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Le Hors Venu

Jacques CHAMBON

Mercury, février 1967

          En regrettant que l'on n'ait pas assez parlé du style de J.L. Bouquet, Francis Lacassin m'incite à aborder le sujet. C'est excitant. C'est difficile. C'est surtout : redoutable. Il y a comme un parfum scolaire méphitique qui vous flotte autour de la quadrisection capillaire appliquée à la stylistique. Fort heureusement, le terme de style peut être pris au sens large. Le style d'un écrivain ne se borne pas à l'expression, à sa manière de combiner les mots et d'aligner les phrases, mais recouvre une manière d'être, de sentir, de penser. Il est pétri de chair. Francis Lacassin me le pardonne, je ne trouve pas « décent de saluer les ornements qui ouvragent » le style de J.L. Bouquet. Ce serait reconnaître qu'il y a chez lui ce désir de « faire joli », de renchérir sur la fioriture, qui est souvent le masque dérisoire dont s'affublent ceux qui n'ont rien à dire. J.L. Bouquet, en dépit des remugles dandystes qui flottent autour de certains de ses textes, ne fait pas de ronds de jambe. Les pantins poudrés qui décoraient la Chambre Bleue de l'Hôtel de Rambouillet ne sont pas de son monde. Il ne se livre pas comme eux à la collection maniaque de « bibelots d'apparence inutile et frivole ». Rien du poseur chez lui. Un poète. Tout simplement.
          Le Fantastique s'entend bien avec la poésie. Poë, Hoffmann étaient poètes d'abord. Et peut-être ne peut-il y avoir de véritable Fantastique que s'il y a d'abord poésie, préhension poétique du monde et des choses. Francis Lacassin y fait allusion. Je voudrais y insister.
          Il y a d'abord la structure très particulière qui arme les nouvelles fantastiques de J.L. Bouquet. Les événements y prennent d'entrée une tournure policière. Alastor ou le visage de feu, Caacrinolaas, Les pénitentes de la Merci, sont très caractéristiques de cette manière. Et pour cause. On doit à J.L. Bouquet plusieurs récits policiers sous le pseudonyme de Nevers-Séverin, et Alouqa ou la comédie des morts ne parut pas déplacée dans Mystère-Magazine. Seule différence avec le conte policier : si la mystère s'explique dans les dernières pages, c'est selon cette logique-seconde qui est l'apanage de l'envers féerique de la réalité. La porte qui cède n'ouvre plus sur le quotidien mais sur un de ces univers occultes qui circulent silencieusement à travers le nôtre. C'est dans cette mesure que J.L. Bouquet est poète. Il est cet homme pour qui le monde reste paré de ses sortilèges. Ce « hors-venu » dont parle Jules Supervielle. Il est fondamentalement étranger et étonné. Rien n'est simple. D'où cette tendance à l'inventaire minutieux des zones ambiantes et à l'extirpation de leurs fibres les plus ramifiées. Le poète veut avoir conscience de tout. Le style de Bouquet n'est pas compliqué. Il est complexe. Comme les âmes. Comme le monde. Il est en situation. Celle de l'homme qui vit et écrit. Celle du chercheur aussi. « Quand, obéissant à l'avide poussée des concepts vers les aspects et les formes » dit J.L. Bouquet dans le liminaire du Visage de feu, « je tente précisément de représenter les horizons de mon royaume intérieur, il me faut reconnaître que la seule couleur appropriée est celle des ténèbres. »
          On pourra encore mieux comprendre la poésie qui lui est propre si on le compare à Claude Seignolle, autre fantastiqueur français dont il y a lieu d'être fier, poète lui aussi, mais de tout autre façon. Sa démarche n'a pas ce caractère quasi-dialectique, cette allure spiralée qui, chez Bouquet, assiège peu à peu la réalité fantastique. Il y a chez Seignolle une sorte d'immédiateté du Fantastique. Celui-ci est une révélation soudaine, tonitruante, et l'objet de l'écrivain consiste alors à décrire les rapports de l'humain avec l'adversaire maléfique auquel il se trouve confronté. La Mavenue, Marie-la-Louve, Le bahut noir et bien d'autres récits de cette trempe se développent ainsi. Le style de J.L. Bouquet est tout autre. Le Fantastique y est une fin, comme une consécration ultime. C'est le liant où se coulent harmonieusement, mais avec des pastels estompant suffisamment les lignes pour nous faire rêver, des éléments jusqu'alors aberrants mais pas forcément surnaturels. Pour parler de nouveau en termes policiers, Seignolle nous donne tout de suite l'identité de l'assassin ; reste à savoir comment il se débrouillera. Bouquet procède à la Conan Doyle. Ce n'est qu'après une enquête serrée que l'on connaîtra les ressorts du crime et son auteur. Ici, la peau de chagrin s'élargit et se diversifie ; là, elle se rétrécit. Deux démarches qui sont bien celles de la poésie, révélation lyrique d'un secret ou décryptage passionné d'une donnée ésotérique.
