux amis d'enfance, le même âge à 3 jours près, nés à Bruxelles en 1913, donc âges de 40 ans lors des débuts de Vandel, en 50/51. Jean écrivait des nouvelles dans la Presse du cœur, Gaston pondait de la vulgarisation scientifique tous azimuts. Très au courant de ce qui se passait en Amérique et en Angleterre depuis la fin de la guerre, nous avons participé, au Fleuve Noir, à la mise en route de la collection Anticipation en tant que lecteurs et traducteurs. Puis, à la demande de l'éditeur, nous avons écrit nous-mêmes. »
          Quoique seules nous intéressent ici les œuvres signées Jean-Gaston Vandel, il est intéressant de signaler que l'auteur-double a usé dans sa carrière de trois autres pseudonymes, tous utilisés pour des romans d'espionnage également publiés par le Fleuve Noir : Graham Livandert, Jack Murray, et surtout Paul Kenny, ce dernier ayant été le seul à survivre et à assurer, jusqu'à aujourd'hui, la notoriété et la subsistance des deux amis. Une productivité étonnante, qui culmina en 1955, année où Jean et Gaston, sous leurs quatre noms de plume, virent éditer pas moins de seize romans !
          Quand aux méthodes de travail en collaboration (autre mystère intriguant pour qui se mêle d'étudier la créativité littéraire), « ...variables. Tantôt, scénario inventé par l'un et traité par l'autre, tantôt parfaite autonomie. Toujours, concertation préalable et correction en commun du manuscrit. »
          Connaissant l'homme (ici : les deux hommes, qu'on ne considérera plus désormais que comme un auteur au singulier pour éviter les gymnastiques du sujet et du verbe), on peut maintenant glisser vers :


L'OEUVRE


et sa thématique dans la science et la sociologie, face à la SF des années 50 et la SF des années 75


          Ce qui frappe, à la lecture de l'œuvre de Vandel, c'est le petit nombre de ses anticipations consacrées à l'espace ou à la présence d'extraterrestres. La science-fiction des années 50 était pourtant à 80 [[][%]] composée de space operas (je prends ce terme commode à travers son consensus le plus large) et cette tendance, dans la collection Anticipation, destinée à un public large et « populaire », était, est encore exacerbée. Pourtant Vandel s'en écarte, y échappe. Le tableau ci-dessous, qui recense 12 des vingt titres publiés par l'auteur, précise cette option :

          SPACE OPERA (Seuls les titres suivis d'un astérisque ont pour sujet principal l'espace ou une planète étrangère ; les autres n'y accèdent que le temp de quelques séquences.)
  • Les astres morts
  • Frontières du vide
  • Attentat cosmique
  • Naufragés des galaxies *
  • Territoire robot
  • Raid sur Delta *
  • Les voix de l'univers *
  • La foudre anti-D
  • Le troisième bocal
EXTRATERRESTRES (Seuls les titres suivis d'un astérisque mettent en scène des extraterrestres au premier plan de l'histoire ; pour les autres, ils n'y font que passer.)
  • Les astres morts
  • Attentat cosmique
  • Incroyable futur *
  • Les titans de l'énergie *
  • Bureau de l'invisible
  • Les voix de l'univers
  • Le troisième bocal *
          Sur les vingt titres, on constate que huit ignorent totalement l'espace ou les intelligences extra-planétaires, et que, par contre, trois ouvrages seulement peuvent être considérés comme des space operas. Alors que trois autres introduisent des extraterrestres réellement présents — le reste étant négligeable. C'est bien évidemment cette tendance qui est le meilleur facteur de survivance de l'œuvre de Jean-Gaston Vandel, et ceci pour plusieurs raisons. La première est que, au milieu du fourmillement de space operas des années 40 et 50, on se perd facilement et que seules des œuvres d'une qualité exceptionnelle peuvent surnager. La deuxième est que le space opera a tendance à vieillir plus rapidement qu'un autre compartiment de la SF, à cause de sa naïveté (qui cache l'idéologie), à cause aussi et surtout de la caducité rapide de l'infrastructure technologique mise en place... Pour se faire une idée des thèmes employés par J.-G. Vandel, je vais très rapidement résumer ses ouvrages, classés par groupes thématiques.

           Conflagrations mondiales :
          Les chevaliers de l'espace, et sa suite, Le satellite artificiel, qui exploitent les « retombées » de la GM 2, et expriment les craintes occidentales devant l'émergence des nationalismes africains et asiatiques. Ici l'Empire Asiate déclare la guerre à l'Empire Atlantique, là une nouvelle puissance arabe prépare une croisade musulmane. Dans les deux cas, une force occulte, multinationale et suréquipée scientifiquement, impose la paix.

           Tyrannie du futur :
          Deux exploitations directes : Le soleil sous la mer (les révoltés d'une dictature très « zamiatinesque » créent dans une immense caverne située sous l'océan un royaume libertaire) et Agonie des civilisés, où des voyageurs de Langevin découvrent que la Terre d'un lointain futur est sous le joug de mutants bénéficiant d'une mémoire héréditaire. Mais les pouvoirs forts sont présents, en arrière-plan, dans d'autres romans de Vandel, comme Frontières du vide, Incroyable futur et Fuite dans l'inconnu.

           Révolte des robots :
          Deux moutures — celle de Alerte aux robots ! où tous les gadgets ménagers, sous les directives d'un Cerveau central, se révoltent contre les humains, et celle de Territoire robot, qui rappelle les fameux Humanoïdes de Williarnson, en ce sens que les « Mogs » ne veulent que le bien de l'homme et créent pour lui un encombrant empire sur Mercure.

           Guerre à la Terre :
          Trois exploitations ..La première dans le dernier tiers des Astres morts, où une race de crabes intelligents originaires de Ganymède entre en compétition avec l'homme sur le terrain de la recherche de nouvelles sources d'énergie ; la seconde avec Le troisième bocal, où une forme de vie ramenée des astéroïdes se développe sur Terre à vitesse accélérée, jusqu'à produire une race humanoïde dotée de pouvoirs supérieurs ; la troisième est la plus traditionnelle, qui envisage l'attaque de notre planète par des « transplutoniens » qui l'ensemencent de virus mortels.

           Exploration de l'espace :
          Passons plus vite encore, puisque ce n'est pas là du Vandel-type, sur Naufragés des galaxies (documentaire-fiction sur la première sortie du système solaire). Les voix de l'univers (suite du précédent, et variation assez clarkienne sur la formation d'une colonie stellaire), et Raid sur Delta, qui oppose forces spatiales terriennes et descendants des membres d'une « colonie perdue ».

           L'invasion intérieure :
          Cette thématique, qui se rattache à la fois au fantastique (présence parmi nous d'entités indécelables mais redoutables) et à l'idéologie de la guerre froide (« attention à l'ennemi intérieur ! »), a donné lieu à deux moutures : Incroyable futur (une société totalitaire est infiltrée par des humanoïdes qui veulent faire accéder les Terriens au « Troisième Age »), et Les titans de l'énergie, où d'autres extraterrestres se réincarnent dans des enveloppes humaines.

