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B. R. Bruss avant le Fleuve Noir

Jean-Pierre ANDREVON

Fiction n°217, janvier 1972

          Pour beaucoup d'amateurs sans doute, B.R. Bruss n'était jusqu'à cette année qu'un fécond auteur travaillant à la chaîne pour le Fleuve Noir. Un écrivain parmi la douzaine d'autres, dont la production abondante (deux, trois, voire quatre romans par an) charrie d'inévitables scories, mais cependant n'est jamais négligeable et, surtout, jamais méprisable : beaucoup de puristes ont souvent tendance à enterrer le Fleuve Noir sous les limons de sarcasmes qui ne sont qu'ignorance. Liraient-ils régulièrement les oeuvres qui filent sur ce noir courant à la cadence de quatre par mois, qu'ils se rendraient compte qu'aux côtés de pièces sans valeur, se glissent souvent d'excellents morceaux que seuls un moulage un peu stéréotypé, une écriture un peu hâtive, empêchent de classer parmi les romans vraiment importants du genre. D'ailleurs, un des écrivains de SF les plus considérables de ces vingt dernières années, Stefan Wul, n'a-t-il pas donné la totalité de son oeuvre au Fleuve Noir ? Cela devrait faire réfléchir.
          Wul venant d'être réédité (à la fois dans le cadre de Ailleurs et Demain/classiques et dans le sein de Présence du Futur), l'occasion nous est belle de passer de l'auteur de Niourk à son confrère Bruss : celui-ci a en effet bénéficié d'une semblable mesure, qui ne s'applique pas au demeurant à d'anciens romans publiés au Fleuve Noir (le premier de ceux-ci, S.O.S. soucoupes, remontant à 1954), mais à ses deux Premières oeuvres éditées. Et la planète sauta, publié originellement aux Editions du Portulan en 1946, a récemment pris place dans la série Ailleurs et Demain/classiques, que Gérard Klein veut consacrer pour sa plus grande part à la réhabilitation d'écrivains ou de romans français peu connus ou complètement oubliés, et datant d'au moins une vingtaine d'années (le Wul, qui ouvrait la série, étant une exception). Quant à L'apparition des surhommes, qui vit le jour en 1953 dans la très éphémère collection Temps Futurs aux Editions Jean Froissard, c'est Jacques Bergier qui a choisi de le faire figurer parmi les douze volumes des Chefs-d'oeuvre de la science fiction qu'il a sélectionnés pour les Editions Rencontre.
          Voilà donc B. R. Bruss « reconnu », aussi bien par le support livresque qui s'offre maintenant à lui (solide présentation classique dans deux séries « de luxe  ») que par la caution, le parrainage de deux hommes dont l'un fait beaucoup et dont l'autre a beaucoup fait pour la promotion de la SF en France  : Gérard Klein et Jacques Bergier. Bruss se trouve rendu dans le sein douillet de ces écrivains à qui on reconnaît implicitement une valeur certaine  ; le voilà culturisé.
          Est-ce à dire qu'il faut s'en plaindre, que c'est trop ? Pas du tout. Cependant, il me semble qu'il y aurait une erreur d'estimation à vouloir hisser très haut Et la planète sauta et L'apparition des surhommes (qui sont de bons livres, sans plus) par rapport à sa production ultérieure du Fleuve Noir qui en serait par contrecoup rabaissée, alors qu'elle se situe en moyenne à un niveau très honorable.
          Aussi me permettrai-je de ne pas suivre Gérard Klein lorsqu'il écrit dans sa préface : « Il y a, il faut le dire, un abîme entre le Bruss des deux premiers romans et celui des quarante ou cinquante suivants. Il faut vivre. » Certes il faut vivre, et le fait de vivre, justement, implique une nécessaire évolution, laquelle, si on veut précisément « vivre » de sa plume, n'est jamais tout à fait indépendante des circonstances de publication. Bien sûr, le fait de publier au Fleuve Noir impose certaines limites (de qualité, de style) car la série Anticipation entend viser un public le plus large possible : dans le contexte étroit de la SF en France (je veux naturellement parler du nombre de ses lecteurs), c'est une préoccupation tout à fait méritoire, même si ses motivations premières sont d'ordre commercial. Mais ces limites, si limites il y a, influent-elles nécessairement sur la qualité ? Je ne le crois pas, du moins pas en profondeur. Il n'y a pas de mauvais outils mais de mauvais ouvriers, pas de mauvais éditeurs, seulement de mauvais écrivains : Wul est l'exemple frappant d'un auteur qui a su porter la SF française à son plus haut degré dans le cadre d'une collection paraît-il étriquée, Et La vermine du lion, que Carsac donna au Fleuve Noir 1, est-il inférieur à ses oeuvres publiées au Rayon Fantastique  ? Bien évidemment non ; au contraire  !
