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Le Diable dans la ville

Scénario

COLLECTIF

Mercury, février 1967

LE DIABLE dans la VILLE

SCENARIO

De nos jours, nul n'a souvenir de la ville de Pimprelune parce que le diable l'a emportée si loin qu'il est impossible d'en trouver trace. Mais, jadis, c'était une cité solide et prospère, et qui offrait aux étrangers mille sujets de curiosité et d'ébahissement.
Les habitants de Pimprelune étaient, en effet, des gens très présomptueux. Ils possédaient une vieille statue d'ange, rapportée croyait-on, de Palestine, et ils disaient en se rengorgeant que tant que cette miraculeuse statue veillerait sur eux, jamais Satan ne pourrait pénétrer dans leur Cité. Ils débitaient encore bien d'autres folies du même genre et vivaient fort heureux, dans la certitude d'être tous bons et sages, et vraiment mûrs pour le Paradis.
Certaine année où les récoltes furent maigres, beaucoup d'habitants ne purent payer la dame, et la ville se trouva bien endettée. La statue protégeait bien Pimprelune contre les entreprises du Malin, mais elle ne l'eût certes pas défendue contre les archers du Roy, qui ne plaisantaient pas sur le chapitre des péages. Comme, d'autre part, le bon ange était impuissant à remplir la caisse, on dut avoir recours à d'autres expédients.
Le bailli décida de vendre aux enchères des propriétés communales, parmi lesquelles la « Tour Grise ».
La « Tour Grise » était également une curiosité de Pimprelune. Vieille bâtisse décrépite, repaire de rats et de hiboux, elle dressait sa haute et sévère silhouette le long des remparts comme une sentinelle vigilante.
Le jour de la vente, personne ne se pressait d'acheter cette bicoque inutilisable, et elle menaçait de rester pour compte, lorsqu'on vit un inconnu traverser la place, se précipiter dans la salle des ventes et, au moment où la dernière bougie allait s'éteindre, jeter une enchère grâce à laquelle il s'adjugeait la tour.
Les notables regardèrent, suffoqués, cet extraordinaire arrivant. Jeune encore, beau, altier, il inspirait le respect. Mais ce respect se changea en une sorte de crainte vague lorsqu'il eut dit son nom : Marc Herner.
C'était un philosophe voyageur, dont le nom était connu dans toute cette partie de l'Europe. Un philosophe ! ...De là à dire : un alchimiste ou un magicien, il n'y avait qu'un pas. Les bonnes gens de Pimprelune le franchirent vite, et quand Marc Herner repartit à cheval en promettant de venir au bout de quelques jours, les commentaires allaient déjà leur train. Mais une circonstance fâcheuse devait bientôt leur donner une gravité inattendue.
Il faut dire que la « Tour Grise » n'était pas absolument vide. Elle servait d'abri à un rebouteux, un demi-fou, que l'on surnommait « l'illuminé » parce qu'il passait pour connaître l'avenir. Le bailli, qui haïssait ce vagabond toléré par charité publique, saisit avec une joie perfide l'occasion qui s'offrait de le jeter dehors. Il envoya donc quelques gens d'armes, pour le faire déguerpir.
Cet incident mit la ville en rumeur, et les badauds s'attroupèrent devant la tour.
et l' « Illuminé » hors de lui, fit alors une prédiction bien singulière.
« Vous me chassez ! cria-t-il. ! ! Mais apprenez que celui qui viendra après moi dans cette tour est envoyé par le diable. il vient pour vous prendre la raison, pour vous rendre FOUS les uns après les autres ... et vous chasser plus ignominieusement que moi si vous ne voulez pas périr tous. »
Marc Herner mûrissait-il d'aussi malicieux projets que le prétendait l' « Illuminé » ? Il est permis d'en douter, car, pour sa part, il ne croyait pas beaucoup aux diableries. Ses raisons d'agir étaient infiniment plus simples. Quelque temps auparavant, de passage à Pimprelune, il avait remarqué une jeune fille dont la beauté et la grâce céleste l'avaient conquis corps et âme. Il vivait dans l'espoir de L'approcher, de la connaître. C'est pourquoi il avait décidé de se fixer dans la ville.
Marc ne tarda donc pas à revenir avec des bagages. Son retour causa une grande émotion parmi les habitants, ce qui lui était parfaitement égal. Dans Pimprelune, un seul être lui importait : la miraculeuse jeune fille qu'il recherchait.
Un heureux hasard allait la placer sur sa route au bout de quelques heures. Le bailli donnait une fête chez lui et avait courtoisement invité le philosophe. Dans les grandes salles où d'harmonieuses danses groupaient les bourgeois et les damoiselles aux robes empesées et multicolores, il LA vit ! Mieux encore ... Le bailli LA lui présenta, très émue et un peu honteuse. Marc Herner apprit qu'elle s'appelait Blanche, qu'elle était orpheline et pupille d'un vieil archiviste.
Pendant toute la soirée, il demeura auprès d'elle. Mais il constata avec peine qu'elle manifestait pour lui une sorte de froideur affectée. Elle paraissait contrainte et Marc sentait le regard de l'archiviste se poser fréquemment sur lui avec hostilité. Le regard de Blanche, lui, ne témoignait rien qu'une grande tristesse, et parfois, une certaine angoisse. Par instants, Marc eût juré qu'elle I'admirait, puis qu'elle le plaignait, comme s'il est été sur le coup d'un grand malheur.
Y avait-il un mystère, ou bien était-ce simplement le résultat des bruits fâcheux qui couraient dans la ville ?
Ce soir-là, une effroyable tourmente de vent s'abattit sur Pimprelune et les habitants, transis de peur, entendirent la voix lugubre de I' « Illuminé » hurler :
« Ah ! Ah ! C'est le diable qui entre dans la ville »
Et à minuit juste, la statue de l'ange, la protectrice tutélaire, tombant du portail de la cathédrale, se brisait net sur les pavés du parvis ! ...