           Métamorphose ou fin de l'homme :
          Au sujet de cette thématique, qui caractérise le plus pleinement l'œuvre de Vandel (et au sujet de laquelle je reviendrai longuement lors de l'analyse idéologique de ses textes), se rattachent trois romans : Fuite dans l'inconnu (une maladie mutationnelle décime l'humanité soumise à un joug religieux, une nouvelle race est créée, qui aide les humains à vaincre à la fois la maladie et la tyrannie) ; La foudre anti-D (cette fois c'est la folie — causée par la dysfonction entre le trop grand essor technique de l'humanité et sa stagnation spirituelle — qui frappe), et Départ pour l'avenir, qui est l'ouvrage le plus « actuel » de Vandel, celui qui nous touche le plus, puisque la fin de l'homme est ici provoquée par l'usage « pacifique » de l'énergie nucléaire.

          Trois derniers romans restent en rade, qui ne se rattachent à aucun des courants répertoriés ci-dessus... Il s'agit de Pirate de la science (un savant fou, genre docteur Moreau, se sert d'animaux transformés pour ses entreprises de piraterie), de Bureau de l'invisible (les agissements de détectives un peu spéciaux : ils sont tous doués de pouvoirs paranormaux), et de Frontières du vide (une planète glacée sert de refuge aux esprits des morts). Ce tour du propriétaire prouve que Vandel a exploré à peu près complètement les grandes directions de la SF classique (selon le classement du Livre de Poche), seuls le paradoxe temporel et le cataclysme géologique à l'anglaise ne l'ayant pas tenté... Cette constatation embraye sur une autre, double, que je vais maintenant tenter d'expliciter : En quoi Vandel était-il, à l'époque, original par rapport à la SF pratiquée ; de quelle manière cette originalité a-t-elle survécu face aux nouvelles conquêtes du genre ?

          Pour une part, il est certain que l'auteur a « inventé » un certain nombre de thématiques originales. On peut y recenser cette notion d'un organisme qui peut parcourir toute la chaîne de l'évolution, de l'amphibien au surhomme, en l'espace de quelques mois, dès lors qu'il est soumis à l'impact d'un autre environnement (Le troisième bocal) ; cette idée, plus frappante encore, qu'une planète bien matérielle peut être le siège de la parcelle d'énergie qui quitte l'homme après sa mort, telle qu'elle est développée dans Les frontières du vide (un thème dont les prémisses sont bien évidemment du domaine du fantastique, mais que Vandel a ici rationalisé jusqu'à en faire de la pure SF ; enfin le postulat de Départ pour l'avenir, qui voit la fin de la Terre causée par l'usage dit pacifique de l'énergie nucléaire — thème sans doute bateau en 1978, mais qui n'avait jamais été exploité, en 1955, autrement que sous l'angle, encore vivace aujourd'hui, de la catastrophe isolées (Nerves, de Lester del Rey).
          Mais l'originalité de Vandel, si elle peut être créditée de la création de thèmes, tient aussi et surtout au fait qu'il a su faire rendre un son neuf à d'autres thèmes, déjà éculés dans les années 50... On peut citer celui de la troisième guerre mondiale (Les Chevaliers, Le satellite), qui ne donne pas chez lui lieu à l'évocation d'un conflit sanglant, mais est détourné et étouffé dans l'œuf par l'intervention de la force multinationale (on verra dans l'analyse idéologique combien cette idée d'un centralisme pacificateur est chère à l'auteur) dont il se sert pour délivrer son message humaniste.
          Le thème des robots, dans Alerte aux robots ! est lui aussi détourné de manière extrêmement convaincante, puisque les machines ne sont pas ici des automates d'acier trop anthropomorphes, mais simplement des portes qui claquent, des douches qui ébouillantent, des distributeurs de boissons qui mêlent du cyanure au Coca-Cola !

          II faudrait revenir plus en détail sur les portraits qu'il nous donne de ses « envahisseurs »... Si ceux d'Attentat cosmique sont bien de hideux monstres assoiffés de conquête, tous les autres ont de bonnes raisons de venir sur Terre (épuisement des ressources de leur monde, comme dans Les astres morts), et souvent ils n'y viennent que pour notre bien (Les titans de l'énergie, Incroyable futur) : la SF des années 70 nous a familiarisés avec ces notions d'extra-terrestres aux motivations aussi complexes et ambiguës que celles de l'homme — mais dans les années 50, combien d'auteurs ne les considéraient que comme de la chair à canons...
          Enfin, les anticipations sociologiques de Vandel peuvent encore aujourd'hui paraître crédibles, et souvent même prendre une place non usurpée dans la speculative fiction la plus contemporaine : l'utilisation de la folie comme maladie endémique de l'humanité (La foudre anti-D) paraît beaucoup plus en situation aujourd'hui qu'il y a vingt ans, et les dictatures type « main de fer dans un gant de velours » (comme dans Le soleil sous la mer) qu'il affectionne, sont bien plus proches des totalitarismes contemporains que les fascismes sans nuances décrits dans 1984 et ses suites — et aujourd'hui encore par Bernard Blanc et ses émules... (faut-il mordre ainsi la main qui vous nourrit ?).
          Ce que nous dit Vandel est donc clair, et sonne juste aujourd'hui encore... Dans un long paragraphe écrit pour la version originale de cette étude (dont la présente mouture est un remontage réduit de moitié), j'avais voulu montrer la manière dont l'auteur exprimait ce qu'il dit, à travers l'analyse de son style et de ses constructions. Il me faut hélas supprimer complètement cette partie, ne gardant que cette définition lapidaire de son style : « une efficacité sans fioritures ». Mais voyons maintenant :


L'IDEOLOGIE


révolution et élitisme, science et conscience, fin du capitalisme et départs pour l'avenir...