          Ceci posé, pour en revenir à Bruss — mais au Bruss « actuel  » — que nous donne-t-il à lire ? Des aventures spatiales se déroulant dans un futur galactique lointain, et où l'homme en expansion est en général confronté avec des races, avec des mondes mystérieux. La fréquence du mot « planète » dans ses titres est caractéristique de ses préoccupations thématiques (L'étrange planète Orga, La planète introuvable, La planète aux oasis, Une si belle planète, etc.). Mais, contrairement à de nombreux auteurs de space opera, Bruss ne parle pas tant de combats et de conquêtes que de rencontres, de contacts : c'est l'humain (ou l'être pensant non humain) qui l'intéresse — et chez lui on essaye toujours de parler ou de communiquer avant de tirer ; cette éthique le rapprocherait de Francis Carsac.
          Les conflits, Bruss les trouveraient plutôt sur la Terre, une Terre projetée de quelques siècles dans le futur, et qui était l'objet de ses meilleurs romans d'il y a une dizaine d'années (Terre, siècle 24, An... 2391 et, plus près de nous, Le grand feu). Là, mutants, robots, peuples retournés à la sauvagerie s'affrontent, mais leur existence même est la conséquence de guerres atomiques du passé.
          Si on remonte plus loin encore dans le temps, c'est-à-dire, très précisément, aux deux livres qui sont l'objet principal de cette chronique, on verra que Bruss s'y préoccupe cette fois essentiellement de l'avenir tout proche de la Terre  : anéantissement nucléaire total dans Et la planète sauta, sublimation possible de l'homme à travers un rameau plus évolué dans L'apparition des surhommes. Il y a donc une évolution très perceptible dans les thèmes abordés par B. R. Bruss, celui-ci partant de notre monde quotidien pour s'enfoncer de plus en plus profondément (dégoûté sans doute) dans le temps et dans l'espace : Il n'y a donc pas là rupture, mais continuité évolutive.
          Naturellement, on me rétorquera qu'il ne s'agit pas de la Terre dans Et la planète sauta, mais de Rhama, monde situé entre Mars et Jupiter et qui, détruit dans un lointain passé, n'existe plus que sous la forme de débris errants : la ceinture d'astéroïdes. Mais ce n'est là qu'une figure de rhétorique. Rhama (dont deux jeunes savants déchiffrent l'histoire grâce à une filmothèque complète découverte dans une météorite tombée en Sologne en 1925) est de toute évidence une métaphore de la Terre. Ecrit juste après la guerre, le roman porte l'empreinte d'Hiroshima et de Nagasaki, et adopte le climat d'angoisse figée de la guerre froide naissante.
          Le découpage de Rhama en trois continents familiers (le Nécorb, pays jeune qu'on peut assimiler aux Etats-Unis ; l'Orbal, berceau de la civilisation, puis colonisé culturellement et économiquement par le Nécorb — donc à l'image de l'Europe ; et le Branec, terre mystérieuse et menaçante comme l'URSS de l'époque) vient renforcer ce jeu de miroirs. Enfin, l'accent mis sur la mécanisation de la société rhaméenne, et aussi sa « totalitarisation  » progressive, rend finalement ce livre (un peu désuet par la forme) très actuel par son message livré en clair : il faut se méfier de l'homme, de sa soif de conquêtes et de puissance, de son intolérance, qui le poussent (le pousseront) inévitablement à se détruire lui-même.
