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A propos de l'auteur d'Alouqa

Roland VILLENEUVE

Mercury, février 1967

          Dans un monde qui ne confond que trop célérité et précipitation, et mêle — à son insu — le bon grain et l'ivraie, l'œuvre subtile et rare de J.L Bouquet ne scintille qu'aux yeux de quelques érudits. Au seuil de l'impénétrable Mystère peut-être a-t-il voulu laisser la connaissance à quelques « happy few » ? Cela serait bien dans la manière d'un auteur dont les clefs résident dans le silence ; la nuit peuplée de sylphes ; la solitude propre à l'apparition des démons. Son œuvre apparaît, en effet, noyée dans un océan d'ouvrages pseudo-fantastiques, souvent bâclés, tirant à la ligne, répétant à l'infini les mêmes histoires de vampires ou les mêmes contes de Vénusiens.
          Le fantastique étant à la mode, on donne aujourd'hui dans le fantastique, comme on faisait jadis des alexandrins ou des romans noirs. Mais le frisson de terreur ne passe guère, car aucun genre n'est aussi difficile. Ce n'est point en créant des monstres absurdes et en les revêtant d'oripeaux ridicules, que l'on compose des écrits durables et que la transcendance s'établit. Tout cela n'est qu'apparence, clinquant et vulgarité. Trop souvent, d'ailleurs, cette dernière triomphe.
          Il faut pour le décrire valablement éprouver une attirance viscérale polir l'étrange et l'interdit ou se trouver, on dirait par hasard, si le hasard existait, au contact de phénomènes inexplicables pour le bon sens ou la raison. Edgar Poë, Baudelaire, Bierce, Gautier et Maupassant donnent l'impression d'avoir plus d'une fois frôlé les ailes de l'Ange du Bizarre. Leur talent mis à part, ils ont eu la révélation d'un Au-delà dont J.L. Bouquet connaît bien les détours. Son esprit y est accoutumé, soumis en quelque sorte, à d'envoûtantes lois. Il a non seulement la foi, mais s'offre encore en proie, en réceptacle à la Puissance des Ténèbres dont il respire le souffle brûlant dans l'enfer et glacé dans l'amour. Lui-même n'en disconvient pas lorsqu'il prétend que son esprit se retranche volontiers dans l'univers satanique : « pour s'abandonner aux spectacles, intimes et nuancés, de la mémoire ou de l'imagination ; mais quand, obéissant à l'avide poussée des concepts vers les aspects et les formes, je tente précisément de représenter les horizons de mon royaume intérieur, il me faut reconnaître que la seule couleur appropriée est celle des ténèbres. »
          Bouquet n'est aucunement dupe. Il subit, disions-nous, il constate ce que Dieu — ou l'Autre — seraient seuls capables d'expliquer. Sa confiance dans la narco-analyse, le rôle des lésions cervicales, la vésanie provoquée, est infime. Il en revient toujours au fait, et au fait seul, avec une sincérité qui ne trompe pas :
          « L'Inconnu s'identifie trop souvent avec l'Insane. En regard des rarissimes fulgurations du miracle, que de coruscations 1 suspectes, que de coulées d'une lave poisseuse ! Combien d'âmes infectées où des forces mauvaises viennent se repaître et s'exalter avant de pousser ailleurs leurs ravages. » Dans Là-bas, Huysmans avait trouvé des accents identiques, afin de stigmatiser les âmes purulentes que parfois le Très-Bas choisit pour tabernacle. Jean-Louis Bouquet croit lui aussi au Diable, à la possession et à l'envoûtement. Pour lui, certains êtres sont prédestinés à l'enfer ; certains lieux — à la manière d'un aimant — attirent les maléfices et nourrissent les crimes.
          A la bi-location magique, Alouqa, ou la comédie des morts, joint le vampirisme et le succubat 2. Sans imiter Véra, La morte amoureuse et les Contes drolatiques dont il a une parfaite connaissance, Bouquet s'est souvenu de l'histoire advenue en 1613, à un gentilhomme parisien. Poussant la galanterie à ses extrémités envers une belle inconnue, ce gentilhomme n'avait retrouvé au matin, qu'un cadavre dans son lit. Notre auteur n'est pas éloigné de croire à la véracité de cette affaire, transcrite dans le sérieux ouvrage de Lenglet Dufresnoy. Elle est d'ailleurs conforme aux données de la démonologie, qui admettent (Del Rio, Boguet, Bodin...) que le démon a la puissance d'animer momentanément les corps morts pour inciter les humains au péché. Alouqa repose donc sur des données précises : sa subtilité théologique, son élégance, n'ont pas échappé à Roger Caillois qui a fait figurer le conte — mais est-ce un conte ? — dans son Anthologie.
          Les morts viennent justement jouer aux vivants une comédie atroce, dans Alouqa. Voyeur et fétichiste, un médium sera la victime d'un lieu maudit, bâti au dessus d'un ancien cimetière. La vieille maison de maître qui l'abrite distille l'ennui et provoque la folie chez les personnes du Beau Sexe. Elle tient à la fois du château de la famille Usher et des demeures carnivores chères à Jean Ray 3.
          Usé par son commerce avec les forces occultes, le médium cherchera à retrouver, grâce au jeu d'artistes renouvelant chaque soir des scènes de la « Commedia dell'Arte », des impressions fugitives de son enfance. Son malheur l'avait conduit à naître dans le maudit hôtel qu'il retrouve avec délices ; hôtel jadis habité par les seigneurs de Vourges. Dans la comédie qu'il se donne, un personnage surgi du néant, parlant à peine, tiendra le rôle de la Fatalité. C'est Alouqa, dont la chevelure rougeâtre, « dénouée, se confondait avec les plis cramoisis du péplum, si bien que son visage mat, entièrement serti dans un cerne sanglant, prenait la dureté inhumaine d'une camée. »
          Nul ne le sait encore — un hasard providentiel le fera découvrir — Alouqa qui a pris le surnom d'Araxe pour jouer la comédie est un démon succube. C'est elle qui, au cours des âges, a rendu folles les épouses légitimes des sires de Vourges. C'est elle encore qui, par ses artifices, découvrira au médium qu'il n'est qu'un bâtard de la famille, le fera trébucher et se rompre le cou.
          Enfin, les comédiens découvriront l'atroce et combien troublante vérité en explorant les caves de l'hôtel où le cadavre desséché d'Alouqa paraîtra à leurs yeux : « Maintenant, qu'on ne me demande point d'expliquer l'inexplicable, de gloser sur les arcanes de la Vie et de la Mort, de décider si celle-ci peut parfois refluer vers celle-là en un cortège d'effarants mirages, si le souffle d'une Puissance horrible avait agité ces pauvres cendres. Je ne veux que témoigner. Et voici ce que nous constatâmes : les traits de la morte, résorbés par l'œuvre du temps, n'offraient plus qu'une écorce jaunâtre et toute craquelée ; mais, autour de la tête, la chevelure serpentait, intacte, et dès que les rayons d'une lanterne l'eurent baignée, nous reconnûmes sa pourpre sinistre. Sur la gorge cireuse, une pendeloque d'or brillait, gravée à des armes que nous sûmes ensuite être celles des Vourges. Le revers de ce bijou portait le nom d'Araxe. » 
          Il faut lire Alouqa et il faut lire Bouquet, romantique attardé et ciseleur de mots, ne serait-ce que pour prendre une leçon de style...