          Ce qu'il y a de plus intéressant chez Jean-Gaston Vandel (on l'aura compris dès la lecture du titre de cette étude), c'est la production d'une idéologie. Ce n'est bien évidemment pas le fait en lui-même qu'il s'agit de monter en épingle, puisque tout texte, quel qu'il soit, est producteur d'idéologie.
          Mais il se trouve que la science-fiction, depuis ses origines jusque vers les années 60, « produisait » pour une bonne part (et souvent en toute innocence et bonne conscience) une idéologie de droite, voire carrément fasciste, portée par des vecteurs tels que l'impérialisme, l'expansionnisme, le racisme, l'anthropomorphisme, le bellicisme, dont le space opera était le véhicule privilégié. Or on a vu que Vandel n'avait abordé le space opera que très épisodiquement ; et encore ce seul fait ne serait à lui seul aucunement significatif : le space opera n'est pas porteur d'une malédiction ontologique, il en est qui révèlent des messages de gauche, de la même façon qu'une sociale-fiction peut très bien viser à droite. C'est donc, beaucoup plus que la thématique en elle-même, la manière dont Vandel la domine qui fait de lui un auteur « progressiste », un auteur dont il est aujourd'hui plus qu'intéressant de dégager la pensée politique explicite et implicite.
          L'auteur est-il conscient d'avoir livré une œuvre dont le message politique est clair et évident ? C'est une autre histoire ! Quand on l'interroge directement sur ses intentions, il fait comme la plupart des écrivains que le mot « politique » incommode, intimide, effarouche. Il se dérobe...
          « Mes écrits ont été dénués d'intentions politiques. Ils envoyaient un coup de projecteur sur des problèmes futurs à très long terme (du moins, je le croyais...) et ils enjambaient les facteurs d'une évolution peu réconfortante de l'Humanité. L'extrapolation était faite à partir de données scientifiques et technologiques seulement. »
          Et l'auteur ajoute :
          « Notre thèse est que la philosophie, la sociologie, les doctrines et intentions politiques cavalent toujours après les réalités créées par les découvertes scientifiques et technologiques. Il n'y a pas de direction donnée à une civilisation : elle naît, progresse, s'écroule ou se détruit avant que qui que ce soit y ait compris quelque chose. Après, on peut épiloguer à perdre haleine. Avant, on est toujours surpris par l'événement. La recherche scientifique est impitoyable : tente-t-on de la brider ou de la canaliser ici, elle se poursuit ailleurs. La pénicilline, l'énergie atomique, le laser, les transistors et antres circuits intégrés, l'informatique, etc., se jouent des régimes, et s'imposent, qu'on le veuille ou non. »
          Cette dérobade s'appuie donc sur une vision fataliste de l'histoire, selon Vandel un flot obscur que l'on ne peut comprendre ni canaliser. Il n'en reste pas moins vrai que ce fatalisme ne transparaît pas (ou très peu) dans les romans de SF signés Jean-Gaston Vandel, où les crises de civilisation sont au contraire décrites très clairement comme les résultantes d'une direction sciemment donnée à la société envisagée.
          En gros, le message progressiste de Vandel s'articule autour de trois schémas principaux :
          — Les conflits armés et leur résolution par le pacifisme et un certain antimilitarisme.
          — Les sociétés tyranniques et leur renversement par une révolution violente perpétrée par une « minorité agissante ».
          — La civilisation sabordée par un mauvais usage des sciences et des techniques et son sauvetage par un radical changement de société (ou, pour un cas, son extinction).
          Ces schémas se recoupent naturellement dans plusieurs romans mais, toujours guidé par mon besoin maniaque de clarté, je préfère les aborder en ordre dispersé...

          Les conflits armés sont de deux sortes : planétaires et interplanétaires. On se débarrassera des seconds, peu significatifs, encore que certaines thématiques paraissent lestées d'un coefficient idéologique fort pesant, et qu'il est difficile de tourner.
          Quelques mots tout de même sur Raid sur Delta, roman qui peut d'ailleurs faire la liaison avec ceux traitant de conflits purement terrestres car, si la confrontation a bien lieu sur un autre monde, elle n'en oppose pas moins des cousins, en l'occurrence les « Forces Générales de l'Ordre » terrestres et les mutants qui avaient quitté la Terre à la fin de Fuite dans l'inconnu — pour des raisons vigoureusement envoyées dans les gencives de nos compatriotes : « Nulle paix véritable n'est possible avec la race de la Terre. C'est pour fuir à jamais votre génie malfaisant que notre peuple est venu s'installer sur cette planète... » Raid sur Delta est par ailleurs le seul roman de l'auteur qui s'attaque férocement à l'armée, en la personne d'un caricatural (mais on ne l'est jamais trop) général du type scrongneugneu qui — et cela est bien significatif — s'allie avec des gangsters pour essayer de faire entendre raison aux Vitaliens.
          Les Forces Générales de l'Ordre, enregistreront une défaite d'autant plus cuisante que l'adversaire est une race de nains de 30 cm qui n'usent d'aucune arme offensive, se contentant de leur puissance spirituelle. Une belle victoire du pacifisme et de la non-violence, à laquelle s'ajoute un vigoureux plaidoyer anti-anthropomorphique :
          «  La grande race de la planète Terre est encore beaucoup plus stupide que nous ne l'imaginions, prononça soudain un des nains. (...) Depuis des siècles et des siècles, continua le petit homme, vos savants vous répètent qu'il y a dans la nature des formes de vie très différentes de la vôtre, des êtres qui ne vous ressemblent absolument pas, qui ont un autre aspect, d'autres Normes, d'autres conceptions mais, malgré cela, vous n'y croyez pas. Vous avez beau faire, vous vous considérez comme les seules créatures authentiques et vous agissez comme si quelque destin vous avait nommément désignés comme les maîtres de tous les mondes. C'est risible ! Vous êtes, dans l'univers, l'un des spécimens pensants les moins perfectionnés. »
          Ce pacifisme et cet anti-racisme subissent rétroactivement quelques coups bas dans Les Chevaliers de l'espace et Le satellite artificiel qui sont, rappelons-le, les deux premiers romans de l'auteur. Certes, Les Chevaliers s'ouvre sur un nostalgique rappel des massacres passés (« Jadis, les Peaux-Rouges avaient vécu librement dans ces vastes plaines... mais à présent il ne restait plus rien de cette époque lointaine, plus rien sauf le nom même de la grande cité industrielle qui seul perpétuait le souvenir de la tribu indienne des Omahas, complètement exterminée par les colons américains. »), et le Président de l'Empire Américain dans Le Satellite est un Noir. Mais, comme cela se produit parfois dans les œuvres les mieux intentionnées, cet antiracisme sert de contrepoids à un racisme divergent : dans les Chevaliers, c'est l'Empire Asiatique qui attaque (même si l'auteur veut bien convenir qu'il s'agit d'une idée des dirigeants, alors que le peuple, lui, est contre la guerre), et dans le Satellite, ce sont les Arabes qui déclenchent les hostilités — des Arabes présentés comme de dangereux fanatiques : « Demain commence un nouveau chapitre de l'Histoire du Monde : l'âge glorieux de l'Islam s'ouvre. Notre mission va s'accomplir selon la volonté du Prophète : l'ordre musulman va régner désormais sur la Terre. »
          II y a donc là, très nettement, deux poids deux mesures, et une contradiction de taille, qu'on retrouvera d'ailleurs fréquemment chez Vandel, que ce soit entre différents ouvrages ou à l'intérieur du même volume. Certes, et comme je l'ai déjà signalé, ces guerres ne sont mises en branle que pour organiser le triomphe du pacifisme (instauré par la force occulte et élitaire des Chevaliers), mais il n'en reste pas moins vrai que ce sont « les autres », qui les déclarent — les autres, les Jaunes, les Bruns. Faut-il croire que Vandel n'a pas vu, dans le cours obscurci de l'Histoire, que les guerres d'agression étaient neuf fois sur dix le fait des nations blanches ? Ou ce concept était-il trop hardi pour être abordé en 1950 au sein d'une collection « populaire » ? Qu'importe : le fait est là.
          Cependant, je ne voudrais pas conclure par ce point ce paragraphe consacré aux conflits : comme je le signalais un peu plus haut, la pensée de Vandel n'est pas univoque et de nombreuses contradictions peuvent être mises à jour dans ses récits — comme dans ceux de n'importe qui d'ailleurs, il suffit de fouiller un peu ! Et je préfère terminer par le rattrapage amorcé par Vandel dans Incroyable futur, où l'on voit le chimiste-journaliste Bill Cardell interviewer les grands de ce monde et en tirer des révélations inédites grâce à ses facultés télépathiques artificielles ; ainsi le Président de l'Empire du Pacifique cache (ou semble cacher, car ils ne sont pas détaillés) de noirs desseins, tandis que le Père Suprême des Peuples d'Asie est un homme d'une grande élévation d'esprit :
          « Depuis plusieurs années, les observateurs déclaraient ouvertement que l'Empire d'Asie préparait une guerre de conquête, (... ils avaient lu Les Chevaliers de l'Espace !) et ils le prouvaient à grand renfort d'arguments. Le jeune prince, disaient-ils, n'était qu'un instrument dans les mains des chefs fanatiques de l'Asie, et l'idéal de ces gens-là n'était pas autre chose que l'expansion jaune pour la suprématie mondiale. Or, l'article (de Cardell) relatait une version bien différente des vues d'avenir du prince Mapham-Kali. Ce dernier, par de subtiles périphrases, accusait certaines sphères financières internationales de mener une campagne d'excitation ; et, par des témoignages précis, le chef oriental donnait la preuve de sa loyauté, la preuve de sa sincérité ainsi que du pacifisme de ses peuples. L'Asie désirait des siècles de paix afin de se consacrer au perfectionnement moral et spirituel de ses enfants... »
          S'il semble donc que le progressisme de Vandel ait subi des variations importantes dans le cours de son œuvre dès lors qu'il abordait la thématique des conflits armés, son idéologie est beaucoup plus monolithique quand il se préoccupe du dynamisme social futur et met en accusation :

