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Plaidoyer pour l'imagination

Jean-Louis BOUQUET

Mercury, février 1967

Voilà un titre qui, peut-être, va surprendre quelques uns des plus jeunes lecteurs de Mercury. « Quel besoin, se diront-ils, de plaider dans ces colonnes une cause à laquelle chacun de nous est acquis ? »
Aussi bien, le plaidoyer en question veut-il, d'abord et surtout, s'opposer à des ostracismes manifestés ailleurs ; mais il n'est pas mauvais d'alerter, partout où elle se trouve, la « jeunesse lisante », de la prévenir contre certains états d'esprit débilitants, dont elle rencontrera les manifestations tôt ou tard.
Et, puisque parmi les fidèles de Mercury, beaucoup s'intéressent au mouvement littéraire en général, ceux qui (même rétrospectivement, en raison de leur âge) ont quelque peu étudié son évolution et ses courants, au cours des vingt ou trente dernières années, ceux-là voudront bien admettre que je n'invente rien, lorsque je mets en fait que la nature et la notion même du roman, de la nouvelle, du conte (bref, de tout ce qui est récit d'imagination) ont été durement attaquées par certaines « écoles », dont les leaders ont occupé, ou occupent encore, des points stratégiques importants dans la République des Lettres.
Citer des exemples ? Nous nous contenterons d'un seul (un peu plus loin) parce qu'il a beaucoup servi et conserve le prestige d'un vieil étendard. Cela nous épargnera la peine d'égratigner quelques épidermes bien vivants. Ce sont les principes seuls qu'il convient de défendre, lorsqu'ils sont bons... ou d'attaquer, lorsqu'ils sont pernicieux. Or, répétons-le, on a institué une sorte de décri de « l'Imaginative ». Le mal ne s'étend pas simplement sur les pittoresques cantons où fleurissent la Science-Fiction et le Fantastique. Non ! c'est toute la littérature romanesque, même la plus classique, celle de Balzac et de Stendhal, qui se trouve attaquée. De front et de flanc.
De front, par ceux qui prétendent que le goût du roman (ou pour le roman, si l'on préfère) touche à son extrême déclin. A en croire ces nihilistes, depuis que des millions de bouquins entassent leurs histoires, tout a été dit, inventé, repris, rafistolé. Pourquoi apporter de nouvelles briques de papier à une Babel qui ne monte vers rien ? Et les plus hostiles d'entre eux condamnent carrément, par principe, comme s'il s'agissait d'un vice, d'une déviation intellectuelle, ces créations de personnages et de faits purement imaginés.
Ces contempteurs ont souvent invoqué (et voici la citation promise) un propos de Paul Valéry, lequel « se refusait à écrire : La marquise sortit à cinq heures » étant admis, bien entendu, qu'il voulait parler d'une création romanesque.
De flanc, l'imagination subit la poussée d'autres assaillants, qui s'en prennent à ce qu'il est convenu d'appeler l'Art d'écrire et en quoi il faut bien voir — lorsqu'il s'agit de narrer — un aspect technique de la fiction littéraire. Certes, tout le monde serait d'accord pour condamner la rhétorique abusive, l'emphase, l'apparat, les fioritures oiseuses, les recettes de manuels ; mais ce qui se trouve maintenant mis en cause, tourné en dérision, c'est la composition même, c'est l'effort de choix et de clarté ; en somme : le souci que peut prendre un auteur de se faire bien comprendre.
Ici, la critique vient de gens qui, pieusement penchés sur leur for intérieur, conçoivent une admiration abusive pour cet immense capharnaüm qu'est (en chacun de nous) le magasin aux pensées, et dont ils veulent tout sortir en vrac le meilleur comme le pire, au petit bonheur, se refusant à toute tentative de mise en ordre : cela constituerait, dans leur petit paradis privé, une sorte de recommencement du péché originel.
