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COLLECTIF

Mercury, février 1967

          Roland Stragliati :
 
          Dès les premières pages du Visage de feu je me rendis compte — en 1951 — qu'on se trouvait là devant un ouvrage assez exceptionnel et d'un ton singulièrement envoûtant. Au surplus, en lisant dans ce recueil Alouqa, ou la comédie des morts, il me fut impossible de ne point rapprocher, quant au climat, ce très beau récit d'un des chefs-d'œuvre d'Achim d'Arnim, Les héritiers du majorat. André Breton — pour qui l'œuvre de l'auteur du Visage de feu et d'Aux portes des ténèbres est l'une de celles qui comptent vraiment — me semble bien, si je ne m'abuse, s'être également avisé, l'un des tout premiers, de cette étrange parenté. Bouquet se tire cependant avec beaucoup plus que les seuls honneurs de la guerre de la périlleuse confrontation qui nous le fait opposer là au grand conteur romantique allemand. Sa personnalité ne s'en trouve point amoindrie, qui est indiscutable et ne doit rien qu'à lui-même,
          S'il existe, bien sûr, d'autres conteurs fantastiques français contemporains dignes d'attention — Cassou, Brion, Mandiargues, pour ne citer que quelques-uns de ceux qui me touchent, à des degrés divers — je n'en vois guère qui me donnent autant que Bouquet le sentiment exact de ce qu'est, pour moi, le fantastique. J'entends par là non point ce magma d'horreurs sadomasochistes que certains — qui aiment à brouiller les cartes — portent aux nues, mais bien ce mélange quasiment indéfinissable d'irrationnel et de réel d'où doit toujours, nécessairement, sourdre la poésie. Qu'on lise Alastor, ou le visage de feu ; Alouqa, ou la comédie des morts ; La fontaine de joyeuse ; Les pénitentes de la Merci, et l'on verra que ces « masques du démon » dont parle par ailleurs Francis Lacassin, sont aussi — et surtout — ceux de la poésie.
 
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          Serge Hutin : Jean-Louis Bouquet, un grand seigneur des lettres fantastiques
 
          Ma première prise de contact avec une œuvre de Jean-Louis Bouquet remonte à douze années déjà, en 1954 si je ne me trompe pas : dans un numéro de fiction, j'eus alors la joie de lire son admirable nouvelle Les filles de la nuit.
          Ce fut pour moi l'une de mes plus belles surprises dans le domaine de la littérature fantastique ; s'il m'était demandé quelque jour de composer une petite anthologie du Fantastique en dix récits, ce texte y figurerait ! Le terme de chef-d'œuvre, si volontiers employé à la légère, s'impose en l'occurrence ; car le fait est là : la maîtrise avec laquelle l'auteur a réalisé un récit fantastique suprêmement VIVANT, malgré le caractère tout à fait traditionnel (au fond) des thèmes magiques qui s'y entrecroisent (l'interpénétration du rêve et de la réalité, l'amour et la mort, l'envoûtement, les poupées et marionnettes rendues vivantes, l'aristocrate collectionneur excentrique et diabolique, etc). Et, loin d'être déçu par les autres récits que j'eus ensuite l'occasion de lire (en publication séparée ou, par exemple, dans le recueil Aux portes des ténèbres, dans lequel se trouvent d'ailleurs incorporées Les filles de la nuit) je demeurai captivé par le conteur. Jean-Louis Bouquet est l'un des maîtres actuels de la littérature fantastique.
 