          Les sociétés tyranniques. De nombreux romans en présentent des exemples, soit comme schéma directeur du récit (Le soleil sous la mer. Fuite dans l'inconnu. Agonie de civilisés), soit à l'état de traces figurant dans le background (Incroyable futur, Les titans de l'énergie. La foudre anti-D, Frontières du vide). C'est donc que ce genre d'évocation lui tenait à cœur. Mais, faut-il le préciser une fois de plus, ce n'est pas l'emploi d'un thème qui fait automatiquement surgir un message idéologique, c'est la manière dont on le sert, dont on s'en sert : je connais beaucoup d'écrivains de droite ou d'extrême droite qui élaborent avec beaucoup de conviction des sociétés effroyablement totalitaires, pour les renverser avec une égale conviction dans les vibrantes convulsions d'une révolution. En réalité, le tyran, c'est toujours l'autre : hier, le fascisme nazi pour les Soviétiques et le stalinisme pour les nazis, aujourd'hui le désordre capitaliste américain pour le Chinois et l'ordre maoïste pour l'Américain. En somme, la tyrannie, c'est toujours l'excès, c'est toujours le schématisme, la caricature : Le meilleur des mondes et 1984, qui resteront toujours des modèles de sociale-fiction, sont des caricatures, des métaphores — pas des romans « réalistes ».
          Or, ce qui frappe chez Jean-Gaston Vandel, c'est qu'il échappe toujours à l'excès, à la caricature. Ses tyrannies sont vraisemblables parce qu'elles sont subtiles et que, au lieu de surenchérir sur les totalitarismes passés, il essaye de deviner quelles formes prendront les tyrannies futures. Nul rappel de la terreur nazie ou stalinienne dans Le soleil sons la mer, mais une dictature « douée » qui préfigure le monde d'aujourd'hui et de demain. Préférant comme toujours le texte au discours sur le texte, je reproduis ici un large extrait de ce roman :
          « Effectivement, après trente années de règne, l'ambition despotique du redoutable Président s'était déployée sur les cinq continents avec une volonté implacable, et cette dictature était devenue pour les peuples comme une lourde chape de plomb pesant sur leurs épaules. Cependant, sous l'impulsion énergique de ce chef, la civilisation avait progressé à pas de géants. La vie sociale, servie par d'innombrables perfectionnements techniques, avait acquis un degré de prospérité que les générations précédentes n'auraient même pas pu concevoir. Le 'Service du Travail Collectif', limité aux hommes et aux femmes âges de vingt-cinq à quarante-cinq ans, ne comportait plus que cinq jours d'activité par semaine, à raison de cinq heures par jour. Les gens jouissaient par conséquent de beaucoup de loisirs, et, disposant en même temps d'un grand confort matériel, ils auraient dû, en principe, connaître le parfait bonheur.
          Ce n'était pas le cas, en fait.
          Car, à cause des loisirs abondants dont ils bénéficiaient précisément, ils avaient été amenés à développer en eux le goût des lectures, de l'examen critique de la condition humaine, ce qui suscitait un esprit d'indépendance que le Président Ritter ne tolérait pas et combattait avec la plus sauvage rigueur. Bref, alors que les peuples auraient dû nager dans la joie, ils vivaient au contraire dans une atmosphère psychologique oppressante. Les armées n'existaient plus, mais Ritter avait fondé la Secpo et les B.S.O., et ces deux organisations, dont les effectifs étaient considérables, n'étaient pas autre chose qu'une forme camouflée d'inquisition policière. Elles faisaient régner dans toutes les provinces du monde une terreur occulte dont l'intensité, après trente ans, était devenue une véritable obsession. Partout, dans les usines et dans les ateliers, dans les bureaux et dans les universités, sur les plaines de jeux et dans les stades olympiques, une espèce de crainte inavouée paralysait les gens. Il y avait des espions et des mouchards jusque dans les cercles intellectuels les plus fermés. « 
          Quelques détails technologiques (fichage électronique de tous les individus, satellite de surveillance de la Secpo), quelques incidents du récit (une jeune enseignante se fait vider de l'université parce qu'elle a abordé l'éloge de la démocratie grecque pendant un cours d'histoire) ajoutent à la vraisemblance de ce tableau, le plus convainquant que Vandel nous ait donné. Mais, si elle fait plus « science-fiction », la tyrannie techno-religieuse rencontrée dans Fuite dans l'inconnu, qui se manifeste de façon visible par la présence constante des soldats vêtus de noir 2 de la « Légion de Surveillance » et l'interruption périodique de toutes les activités pour la « Prière Collective » n'en est pas moins révélatrice de la hantise éprouvée par l'auteur des sociétés figées où l'on étouffe : si la pratique de la fécondation artificielle et de la sélection génétique rappelle effectivement Le meilleur des mondes, Vandel ne fait ces emprunts que pour mieux dresser les remparts d'une société complètement bloquée. Et le Centre Mondial de la Médecine Publique, véritable gouvernement de la Terre qui se refuse à toute initiative dans sa sclérose conservatrice, évoque le Conseil de l'Ordre des Médecins, dont le pouvoir serait étendu à toute la planète.
          Cependant, les tyrannies n'en mordent pas moins la poussière au dénouement de chacun des romans où elles apparaissent, et là est l'important — d'autant que leur chute est bien le résultat d'un processus historique déterminé par les conflits sociaux, et non pas d'un hasard. Peut-on dire pour autant que ces conflits sont des révolutions au sens marxiste, où une « classe renverse une autre classe » ? Non, car si les sociétés décrites par Vandel font bien apparaître un net clivage entre dominants et dominés (Agonie des civilisés présentant la forme la plus poussée de ce clivage), ce ne sont pas les peuples soumis qui renversent les dictatures, ce sont des « avant-gardes », voire des forces complètement extérieures au conflit. Avant-gardes dans le cas des Chevaliers de l'espace (force militaire clandestine) et du Soleil sons la mer (utopie protégée), forces extérieures avec les extra-terrestres des Titans de l'énergie et de Incroyable futur ou les voyageurs du passé d'Agonie des civilisés, alliance des deux forces dans Fuite dans l'inconnu, où les scientifiques progressistes créent les Vitaliens dont la puissance sera nécessaire à la défaite de la dictature.
          En fait, il semble bien que Vandel se méfie du peuple comme de la peste. N'est-ce pas Musset qui disait : « J'aime le peuple mais protégez-moi de la populace » ? On a parfois l'impression que tel est le sentiment de l'auteur chez qui, comme bien souvent, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'humanisme s'accompagne d'une solide misanthropie. Dans Naufragés des galaxies, les passagers du Galax (qui représentent un microcosme de l'humanité confrontée à une prouesse technologique extraordinaire : le passage presque instantané d'une galaxie à une autre), sont d'abord traités de « pauvres crétins », avant de donner prise à cette tirade désabusée : « Sans en avoir l'air, Van Flect, le psychologue, notait les états d'âme des autres passagers et constatait, avec un rictus désabusé, que les événements les plus colossaux ne modifient guère le comportement étroit et mesquin de la plupart des êtres humains. Parmi tous ces gens, pas un n'avait encore songé à s'émerveiller de ce miracle qui lui donnait de contempler un spectacle sans précédent. Ils ne trouvaient rien de mieux que de se chamailler, échanger des mots acerbes et méditer des vengeances à l'égard de l'artisan de cet exploit ! Perdus dans l'espace intersidéral, entre trois nébuleuses, dans une coque dérisoire, ils se disputaient... » A ce couplet, on peut ajouter une tirade du télépathe Bill Cardell (Incroyable futur) : « ... Je puis bien te le dire ici, les chefs d'Etats que j'ai interviewés sont loin d'avoir la conscience propre... A l'abri de leur prestige et de leur immense autorité, que de passions peu reluisantes on découvre ! ... Le monde est écœurant, voilà la vérité. La Société est bâtie sur l'hypocrisie, l'ordre repose sur des bases fausses, les sentiments qu'on affiche et qu'on honore publiquement sont méprisés en secret. Chacun pratique un jeu égoïste tout en affectant d'obéir à des motifs élevés !... Non, franchement, lire dans l'esprit des gens n'est pas un exercice à recommander ; on n'y récolte que dégoût et déception... »
          Ces jugements ne sont pas blâmables en soi, surtout lorsqu'ils s'appliquent à des chefs d'Etat ; mais on touche ici à la contradiction la plus fondamentale de l'auteur, qui s'acharne avec raison sur les bassesses humaines dans la plupart de ses livres, pour en arriver dans leurs pages ultimes à louanger l'intelligence humaine et à parler de la Terre comme un des « plus magnifiques foyers de vie de tout l'Univers » (cf. Les voix de l'Univers). Sauver les hommes, non ; mais sauver l'Homme, oui ! nous dit imperturbablement Jean-Gaston Vandel.
          Pour Vandel, les hommes sont encore une masse égoïste et amorphe : ils sont incapables de faire la révolution par eux-mêmes, et c'est pourquoi les « appels au peuple » sont si rares chez Vandel. On les enregistre bien dans Le soleil sous la mer : (« Peuples de tous les continents ! Les Forces de la Liberté ont déclaré la guerre à la dictature de Ritter ! S'il refuse de capituler, emparez-vous de sa personne et mettez-le hors d'état de nuire. Désertez en masse. L'heure est venue de mettre fin un règne du tyran ! ») et dans Incroyable futur, mais cela reste une notation sous forme de tirade convenue : dans le texte, on ne voit pas le peuple agir. Et quand il agit réellement, le peuple devient alors une foule manipulée : dans Les titans de l'énergie, il y a bien des désordres populaires, mais provoqués par la propagande de syndicats à l'américaine qui voient d'un mauvais œil les projets novateurs des Ktongs ; et dans Départ pour l'avenir, les émeutes consécutives à la montée des radiations sont guidées en sous-main par des criminels qui veulent profiter du désordre pour avoir une chance d'être embarqués sur les astronefs qui vont quitter la Terre.
          En somme, pour Vandel, le peuple n'est pas mûr. Et c'est pourquoi il délègue ses pouvoirs (mais sans qu'on lui demande son avis) à une élite qui, elle, est en avance (en science, en sagesse) et peut prendre en main le destin de la Terre et des peuples. Vandel chérit l'idée qu'un « Petit Père des Peuples » peut insuffler sa force morale aux humains et les guider sur le chemin de la paix et du progrès. Il aime les grandes figures charismatiques (pour lui, le modèle en est bien évidemment Gandhi — un homme en qui tous les humanistes pacifistes des années 50 pouvaient se reconnaître), qu'on retrouve toujours, à la tête des mouvements utopiques, révolutionnaires, mondialistes : C'est le Docteur de Toléda de la trilogie des Chevaliers, c'est le Président Berthold dans La Foudre Anti-D, c'est Frank Astone, créateur de Minéralia dans Le soleil sous la mer : « Frank Astone était un savant, un sage, un de ces hommes (comme il en existe trop peu) qui ont pu concilier dans leur esprit dans leur cœur les préceptes éternels de la philosophie et les impératifs d'une action vouée tout entière au service de l'humanité ». Ce portrait lénifiant, qu'on peut aussi considérer comme réaliste-socialiste, donne la clé du « désir » politique profond de Jean-Gaston Vandel, dont la pratique (au mode romanesque, s'entend !) peut se résumer à quelques lignes de force simples :
          — Les dictatures sont renversées, non par le peuple mais par une force d'avant-garde consciente de son élitisme ;
          — Les dictateurs sont remplacés par un autre chef absolu mais qui, lui, œuvre pour le bien (« L'heure est venue pour vous de disparaître et de céder la place à un Chef Mondial qui respectera la liberté des hommes... » dit un officier révolté au tyran Ritter dans Le soleil sous la mer) ;
          — Le centralisme dictatorial est remplacé par le mondialisme. En somme, le changement dans la continuité, les mêmes structures mais fonctionnant autrement. Cela, est-il utile de le préciser, rappelle fort le mode de révolution soviétique, où un chef absolu (le Tsar) est renversé par une élite qui garde le pouvoir (le Parti), sous la direction d'un autre homme fort (Lénine, Staline). Les notions d'avant-gardes et de « minorités agissantes » sont tout-à-fait léninistes, jusque dans leurs déviations : dans Le soleil sous la mer, Astone s'apprête à déléguer ses pouvoirs au jeune héros de l'histoire, d'une manière absolument antidémocratique, et dans Agonie des civilisés, c'est un vieux (mais bon !) général venu du passé qui devient tout bonnement Président de la Terre. Si l'on ajoute à cela les notions déjà soulignées de manipulation des foules (une thèse que notre actuel Parti Communiste partage avec la Majorité), on en arrive à la conclusion que, dans le cadre significatif de ses récits consacrés aux tyrannies du futur, Jean-Gaston Vandel (pour user d'une terminologie héritée de Mai 68) est un écrivain révisionniste. Cependant, ce que peut avoir de restrictif cette notion de révisionnisme demande à être corrigé dès lors qu'on aborde le troisième grand schème vandélien :