          Ainsi peut-on suivre tout à fait Gérard Klein lorsqu'il écrit dans sa préface que « la qualité du roman de B. R. Bruss vient de ce qu'il ne s'intéresse aucunement à... l'accident lui-même, mais aux circonstances dans lesquelles un monde meurt ». Sans aucun doute : et que cette anticipation publiée en 1946 résonne si familièrement à nos oreilles de 1971 est bien la preuve que l'écrivain est doué d'un regard visionnaire — le pessimisme étant, hélas, la seule direction possible de vision et d'écoute du futur... Et si B.R. Bruss n'a aucune confiance en l'homme, il n'en éprouve pas davantage envers ses hypothétiques descendants. Son roman suivant nous l'apprend, qui nous montre nos cousins mutants, pourtant doués d'une intelligence supérieure, aussi méprisables, aussi mesquins qu'un homo sapiens moyen.
          Les Agoutes, qui se manifestent pour la première fois en mai 1987 en s'isolant dans une enclave réservée dans le canton de Neuchatel en Suisse, sont les. résultats de mutations contrôlées (sur des sujets présentant des caractéristiques favorables d'évolution supranormale), expérimentées par le premier des surhommes, qui, lui, est né de manière très commune au XVIIe siècle, et qui a décidé de créer à son image une race qui succéderait à l'homme. Ces Agoutes emploient des domestiques humains (enlevés de force, comme Georges Bardin, dont les carnets de captivité forment l'essentiel du récit — de même que ceux du Nécorbien Morar permettaient de suivre l'histoire de Rhama dans Et la planète sauta et, à l'abri de leur cône de force qui s'étend peu à peu, préparent leur plan d'investissement de la Terre, lequel est à l'origine d'une confrontation violente entre les partisans de la méthode pacifique et ceux de la manière forte — ces derniers l'emportant finalement. Mais Bardin, qui a réussi à s'enfuir de l'enclave en emportant quelques secrets essentiels, met l'humanité au courant de ce qui se trame contre elle, revient en vengeur chez les Agoutes (son ressentiment est d'autant plus vif que sa femme a péri au cours du combat entre les surhommes) et atomise proprement leur repaire, les anéantissant jusqu'au dernier.
          On voit que, pour les Rhaméens comme pour les subhumains (deux projections distinctes mais parallèles, de notre propre humanité), la fin est la même : les flammes de l'atome c'est-à-dire celles de l'enfer 2. Il n'y a pas d'échappatoire possible, et pas de limite à la bêtise et à la médiocrité des êtres pensants, fussent-ils des « pensants supérieurs  ».
          Cependant, une remarque est à faire à propos des Agoutes. Car enfin, voilà de bien singuliers surhommes, dont les préoccupations quotidiennes ressemblent plus à celles de petits bourgeois lyonnais qu'aux travaux d'êtres surévolués... Témoin le travail d'une esclave humaine : « Je veille à ce que les tentures fassent des plis agréables, j'ouvre plus ou moins les rideaux selon qu'il fait plus ou moins soleil dehors. Parfois, lorsqu'il me le demande, je répands des parfums dans telle ou telle pièce. Dans la salle à manger, Je choisis, sur ses indications, les nappes, les serviettes, l'argenterie. Je dispose les fleurs dans les vases » (P. 101 ). Si l'on se réfère également au « coup d'état  » final, qui semble sorti d'un piètre scénario de style sud-américain (ou marocain  !) et qui est lui-même précédé par l'enlèvement d'une belle esclave humaine dont le chef des Agoutes révoltés était amoureux, on ne peut s'empêcher de trouver ces intelligences bien étroites, ces géants bien petits.
          Jacques Bergier en a eu conscience, qui n'a pas manqué de souligner dans sa préface que l'ouvrage « baisse un peu... lorsque l'auteur est obligé de nous présenter les surhommes. » C'est en effet la critique que tout lecteur sera immanquablement amené à faire. Mais alors une question reste posée : B.R. Bruss a-t-il échoué dans sa description d'une super-race par manque d'imagination ou de talent, ou a-t-il sciemment voulu doter ses Agoutes de comportements plus que médiocres, pour renforcer sa démonstration ? Autrement dit, ces faiblesses sont-elles conscientes ou inconscientes ? Il faudrait poser la question à Bruss lui-même, et on comprend qu'il serait délicat de le faire.