Au milieu des bourrasques de vent, les gens affolés se précipitèrent de toutes parts pour contempler le désastre, et un homme qui voulut toucher aux fragments de la statue DEVINT FOU SUBITEMENT.
Ce fut une belle panique... Les habitants coururent s'enfermer dans leurs maisons. Mais le diable avait partie gagnée et s'en donnait à cœur joie. On vit une forme noire, étrange, fantomatique, ramasser les débris de la statue et les lancer à travers les fenêtres pour fracasser les carreaux des bons bourgeois... Nul n'osait se risquer dans les rues et observer de près cette apparition tintammaresque.
Le lendemain seulement, au jour, les gens sortirent de chez eux, croyant le danger passé. Mais le diable les tenait. A la sortie de la messe, on vit brusquement surgir de trois côtés des hommes pris de folie, les uns faisant des cabrioles, les autres jouant de la trompette ou brandissant des épées. On les maîtrisa à grand'peine. Dans d'autres points de la ville, des cas analogues se produisirent ; les gens devenaient fous : LA PROPHETIE SE REALISAIT.
L'avenir s'ouvrait sous d'assez tristes perspectives pour les habitants de Pimprelune, qui avaient beaucoup rabattu de leur antique fierté, mais qui, par contre, se sentaient pleins d'une furieuse colère contre Marc Herner ...
... Car, en cas de désastre, il faut toujours trouver quelqu'un à qui s'en prendre, et Marc Herner, ayant eu le tort d'arriver le même jour que le diable, risquait fort de payer les pots cassés.
L' « Illuminé » ne manquait pas de parcourir la ville en rappelant à tous sa prédiction, et attisait les haines contre Marc. La nuit revint, sur les terreurs de la ville hallucinée. A peine les ténèbres s'étaient-elles étendues que pif ! paf ! les pierres recommencèrent à pleuvoir, et les gens à devenir fous.
Il fallait en finir. Bientôt, des centaines de petites lanternes couraient dans les rues, convergeant vers le parvis : là, le peuple délibérait, et une poussée de fureur les conduisit vers la « Tour Grise ». On n'y trouva point le philosophes mais par contre les pierres, de nombreuses pierres : les débris de la statue. C'était donc vrai, l'étranger avait envoûté la ville !
Il n'y eut qu'un cri : « A mort ! ». Bientôt, Marc était découvert sur le parvis, il allait être lapidé... Mais au moment où il allait s'effondrer, une forme féminine intervint pour le protéger, et une voix vibrante cria :
« Arrêtez ! Il est innocent ! »
C'était Blanche...
Un instant, la foule s'arrêta, incertaine. Marc Herner eut le temps de se réfugier dans l'église, asile sacré. Là, il se trouvait momentanément à l'abri. Mais cette sécurité ne lui suffisait pas. Injustement accusé, il voulait se justifier, abattre la puissance mauvaise qui s'acharnait contre lui dans l'ombre...
Blanche, aussitôt après sa rapide intervention, s'était perdue au milieu des remous de la foule. Mais Marc avait compris qu'ELLE SAVAIT LA VERITE..., et chose qui lui mettait bien de la joie au cœur, il devinait que cet élan désespéré de la jeune fille était le plus beau des aveux d'amour.
Marc s'enfuit par une sortie dérobée. Audacieusement, au péril de sa vie, il s'en fut par les rues de la ville, Il se glissa dans un petit jardin, près de la maison de Blanche. Ce fut là qu'il la revit. Longuement, il lui parla, il la supplia, mais en vain ; la jeune fille ne voulait rien dire. Elle pleurait en silence, et Marc lisait sa douleur dans ses grands yeux clairs. Enfin, elle murmura :
« Fuyez ! Fuyez la tour ! »
... Ce fut tout ce qu'elle put révéler. Mais Marc Herner, esprit sagace, sentait que le mystère reposait là.
Il pressentait depuis un certain temps une série de manœuvres bizarres, dont la « Tour Grise » devait être l'enjeu. Il se mit donc à l'affût, non loin de sa propre demeure...
Et, vers le soir, par une entrée secrète, donnant au pied des remparts, Marc vit entrer furtivement l' « Illuminé ». Le philosophe comprit qu'il touchait au but...
Il s'élança, rejoignit le misérable sorcier, le força à avouer son secret, la secret de la « Tour Grise »...
Quelques instants plus tard, le bailli et les habitants, assemblés par Marc, apprenaient à leur tour l'étonnante vérité. On connut les souffrances de Blanche, martyrisée par le vieil archiviste avare, après avoir assisté aux préparatifs d'un véritable complot. On put confondre cet archiviste ainsi que l' « Illuminé » et les soi-disant FOUS, qui faisaient tous partie d'une troupe de contrebandiers. Une entrée secrète leur permettait d'introduire leurs denrées dans la ville. Cette entrée était la « Tour Grise ». Il fallait que la tour demeurât vide. Il fallait en expulser le gêneur ! ... Connaissant les superstitions locales, les contrebandiers en avaient usé, poussant l'audace jusqu'à emplir la tour des débris de la statue. Ah ! les pauvres habitants de Pimprelune, qui croyaient leur ville à l'abri du Malin, comme ils avaient naïvement donné dans le piège ! Comme ils avaient été dupes de la mise en scène des simulateurs !...
Marc Herner ne leur en tint pas rigueur. Il savait que les hommes ont toujours été et seront conduits aux pires extrémités à l'aide de grands mots et de fantasmagories.
Mais où la contrainte avait échoué, le dégoût réussit. Marc quitta la ville, sachant que, lorsque le diable est entré quelque part, il n'en sort jamais plus. Il partit bien loin, avec celle qu'il aimait, heureux au fond de cette aventure qui lui avait si vite valu le cœur de Blanche... Depuis, nul érudit n'entendit plus jamais parler de Marc Herner, et ce fut une grande perte pour la philosophie.