          Le sabordage des sociétés par suite d'un mauvais usage de la science ou de la technique. C'est ici que Vandel fait montre du meilleur aspect de son progressisme, c'est ici également qu'il serre au plus près les thèmes abordés par la science-fiction contemporaine, c'est ici enfin et surtout qu'il rejoint tout simplement la contemporanéité au niveau le plus direct du vécu.
          Mais chez lui, ce n'est pas la science elle-même qui est mise en accusation, c'est son mauvais usage, c'est son impact technologique sur la société, sur la vie des gens. Dès le début des années 50, Vandel abordait donc un point de vue qui est celui des écologistes sérieux d'aujourd'hui.
          La recherche scientifique est par exemple louée dans Attentat cosmique (« Les efforts conjugués de la science mondiale peuvent encore sauver l'humanité ») et dans Naufragés des galaxies (où l'invention du « Subreactor » est présentée comme un prodige de la science — d'autant qu'elle permettra à l'humanité de prendre un nouveau Départ pour l'avenir).
          Dans Fuite dans l'inconnu, l'opposition est très nettement indiquée entre une science doctorale et figée qui ne permet aucun progrès, et des recherches novatrices qui sauveront l'humanité : création des Vitaliens, qui trouvent un remède à la cancilose et redonnent à l'humanité, qui depuis quinze siècles se perpétuait par fécondation artificielle, le goût de se reproduire avec des outils plus directs (le fin du fin de beaucoup de romans de SF étant précisément la fécondation artificielle, ce détail n'est pas rien !)