En des temps déjà lointains, surgit un esthète (que, cette fois, je ne nommerai point, mais, ma parole ! ceci n'est pas une blague) un esthète, donc, qui commença à asseoir sa réputation en proclamant urbi et orbi son impuissance à exprimer son propre génie. Selon lui, aucun enchaînement de mots ne parvenait à cerner ses pensées profondes, et il enchaîna beaucoup de mots pour bien décrire la-dite impuissance. Le grincheux Boileau eût conclu : « Soyez plutôt maçon.. ». Or il se trouva maints « gendelettres » pour compatir à un tel malheur, pour presser le désespéré contre leur sein, pour l'exhorter à écrire quand même. Bref, accouchant de quelques bouquins effectivement peu lisibles, le cher homme acquit, non la richesse, certes, mais une certaine notoriété. Eh bien, disons-le tout net, l'esthète en question, avec ses cruels problèmes d'écriture, peut être considéré aujourd'hui comme bien dépassé. (dépassé ! un modernisme que j'admire) Maintenant, les gens « dans le vent » ne s'inquiètent nullement de savoir si les fruits de leurs cogitations sont réellement intelligibles (du moins pour autrui) la plus grande merveille, en l'affaire, est qu'en ces temps très durs pour l'édition, ils trouvent des mécènes qui les publient (« On ne sait jamais, n'est-ce pas ? La Fortune a les yeux bandés ! »)
Il est même advenu que des romanciers réellement doués, probes, « valables » (encore un modernisme savoureux !) ont éprouvé des drames de conscience. Nous voyons les traces de leur trouble en certaines écoles actuelles, celles qui veulent donner le « la ». Le vieux prestige de la fabulation demeure tel que l'on ne peut s'empêcher de choisir — à contre-cœur, semble-t-il — un canevas romanesque, mais c'est comme simple support pour des observations brutes, comme carnet de notes, en somme. Il ne s'agit plus de créer, mais de consigner. L'analyse même est suspecte. L'exercice devient photographique. On dirait de ces vitrines où les collectionneurs alignent côte à côte insectes ou pierres rares. Et encore — nous dit-on — s'agit-il d'efforts en faveur du roman, pour lui redonner une raison d'être, par une véracité d'intentions qui lui vaudrait miséricorde. Ailleurs, sévissent des astucieux avérés, des fabricants, qui se contentent de sujets très rationnellement élucubrés, mais les découpent en cent tronçons qu'ils mélangent comme dominos, puis recollent en grand désordre, pensant ainsi faire accroire que de tels monstres sortent tout droit des ténèbres de la sincérité. Il y a deux ou trois ans, un nouvel auteur, interviewé, et désireux de justifier les bizarreries de son texte, déclarait (en substance) : « Eh quoi ? peut-on continuer à écrire comme toujours ? ». Tels sont les effets de ce qu'un témoin éminent, mais narquois, augure de la N.R.F., dénommait naguère « La Terreur dans les Lettres », en s'attachant surtout, il est vrai, à la Forme. Le Fond se trouve tout aussi bien mis en cause.
Le Fond, en matière romanesque, ce sont les vastes domaines de l'Imagination, les enchantements de la Fiction. Or, si, devant la Fiction, certains affectent de faire la petite bouche, qu'il soit permis à d'autres de s'émerveiller. Il m'est déjà advenu, il y a longtemps (c'était à propos des nouveautés intellectuelles apportées par le cinéma) de remarquer que notre chère vieille humanité s'accoutume trop bien, trop vite, trop aisément aux prodiges. Et voyons si ce n'est pas le cas, pour la fiction considérée à l'état pur. Oui, c'est prodige que, par un travail de l'esprit, on parvienne à des créations imaginaires. Réfléchissons-y : ces créations imaginaires, non seulement l'auteur y prend intérêt, non seulement il arrive parfois à s'en émouvoir, mais encore, par le canal du verbe (ou de l'écriture) il transmet cet intérêt, cette émotion à d'autres personnes, aussi réelles que lui, et fort bien averties du caractère fictif des choses racontées. N'y a-t-il pas là une faculté humaine assez remarquable, peut-être tout à fait éminente, ne serait-ce que par l'infini de ses possibilités ? Même s'il s'agit du conte le plus naïf, n'est-ce pas un phénomène extraordinaire que celui d'un rêve collectif sur un thème précis ? Une action imaginaire se déroule, imagée, orchestrée avec ses courbes et ses nuances individuelles ; elle est dirigée, propagée à travers cent mille caractères imprimés. Eh bien, ces miracles, d'une valeur encore bien plus grande lorsqu'il s'agit d'œuvres supérieures, nul n'a le droit de les récuser. On ne saurait admettre que l'imagination, la Fiction soient rejetées de principe, ou reléguées au rayon des objets futiles, par un diktat de bousilleurs irréfléchis.