Notes :

1. d'après le dictionnaire de l'Académie : terme de physique. Eclat de lumière. (ex. La coruscation d'un météore)
2. commerce d'un homme avec un démon femelle
3. Ce texte si riche de sous-entendus (nous voulons parler, bien sûr, de celui de Roland Villeneuve) nous incite à donner dès maintenant quelques lignes issues de l'ouvrage de Roger Caillois : Le mythe et l'homme (1937), que nous mettrons largement à contribution dans notre conclusion. Il nous semble en effet que les forces démoniaques qui dominent les récits de Bouquet ont leur source en l'Homme même. Elles puisent une partie de leur vitalité dans le patrimoine humain et plus spécialement dans le mythe de la mante religieuse si bien analysé par Caillois dans toute la deuxième partie de son ouvrage. La mante, par ses seules mœurs nuptiales, possède donc déjà des titres suffisants pour expliquer l'intérêt qu'on lui porte, l'émotion qu'elle suscite communément. Mais ce ne sont pas les seuls. Elle se présente de plus, avertit M. Léon Binet, comme « une machine aux rouages perfectionnés, capable de fonctionner automatiquement. » Voici de nouveau rejoint le thème de la GIFTMÄDCHEN, principalement sous l'aspect qu'il prend dans le mythe de Pandore, automate fabriqué par le dieu forgeron pour la perte des hommes, pour que ceux-ci « entourent d'amour leur propre malheur. » On rejoint également les Kryta indiennes, ces poupées animées par les sorciers pour causer la mort de ceux qui les étreindront. La littérature connaît, elle aussi, au chapitre des femmes fatales, la conception d'une femme-machine, artificielle, mécanique, sans commune mesure avec les créatures vivantes et surtout meurtrières. La psychanalyse n'hésiterait pas, sans doute, à faire dériver cette représentation d'une façon particulière d'envisager les rapports de la mort et de la sexualité, et, plus précisément, d'un pressentiment ambivalent de trouver l'une dans l'autre.
N. D. L. R.

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