          Les grandes figures de savants abondent également dans l'œuvre de Vandel, qui voit en eux les futurs guides de l'humanité. Mais il arrive qu'à trop vouloir creuser, on tombe dans un gouffre ! Le troisième bocal peut nous permettre cette transition : on se souvient que ce roman relate comment des œufs congelés, ramassés sur un astéroïde par une expédition stellaire, se développent sur la Terre et, parcourant en quelques mois tout le résumé de l'évolution, finissent par donner des surhommes qui anéantiront l'humanité. Ici, le rôle de la science est assez allusif, mais il n'en reste pas moins vrai que c'est bien l'insatiable curiosité des chercheurs (l'un d'eux conserve des œufs non encore éclos malgré les ordres du gouvernement qui demandait de les détruire) qui est à la base du cataclysme. Et, outre qu'il s'agit là du seul ouvrage (avec Départ pour l'avenir) délibérément pessimiste de Vandel, puisque l'humanité n'y est pas sauvée, on peut le lire d'une manière symbolique. Le vaisseau spatial aborde dans un premier temps un astéroïde appelé Hermès, dont l'orbite excentrique permettra à la capsule de rejoindre sans dépenser de carburant un autre planétoïde nommé, lui, Achille. Et c'est sur Achille que les œufs sont découverts. Or Hermès, dans la mythologie grecque, est le nom du messager des dieux, tandis qu'Achille est un héros invulnérable dont la seule faiblesse réside dans son talon. On peut donc voir dans Hermès l'envoyé des dieux vengeurs qui, irrités par l'irruption de l'homme dans le cosmos, lui ont don d'un « talon d'Achille » qui les entraînera à leur perte. Il y a sans doute dans ce schéma un côté prométhéen, frankensteinien, mais, répétons-le, c'est là une manière symbolique d'interpréter le message, ailleurs fort clair.
          Souvent, Jean-Gaston Vandel insiste sur le fait que c'est parce que l'humanité s'est laissé bercer trop servilement par le confort d'une existence mécanisée à l'extrême, qu'elle se retrouve sans défense devant des calamités qui sont à vrai dire inscrites dans les structures de l'évolution sociale. Dans Alerte aux robots !, les hommes ont cédé l'exercice du Pouvoir à un cerveau électronique géant, et le citoyen de l'an 2750 est un être faible et désarmé : « Je passe ma vie à soigner des gens de la ville et je suis bien placé pour constater à quel point ils sont affaiblis, anémiés, dévitalisés ». constate un moniteur d'éducation physique. Mais c'est dans La foudre anti-D que Vandel se lance le plus à fond dans sa diatribe anti-progrès, anti-technologique. Rien n'est éludé, et l'auteur sait être convainquant pour tracer la courbe d'une civilisation qui, par excès de technique et par stagnation spirituelle, en est arrivée à avoir une population où le pourcentage de troubles mentaux est de 29 [[][%]]. Il accuse d'abord les « abus déplorables de certains trusts et de certains groupements privés qui s'étaient livrés à des recherches et à des expériences sans tenir compte des prescriptions de sécurité édictées par les services officiels. Pendant les premières années du XXIIe siècle, on avait vu apparaître toutes sortes d'inventions — des armes, des appareils ménagers, des machines-outils et des engins mobiles — qui, à l'usage, s'étaient révélés dangereux pour ceux qui les utilisaient et pour les autres. » Pour en arriver à ce résultat, un monde voué au progrès mécanique : « La civilisation, dépassée par les progrès fabuleux de la science et de la technique, a commencé par essouffler les hommes. Ensuite, emportés par le tourbillon des inventions de plus en plus stupéfiantes, l'humanité éprouve une sensation de vertige, un vide, une impression de désarroi : l'individu a été frappé par son insignifiance parmi les forces aveugles de la nature. (...) II y a eu l'immense prostration des âmes, prostration plaquée sur des gestes mécaniques et sur un instinct coupé de toute signification. Alors a commencé l'éclatement du système nerveux : le refus profond de ce monde absurde... ». Alors, pour régénérer le monde où « un tiers de la population habite dans la nuit plus ou moins dense de la folie », une seule solution : « Renverser la vapeur avec énergie : stopper les travaux scientifiques, accorder à la civilisation un palier, un répit qui lui permît de souffler, de s'adapter, d'assimiler la science totale. » Idée utopique, qui ne va pas sans opposition :
          « Quand mon père a proposé au Conseil Suprême de décréter une trêve du progrès scientifique et mécanique, les Sénateurs ont protesté avec rage. La prospérité industrielle et économique risque d'être freinée, le Conseil considère que ce serait un crime !...
           On n'arrête pas le progrès, dit Wildorf.
           Ah ? die Viole. Vous en êtes encore à ce préjugé ? Et vous ne voyez pas que le progrès est arrêté ? qu'il est même en régression ? Que la mutilation des hommes au détriment de la technique est exactement l'anti-progrès ?...« 
          Tout ce qui précède, et qui n'est qu'une tentative de synthèse de plusieurs dizaines de pages où ces notions sont inlassablement ressassées, me paraît en avance de vingt ans sur les idées-forces qui ont cours aujourd'hui. Tout ce qui est dit par Vandel dans La foudre anti-D préfigure le discours écologique, et son projet de « renverser la vapeur », de tout arrêter pour voir venir, n'est rien d'autre qu'une anticipation de l'utopie régressive de Gébé : l'an 01 (On arrête tout... on réfléchît... et c'est pas triste !). II est simplement dommage que, pour arriver à leurs fins, les penseurs révolutionnaires du roman en question se fient à la seule « voie démocratique », en l'occurrence une élection qui changera le mauvais gouvernement par un bon : mais c'est qu'on retrouve ici le Vandel révisionniste.