          Bien des aspects du style de Bouquet prennent alors tout leur sens. Soucieux de vraisemblance, celui-ci compte surtout sur une certaine atmosphère prégnante pour nous suggérer la présence des démons. A cette fin, il possède et exploite un vocabulaire d'une étonnante richesse. Ce sont les mots les plus rares, les plus mystérieux-en-soi qui s'imposent à lui comme les garants et les signes de l'obscurité du milieu où nous évoluons. Rien de plus propre à faire rêver dans le registre de l'inquiétude et d'un certain humour diffus que ces expressions de « virago junonienne » ou de « courtoisie melliflue », surgies dans La fontaine de joyeuse et Les filles de la nuit. J.L. Bouquet n'épargne rien pour notre dépaysement : titres aux sonorités barbares ou infernales, Alastor, Assirata, Alouqa, Asmodaï, Caacrinolaas, qu'il semble avoir recueillis ou inventés en se souvenant de Rimbaud et de son « A noir ». Noms chuchotés ou cristallins, tous aériens : Lucrézia, Laurine, Stéphane, Séphora... Autant de syllabes distillant le mystère, sortis dans une syntaxe aux cadences souples et subtiles.
          On risque aussi de ne plus commettre le contresens qui consistait à voir en Bouquet ce « conservateur fidèle et désuet » justement refusé par Francis Lacassin, si l'on interprète dans ce sens son goût pour les décors surannés. Si toutes ses nouvelles ne se déroulent pas à des époques révolues, il n'en est pas une, en revanche, dont le ton n'exhale le parfum des « défuntes années ». L'exquise délicatesse qui préside à la conversation dans le salon de M. Le Clair, un des personnages d'Assirata ou le miroir enchanté, fleure son XVIIIème siècle finissant. Quant au jeu morbide auquel se livre Jean Groix dans Alouqa, il ne serait pas indigne des roués-Louis XV ou des dandys de 1830, bien que l'action soit censée se passer en mil neuf cent trente... Toute poésie et toute suggestion féerique ne sauraient se passer de ce flou. La style de Bouquet ne participe pas d'une recherche formelle, donc gratuite, mais donne le reflet exact de son univers. Un univers qui évoque ces vieilles cartes parcheminées où se lisait ici et là « Terra incognita ».
          Toujours très révélateur de ce point de vue le fait que cette œuvre accueille avec prédilection de somptueux cortèges de masques. Ce thème du masque, ou de la comédie — c'est la même chose — est présent dans deux des nouvelles les plus importantes de J.L. Bouquet, Les filles de la nuit et Alouqa et se rencontre symboliquement dans plus d'un autre texte, dont Le visage de feu. Sa signification, sans abdiquer sa magie apparaît mieux lorsque l'on conçoit l'univers de Bouquet comme essentiellement poétique, c'est-à-dire comme un rébus à déchiffrer dont les clefs de la psychanalyse sont loin de rendre complètement compte ! Ou, pour reprendre le mot de la préface de Aux portes des ténèbres, comme une algèbre dont les démons « formeraient, sous vos yeux, l'équation. » Démons qu'il serait trop simple, malgré ce langage de savant, de réduire à des obsessions névrotiques ou à des psychoses. Ces puissances de la nuit que Bouquet met en scène ont aussi leur autonomie. Il les fait participer aux grands rythmes de l'espace et du temps d'une existence parfois quasi-lovecraftienne. En soulevant ce rideau noir qui est « l'ordinaire toile de fond des visions fantastiques », il nous invite à assister un court instant à des sabbats sans commune mesure avec les ratés de notre pauvre mécanique cérébrale.
          Poétique, ce thème l'est encore à un autre degré. Tout baignés qu'ils soient de l'atmosphère spécieuse de la Comedia dell'Arte, climat poétique s'il en fut comme le montre si bien Les fêtes galantes de Verlaine, des textes comme Les filles de la nuit ou Alouqa, le premier surtout, exploitent encore plus subtilement l'affabulation du masque. L'art est d'abord artifice et J.L. Bouquet le sait bien. Mais il est aussi ordonnateur de symboles, manière pudique d'exorciser une douloureuse aventure intérieure. Il faut lire entre les lignes. On touchera peut-être alors à la quintessence de la poésie et du fantastique de J.L. Bouquet. Ce monde indéchiffrable, ces réseaux de faux-semblants, ces monstres ineffables surgis de la nuit de l'âme ou des temps et dont on ne sait ni d'où ils viennent, ni où ils vont, à comprendre, à communiquer, à aimer ? Ces jeunes filles diaphanes et insaisissables avec qui, sitôt né, l'amour se révèle impossible, qu'est-ce qui les empêche d'avoir existé ? Comme créatures de l'écrivain ou, plus sûrement, comme tentations apparues sur sa route, elles ne peuvent être abolies une fois le livre refermé. Et toutes ces images magiques dont l'endroit suinte déjà un envers fascinant, si elles étaient l'expression d'un regret du « vert paradis des amours enfantines » ou d'une nostalgie poignante des « voix chères qui se sont tues » ? On ne peut ici rien affirmer de certain mais seulement se convaincre qu'il y a poésie et que cette poésie est authentique. Seul J.L. Bouquet possède les clefs de l'énigme. Et encore, est-ce bien sûr ?
          En tout cas, un point reste acquis. Dans la mesure où le style de Bouquet est l'expression totale et honnête d'une curiosité fondamentale et d'une angoisse ressentie, c'est-à-dire d'un style de vie original, son œuvre se place au dessus des modes et des influences. Une certaine tradition est colorée chez lui de sa culture propre et de ses nerfs à vif. Il a soumis le culte du style à celui de sa vérité. Difficile à pénétrer, cette œuvre n'en est que plus difficilement épuisable. C'est sa meilleure chance de survie.
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