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          Demètre Ioakimidis : à propos d'un titre

          A-t-on remarqué à quel point ce titre, Aux portes des ténèbres, exprime le thème essentiel des cinq nouvelles que présente le volume ?
          Aux portes des ténèbres : ce pourrait être là une simple image, la suggestion habituelle de la crainte qu'éprouve l'être humain devant cet au-delà dont Jean-Louis Bouquet se fait ici le romancier. Il y a cela, bien sûr, mais il y a aussi autre chose.
          Le thème essentiel de ces récits est celui de la rencontre, du contact : il s'agit précisément de franchir ces portes des ténèbres. Le lecteur assiste à ce qui arrive lorsque l'au-delà envoie un messager vers notre propre monde. Ces récits décrivent cinq de ces rencontres, qui sont toutes involontaires, tout au moins en ce qui concerne les humains qui y prennent part.
          C'est l'au-delà qui vient à la rencontre de notre monde, invariablement. Les portes sont poussées du côté des ténèbres.
          Cela peut être fait sur une cruelle fantaisie d'un esprit de l'au-delà, dans Les filles de la nuit et dans Caacrinolaas ; par le moyen d'un objet — La figure d'argile — auquel un esprit a été asservi ; par une possession, dans La fontaine de joyeuse ; par une existence double qui, dans Les pénitentes de la Merci, permet à un zélateur éclairé d'expier la faute dont son maître s'accuse au-delà de la mort.
          Ces portes ne s'ouvrent pas seulement sur la destruction : le protagoniste de La fontaine de joyeuse délivre une possédée en même temps qu'il trouve le bonheur ; celui des pénitentes parvient à percer un mystère, en reprenant malgré lui la mission d'un ordre pieux dont il occupe temporairement l'ancien local.
          Mais il y a aussi un assassin dans Caacrinolaas, un amoureux éconduit qui amène la mort de celle qu'il aime dans Les filles de la nuit, un jeune noceur que régénère, dans La figure d'argile, un amour tendre et pieux. A cette diversité des événements et des destins, l'égalité du style oppose un contraste remarquable. La narration de Jean-Louis Bouquet est celle d'un témoin cultivé, parfois un peu affecté, mais invariablement précis, méticuleux. Que ce soit dans les fragments laissés par un universitaire, dans le langage d'un authentique démon, ou dans les explications données par une vieille fille effrayée au sujet du déséquilibre mental de sa sœur cadette, on rencontre la même distinction étoffant des tournures parfois insolites ou désuètes, mais constamment évocatrices.
          Cette unité souligne celle du thème fondamental de la rencontre. Ce qui intéresse avant tout l'auteur, c'est le contact établi entre l'au-delà et notre monde quotidien. En lui-même, le contact ne doit appeler ni la terreur ni l'espoir. Le langage du témoin n'a donc pas besoin d'être modifié à chaque fois, son unité sert de lien à ces rencontres. Les portes des ténèbres, suggère l'auteur, sont peut-être ce qu'en fait celui qui les trouve...
 
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          Pierre Versins :
 
          Pierre VERSINS n'est pas un « spécialiste » du fantastique. « Le fantastique pur ne m'a jamais beaucoup attiré, » dit-il. Pourtant, les quelques mots qu'il a bien voulu dire à propos de Bouquet méritaient d'être recueillis : « Bouquet écrit bien et faisait preuve d'une grande originalité dans sa conception d'un monde fantastique (compte tenu d'une influence certaine du surréalisme au point de vue méthodologique.) »
 
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          Alain Resnais :
 
          « Je n'ai jamais oublié La cité foudroyée de Jean-Louis bouquet et Luitz-Morat. Et pour cause, puisque entre onze et douze ans, j'eus l'occasion d'en faire plus de cent projections, guettant chaque fois la réaction des spectateurs au moment où la dernière bobine révélait que les deux tiers du film s'étaient déroulés dans la tête du héros.
          C'est aussi pourquoi je revois souvent Daniel Mendaille devant le torrent tumultueux, se demandant comment dompter la foudre, et le vieux savant à la longue cape noire s'enfonçant dans le parc mystérieux et sauvage où s'épanouissaient, au milieu des fleurs, le sourire d'une jeune fille aux longues boucles brunes. »
          (Propos daté du 16 avril 1963 et figurant en préface à l'article de Francis Lacassin — J.L. Bouquet ou les Masques du Démon — paru dans le n° 7 de septembre 1963 de la revue Midi-minuit fantastique.)
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