          Aussi étonnamment contemporain que La foudre anti-D est Départ pour l'avenir, dont on a déjà beaucoup parlé ici : s'il n'y avait que deux romans à retenir pour monter en épingle l'avance considérable que Vandel avait sur les idées courantes à l'époque de la rédaction de ses romans, ce serait bien évidemment ces deux-là. L'usage de l'énergie atomique n'est d'ailleurs par l'apanage exclusif de Départ pour l'avenir : dans la plupart de ses ouvrages, Vandel y fait allusion, en toute innocence semble-t-il, et comme tous les auteurs de SF sans exception, pour qui les mots pile atomique, fusée atomique, voiture atomique, pistolet atomique reviennent sans arrêt se glisser sous la plume. En fait, on pourrait avancer malicieusement que ce sont les romans précédents de l'auteur qui ont ouvert le chemin à la catastrophe de Départ pour l'avenir. Cependant, dans Les titans de l'énergie déjà, où tout un chacun possède dans sa cave sa pile nucléaire personnelle, il y a bien comme un semblant d'avertissement, puisque l'auteur souligne la « grande consommation d'électricité d'origine atomique », et qu'un des épisodes dramatiques du roman est le sabotage de ladite pile — un des cauchemars du temps présent. Au demeurant, « l'angoisse atomique » semble bien être vivement ressentie par l'auteur, qui n'aborde pas du tout le problème comme un thème parmi d'autres : « Voyez : le livre a été dédié à 'mon fils René, qui n'a qu'un an en 1955'. C'est vous dire que la trilogie Les naufragés des galaxies, Départ pour l'avenir et Les voix de l'Univers a été inspirée par une angoisse personnelle. Nous avons voulu, par le biais de la fiction, élargir le cri d'alarme lancé dès 1955 par Charles-Noël Martin (L'heure H a-t-elle sonné pour le monde ?, Grasset). Vingt ans après, j'ai tout lieu de m'en féliciter, encore que ces avertissements naissant de partout n'aient en aucune manière influencé le problème, il tant bien le constater. Je suis revenu à la charge à maintes reprises, dans les 'Kenny', et en particulier dans Coplan sème la panique 3. J'y reviendrai encore, je vous l'assure. On ne frappera jamais assez sur ce clou. Mais nous ne nous faisons pas d'illusions : ce sera en vain. Encore une fois, les événements dépasseront les hommes. »
          On le voit, Jean-Gaston Vandel, prudent par ailleurs quand il s'agit d'aborder les problèmes de la finalité de l'histoire et de la visée idéologique de ses romans, n'a pas peur d'aborder de front un cas d'espèce qui, en 1978 encore, est tenu pour négligeable par la grande majorité de la population des pays industriels, et que la propagande gouvernementale fait tout pour minimiser. Il est donc d'autant plus frappant de lire Départ pour l'avenir avec les yeux d'aujourd'hui :
          « L'usage sans frein de l'énergie nucléaire a pollué l'atmosphère, l'eau des océans est contaminée, le sol lui-même a été progressivement rendu radioactif par les pluies chargées de particules. Les rivières charrient les déchets des piles atomiques, les poissons ont été les premières victimes de notre super-industrialisation. Puis ce sont les oiseaux qui ont succombé en masse, à tel point que les rares survivants sont considérés comme des reliques. Les cris d'alarme lancés par les biologistes n'ont pu enrayer le développement monstrueux des armes atomiques. (...) Et puis, on ne pouvait plus revenir en arrière, étant donné l'épuisement des autres ressources : pétrole et charbon. A l'heure actuelle, le degré de radioactivité ambiante est déjà suffisant pour multiplier les cancers, pour provoquer des anémies fatales et augmenter dans des proportions effrayantes le pourcentage d'anormaux. En bref, nous sommes condamnés à disparaître en l'espace de quelques générations puisque rien ne peut désormais empêcher l'inexorable montée du rayonnement mortel. »
          Cette situation, longtemps cachée au grand public, a tout de même fini par s'imposer aux consciences. D'où les révoltes populaires qui embrasent le monde. Texte d'un tract :
          « L'incurie des deux grands gouvernements mondiaux nous a conduit au bord de l'abîme. Une catastrophe effroyable guette l'humanité et rien n'est fait pour l'éviter ni pour sauver le plus grand nombre de vies possibles. (...) L'heure approche... Seul un soulèvement général peut encore atténuer le désastre : détruisez les centrales atomiques, enterrez les métaux radioactifs au fond des anciennes mines, faites sauter les pylônes ! Mieux vaut être privé de courant que d'être dévoré par les rayonnements maudits ! 4 Peuples de la Terre, défendez-vous ! »
          Réponse de Baird, le Président des Etats-Unis :
          «  C'est un cycle infernal ! Si on laisse agir les révolutionnaires, hypothèse évidemment inadmissible, le monde va retourner à la barbarie : des luttes sanglantes opposeront ceux qui veulent détruire l'organisation industrielle et ceux qui en vivent. Si on réprime avec énergie les tentatives de rébellion, on accélère la progression de la radioactivité terrestre... »
          Ces larges extraits de Départ pour l'avenir montrent bien le degré de prescience de Vandel : ici les prédictions qui sont en passe d'être l'actualité d'aujourd'hui, là des présomptions qui peuvent être l'actualité de demain. Et, quel que soit le point de vue personnel de l'auteur sur les réactions qu'il prête aux responsables (« Nous ne pouvons revenir en arrière », « II est inadmissible de laisser agir les révolutionnaires... »), elles tracent un tableau de la situation d'un réalisme social criant. Oui, Départ pour l'avenir est bien le chef-d'œuvre de l'auteur, un de ces livres extrêmement rares en SF ou l'imaginaire, vieilli de quelques décennies, se précipite sans retouche dans le champ du possible, du réel...
          Les quelques romans dont il a été question avec le plus d'insistance ici (en particulier La foudre anti-D et Départ pour l'avenir, mais aussi Le soleil sons la mer. Incroyable futur, Fuite dans l'inconnu. Les titans de l'énergie et quelques autres) désignent bien de manière globale et synthétique le credo profond de Jean-Gaston Vandel : la fin d'un monde et l'espoir d'un nouveau monde, la chute d'un ordre et l'avènement d'un nouvel ordre. Quoi que puisse prétendre l'auteur, ce monde, cet ordre dont il décrit la fin, c'est bel et bien le monde, l'ordre capitalistes (et que ce capitalisme soit d'Etat ou privé n'a strictement aucune importance : c'est le même). Et Vandel peut bien affirmer que ses écrits étaient dénués d'intentions politiques, il peut bien dire que la politique cavale après la technologie, il y a une chose contre laquelle il ne peut se prémunir : le texte de ses propres romans.
          Ces tyrannies douées mais étouffantes qu'il décrit, ces humains déshumanisés, sans âmes, affaiblis par une existence routinière, rendus fous par l'omniprésence du paysage technologique qu'il n'a cessé de mettre en scène, qu'est-ce qu'ils expriment, sinon les ravages du capitalisme industriel ? Et y a-t-il plus belle métaphore de ce déchaînement aveugle que la planète Mercure livrée aux mogs de Territoire robot, une planète qui porte « ... la marque d'une civilisation purement technique, inlassablement productive » et où, face à « ...l'activité débordante des robots, à ces chantiers qui s'étendaient comme un cancer, » les Terriens ont « ...le sentiment de n'être qu'une poussière dans un engrenage colossal » ? Oui : l'homme est une poussière dans les rouages d'une machine qui tourne à vide et dont même le plus beau fleuron (en SF au moins), la conquête de l'espace, ne sert à rien : « Les autres planètes ne fourniraient pas à la Terre un surcroît de richesse ; elles ne constituaient pas non plus un débouché puisqu'elles n'étaient pas propices à la colonisation. » (Le troisième bocal).