Telles sont les grandes lignes du scénario de Jean-Louis Bouquet, qui a donné à Germaine DULAC la matière d'une curieuse et amusante réalisation. Il s'agissait de plonger le spectateur dans un mystère d'un genre inattendu et de l'emporter dans un tourbillon de folie, au milieu des pauvres habitants de Pimprelune. Le metteur en scène s'est donc efforcé de donner à l'action un mouvement brillant, tintammaresque, où chaque péripétie tragique devait pour avoir réflexe une pointe d'ironie, car sur tout le film plane un scepticisme souriant.
Un grand souci de reconstitution a présidé à la mise en scène. Les extérieurs des rues ont été étudiés avec soin et les intérieurs ont été meublés d'après les documents les plus précis. Les costumes de brocart, chatoyants sous les lumières, les pourpoints si seyants et les robes de bure ont été spécialement taillés d'après des modèles authentiques.
L'interprétation offre une cohésion et une homogénéité parfaites. En tête, une vedette particulièrement aimée et appréciée du public, Léon Mathot, qui, après des créations multiples et diverses, a su se renouveler dans un rôle très différent de ses précédentes interprétations. Il a fait de Marc Herner un personnage à la fois sympathique et curieux, attirant et mystérieux, qui prendra le spectateur.
A ses côtés, l'excellent artiste qu'est Albert Mayer a campé une amusante silhouette d'archiviste.
Donnio — l'Illuminé — avait une tâche difficile à vivre un personnage fantastique dans lequel tout en poussant le bizarre à l'extrême il devait tout de même demeurer dans une note vraisemblable ; sa création est saisissante, à la fois terrible et caricaturale.
Jacqueline Blanc, déjà remarquée dans Mandrin, était toute désignée pour incarner la délicate et sensible Blanche dont la fine et frêle silhouette est la note claire de ce film. Elle a incarné avec beaucoup de talent et de vérité tout le charme archaïque et doux d'une vierge médiévale.
Dans les autres rôles, Michèle Clairfont, Vetty et Poujart ont su se rendre dignes des principaux interprètes et complètent très heureusement cet ensemble solide autour duquel vit et grouille une multitude curieuse, bizarre, pittoresque et trépidante. Cette évocation fidèle d'une foule du Moyen-Age avec ses coutumes et ses superstitions ne constituera pas un des moindres intérêts du film, elle en forme en quelque sorte l'atmosphère vivante appelée à souligner plus fortement les lignes principales de l'action.
Impeccablement photographié le Diable dans la ville prendra une place toute particulière dans l'incomparable production des Films de france pour la saison 1924 — 1925.
Reproduction in extenso du texte du dépliant publicitaire « Pathé-Journal » issu des Archives de la Fédération Française des Ciné-Clubs.
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