          Quoi qu'il en soit, et par un curieux retour des choses, L'apparition des surhommes se présente un peu comme la négation même de la classique histoire de mutants, un antiroman sur une prétendue race supérieure qui ne peut pas exister tout simplement parce que l'homme (l'écrivain) ne peut pas. imaginer, créer de toutes pièces, quelque chose ou quelqu'un qui lui soit fondamentalement différent ou supérieur. Cette faille (qui n'en est peut-être une que dans un certain sens) rend en tout cas étonnant le jugement de Klein qui, dans sa préface générale sur l'oeuvre de Bruss, trouve que L'apparition des surhommes est égal à Rien qu'un surhomme de Stapledon, et supérieur à A la poursuite des Slans de van Vogt. Je pense qu'il s'agit là d'un avis un peu hâtif, de même que l'insistance de Klein comme de Bergier à se référer aux Slans est une comparaison bien superficielle  : si rencontre il y a du livre de Bruss avec un autre ouvrage, c'est plutôt du côté du Village des damnés de Wyndham que se trouvent les points de tangence  : enclave protégée, humain gagnant la confiance des mutants, destruction finale...
          Mais je ne voudrais pas donner l'impression de m'acharner sur le roman de Bruss  : c'est un bon roman de science-fiction à suspense (et sa première partie, où l'on assiste de l'extérieur à l'apparition du cône de force, annonce déjà le Bruss de la série Angoisse), qui tiendrait une place très honorable au Fleuve Noir (et j'ai déjà souligné que cet échelon de valeur n'avait rien de négligeable), mais je ne pense pas qu'il puisse mériter le label Chef-d'oeuvre de la science-fiction qui écussonne la couverture sous laquelle il a été réédité.
          Le gros défaut de Bruss, c'est le manque de poids qu'il communique aux objets, aux décors, son absence de couleurs dans les descriptions, la pauvreté de son pouvoir d'évocation visuel : et on ne peut manquer de s'en étonner lorsqu'on sait que Bruss est, par ailleurs, peintre. Dans cette grisaille ténue, nous reconnaissons bien là le portrait du Bruss officiant au Fleuve Noir. S'il y a cassure, césure dans son oeuvre, ce n'est pas entre L'apparition des surhommes et S.O.S. soucoupes, mais bien entre Et la planète Sauta et le suivant. Encore est-il nullement question d'une différence qualitative. Simplement, la première oeuvre de Bruss se plaçait dans la continuité des grands ancêtres de la SF française, Rosny aîné, Maurice Renard, Jacques Spitz : il n'est que de lire l'introduction scientifico-philosophique de tous les chapitres de la première partie (vernis caractéristique d'une époque marquée par Science et Voyages) pour s'en apercevoir. Ensuite B.R. Bruss a sauté le gué, il a voulu faire plus simple, moins engagé, plus aventure. Et son pessimisme foncier a subi le contrecoup de cet éloigne ment de notre Terre, a cédé la place peu à peu à un humanisme galactique que je me permettrai de ne pas regretter : on ne peut passer sa vie à jouer au prophète de malheur, et de toute façon la lecture des journaux finit toujours par être plus éprouvante que celle de la SF la plus désespérée.
          Je ne pense donc pas qu'il y ait deux Bruss — un d'avant le Fleuve Noir, l'autre intégré au courant — comme le titre de cette chronique pouvait à tort le laisser supposer. D'ailleurs, un seul nous suffit : il est toujours solide au poste, et vingt-cinq ans de carrière, cela commence à faire une belle continuité.




Notes :

1. Répondant à une question de Jean. Pierre Bouyxou pour le fanzine Lunatique (numéro de novembre 1967), Francis Carsac disait  : « J'ai préféré simplement, après la disparition du Rayon Fantastique, être édité au Fleuve Noir auprès de Jimmy Guieu que dans Présence du Futur auprès de Sternberg  ».
2. Soulignons en passant la curieuse conception que B.R. Bruss semble avoir de la bombe atomique : Morar emporte son dragorek nucléaire dans sa valise, et Georges Bardin, bien que plongé (à l'abri d'un Parallélépipède indestructible mais transparent) au coeur d'une explosion, regarde sans ciller la boule de feu qui eût dû pour le moins le rendre aveugle... Mais ces naïvetés, à tout prendre, renforceraient plutôt l'aspect mythique du châtiment.

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