          Alors reste l'espoir d'un changement, les fuites dans l'inconnu, les départs pour l'avenir. Les utopies.
          Jean-Gaston Vandel a essayé d'en tracer les prémisses. Mais le plus souvent timidement, ou alors en s'enferrant dans ses traditionnelles contradictions. Son utopie la plus complète, la mieux réalisée, est sans nul doute le Royaume de Minéralia du Soleil sous la mer : s'il est tout de même soumis à l'autorité d'un « Chef » et si la sacro-sainte structure familiale est conservée, on note de louables efforts pour l'utilisation des technologies douées ; mais c'est surtout l'organisation sociale qui retient l'attention :
          «  Le travail est facultatif dans tout l'empire... On se choisit une activité dont on soumet le programme au Grand-Maître du planning général... Ceux qui ne veulent pas travailler ne sont pas obligés de le faire. (...)
           Vous acceptez les paresseux ? s'écria le jeune homme.
           Pourquoi pas ? ... Si nous voulons réellement expérimenter la liberté, nous devons aller jusque-là. Mais je m'empresse d'ajouter qu'il n'y a pratiquement personne qui reste oisif dans nos villes. Les moins actifs, au sens courant du terme, étudient, lisent. pratiquent un art... et ils sont actifs à leur manière.« 
          Voilà qui est tout à fait dans l'esprit de Paul Lafargue ! 5 Raid sur Delta présente aussi un modèle de civilisation, celle des Vitaliens exilés qui, chose unique chez Vandel, ne possèdent pas de structure hiérarchique (encore qu'une sorte de Cerveau Suprême fasse figure d'âme collective), et ont établi à la surface de la planète de paisibles villages agraires, tout en gardant dans des édifices souterrains une certaine infrastructure technologique d'urgence. On aimerait en savoir plus sur leur mode de vie, mais on ne peut en tout cas que noter le parallèle avec la société terrestre mise en place par Marion Zimmer Bradley dans The climbing wave 6. Enfin, les trente jeunes colons de la planète Génésia des Voix de l'univers présentent une autre tentative de départ pour l'avenir, le plus réel sans doute, puisqu'ici ils doivent tout rebâtir à partir de rien. Mais c'est là aussi que la pensée de l'auteur paraît être la plus fluctuante. Si la colonisation s'effectue dans des conditions très favorables, que Vandel souligne justement (« Ceux-ci au moins n'auront pas à combattre d'autres hommes, fit valoir Flint. Je crois que c'est un fait unique dans les annales de la colonisation. »), la notion de chef reparaît très vite (« Mieux vaut une mauvaise direction que pas d'autorité du tout »), encore qu'elle soit corrigée de manière très humaniste. A la question : « Peux-tu me dire si vous avez élu votre camarade parce qu'il était le plus fort on le plus intelligent ? », le professeur Breker. s'entend répondre par un jeune Génésien : « Parce qu'il est le plus honnête ! ». Mais, et c'est là où tout se gâte, les Génésiens, au bout d'une décennie, ont redécouvert tout seuls la monogamie et l'argent — ceci avec l'assentiment de l'auteur, bien entendu : pour des gens qui ne devaient pas « reproduire sur cette planète vierge les erreurs qui ont conduit la nôtre à sa perte, » c'est mal parti !
          Naturellement, il ne s'agit pas de condamner l'auteur au nom de notions qui, si elles sont familières en 1978, n'existaient encore qu'en germe pendant les années 50. Jean-Gaston Vandel, c'est clair, n'a pas de projet social défini. Ce n'était d'ailleurs pas son but d'en exposer un dans le cadre de romans qui, il l'avoue lui-même, n'avaient d'autres intentions que « ...d'attirer un large public de lecteurs à la SF ». Et c'est pourquoi il reste la plupart du temps au seuil des « départs » qu'il organise — un peu à la manière de ces histoires sentimentales qui s'arrêtent dès lors que le couple passe le porche de la Mairie. Que l'on entre dans « l'âge de l'esprit » selon La foudre anti-D ou dans le « Troisième Age de la Terre » selon Incroyable futur, on en reste à de vibrantes déclarations d'intentions mondialistes, pacifistes, humanistes, qui nous touchent à la mesure qu'elles nous irritent, et dont la naïveté est à la mesure de la grandeur :
          « Depuis que je suis capable de penser, j'ai toujours caressé un rêve merveilleux : empêcher les guerres, empêcher les hommes de notre planète de s'entre-tuer. Or ce rêve s'est réalisé. Il n'y aura plus de guerre. (...) N'est-ce pas magnifique ?
           Oui, reconnut Frankie en souriant, c'est magnifique. Et ce sera plus magnifique encore quand nous aurons convaincu tous les hommes qu'ils sont réellement des frères, que la haine est stérile, que la vie nous a été donnée pour la Joie.« (Incroyable futur).
          C'est sur cette tirade, qui résume tout Vandel pour le meilleur et pour le pire (mais il importe de se rappeler que le meilleur l'emporte de très loin sur le pire), que je veux arrêter cette visite à un écrivain qui déclare être « foncièrement, congénitalement optimiste ». Vandel est allé très loin, plus loin que beaucoup d'écrivains de SF contemporains, dans l'ouverture des portes de ce futur dont nous commençons à peine, aujourd'hui, à recevoir le choc en retour. Il aborde délibérément des problèmes graves à l'heure où la SF était à la fantaisie débridée. Il s'est tourné vers la Terre au moment où l'on observait plutôt les étoiles, il a été politique (fût-ce à son corps défendant) à une époque où on ne pensait guère que la science-fiction pût avoir une portée idéologique. Cela n'est pas rien. Et aujourd'hui, où il est de bon ton de dénigrer la SF des années 50, de dénigrer les auteurs français du genre, de dénigrer la production du Fleuve Noir, il était plus qu'urgent de saluer comme il convient Jean Libert et Gaston Vandenpanhuyse. 7

Notes :

1. La voix de l'auteur est tirée d'une correspondance personnelle.
2. Ahha...B.D.s'ensouviendra... !
3. Editions Fleuve Noir (1961), réédité en 1974 dans la collection « Kenny » : une organisation anti-nucléaire est noyautée par des terroristes qui organisent la destruction des poubelles atomiques, malgré l'ambiguïté du récit, le message passe !
4. Un slogan à mettre ne parallèle avec celui des anti-nucléaires d'aujourd'hui : « Mieux vaut être actif aujourd'hui que radioactif demain ».
5. Le droit à la paresse (Maspéro).
6. La vague montante, in Après... (Marabout/SFn° 345).
7. A l'intention des jeunes lecteurs, notons les titres des quatre seuls romans de Vandel actuellement réédités : Territoire robot, Bureau de l'invisible. La foudre anti-D, Les Chevaliers de l'espace (Tous au Fleuve Noir, dans la collection Les lendemains retrouvés.)

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Biographies, catégorie Bios
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