D'autant que la Fiction possède des lettres d'ancienneté, qui la présentent comme la nécessaire compagne de toujours. Elle est certes apparue dès l'âge des cavernes. Avant la fin de l'Antiquité, elle se dégageait de la chrysalide du mythe religieux et s'accordait une indépendance laïque. Depuis, elle a tenu sa place dans toutes les sociétés, voire créé des liens entre elles. Sous ses diverses formes, elle apporte à chacun de nous des aliments pour ses rêves. Puisque nous réemployons ce mot, précisons bien que nous parlons des rêves conscients élaborés en état de veille : domaines encore si discrets, mais si fabuleusement riches ! On a parfois parlé de littérature d'évasion, par opposition à une autre où la fable même s'efforce de répudier sa nature. En réalité, il y a toujours évasion. Mais avez-vous entendu dire qu'un changement de notre condition humaine rendait ces excursions inutiles ? Alors, il semble étrange que, tout-à-coup, la Fiction s'entende dénier toute vertu ?
Et si l'on décidait plutôt que ceux qui s'y disent allergiques sont frappés d'une infirmité, telle qu'est physiquement l'atrophie d'un membre ou d'un organe ?
D'aucuns pourraient prétendre que je guerroie contre d'inoffensifs moulins à vent et, pour justifier leur optimisme, alléguer le grand succès actuel des Livres de Poche et autres éditions populaires. Ce serait là un maquillage bien fallacieux des réalités ; car les publications en question ne font guère que rééditer des ouvrages déjà consacrés par des succès d'édition classique ; elles volent brillamment au secours de la victoire et cherchent des profits plus faciles que ceux donnés par la recherche et le lancement de l'inédit.
Et pourtant, l'inédit est nécessaire. On ne peut se contenter d'exploiter perpétuellement des textes déjà connus, sinon la littérature mourrait de consomption en peu d'années. Afin qu'elle demeure chose vivante, il lui faut de perpétuels apports de sang frais. Mais, je le répète, pour les authentiques éditeurs de textes originaux, les temps sont durs. Voilà pourquoi dans l'espoir de découvrir le mouton à cinq pattes et à deux têtes qui, peut-être, rapporterait de l'or, les plus téméraires explorent fiévreusement toute cargaison extraite du dernier bateau. Voilà pourquoi aux vitrines des libraires surgissent tant de foutaises hirsutes, de textes abstrus qui ne font pas grand bien à la cause du roman... du roman lisible !
Cette cause, que nous défendons, n'est pourtant pas (accommodons ici un vers fameux !) celle des feuilletons qui font pleurer Margot, ni celle des inventions grossières et faciles. Nous défendons les droits de l'imagination, mais nous ne sollicitons pas une aveugle mansuétude pour tous ses produits. Il en est beaucoup de vulgaires. Mais jette-t-on l'interdit sur la Peinture, en raison de l'accumulation des croûtes ? Ici comme là, il faut savoir tolérer, car la multiplicité, la compétition sont facteurs utiles.
Ce qu'il faut souhaiter de la « jeunesse lisante » — déjà invoquée — c'est que par ses goûts, ses préférences, ses manifestations, elle restitue un certain rayonnement moral à l'Imaginative en soi ; c'est qu'elle redonne confiance aux littérateurs qui s'y consacrent avec probité, face à la petite mais tapageuse armée des batteurs de casseroles. Puisque, dans cette revue, précisément, nous évoluons à travers les domaines de la « Grande Imagination » (Science-Fiction, Fantastique, Insolite, etc.), je veux croire qu'auprès de ses lecteurs, du moins, la cause que je défends triomphera sans peine.
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