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Conclusion

Jean-Pierre FONTANA & Gérard TEMEY

Mercury, février 1967

          C'est en arrivant à ces dernières pages consacrées à Jean-Louis Bouquet que nous avons pris conscience qu'il restait beaucoup à dire, tant sur l'auteur que sur son œuvre. Son œuvre ? Autant dire qu'elle fut à peine effleurée. La longue période cinématographique, que nous devinons meublée de difficultés, demeure un point d'interrogation, et c'est peut-être au cours de celle-ci que le personnage fascinant de l'auteur s'est modelé. Ce qu'il nous lègue aujourd'hui dans sa littérature toute en profondeur est le fruit de combien d'expériences à travers lesquelles s'est façonnée sa sensibilité ?
          Ainsi, il n'était pas question pour nous de faire découvrir toute une oeuvre — c'eut été d'ailleurs impossible — d'une telle densité. En raison de l'espace, nous avons dû faire un choix, le plus représentatif possible. Mais l'on ne peut raisonnablement réduire Bouquet aux quelques textes présentés ici. Bouquet reste un inconnu, mais combien fascinant.
          Il n'est pas niable que l'œuvre exemplaire de J.L. Bouquet est frappée du sceau bipartite et nervalien de l'Ambivalence. Ambivalence est complexité, union des contraires et contraire de l'ambiguïté. C'est surtout un paradoxe et une réalité essentielle de l'humain. Nous ne parlerons pas de la Forme, en ayant laissé le soin à notre ami J. Chambon (lère Partie), nous nous bornerons à soulever deux questions quant au Fond en nous gardant bien d'apporter une réponse définitive.
          Les textes de J.L. Bouquet sont compréhensibles d'emblée. Mais ce n'est qu'à la relecture qu'ils laissent filtrer une partie de leur quintessence. C'est dire qu'on n'en a jamais fini avec eux ; c'est dire aussi si l'intelligence de la première approche était fallacieuse. On pourrait facilement et définitivement étiqueter un texte comme Alouqa sous les rubriques « Possession » ou « Théâtre Intime » ou encore « Théâtre en Chambre ». La classification est bien anodine. En effet, tout est dit dans ce texte. Avec un art consommé, l'auteur nous fait assister en pleine lumière, à la désagrégation d'une situation bien établie, sans doute insolite mais rationnelle au possible. Nous sommes les spectateurs d'une véritable rupture de niveau. Ce glissement vers l'inéluctable est parfaitement vertigineux comme est vertigineux ce gouffre qui s'ouvre devant nous, abîme ontologique que représentent le changement de rôles, la prise du masque. Le « personnage » investit l'individu, le dévore au point qu'on ne sait plus très bien par qui sont tirées les ficelles de ces automates que sont les hommes. Vertige de l'être ! Puissance du double, jeu des rôles ! Comment un personnage peut-il à la fois incarner sa propre personnalité, un artiste de théâtre, un personnage sur une scène et un personnage historique ? C'est là qu'affleure toute l'épaisseur humaine des contes difficiles et surdéterminés de J.L. Bouquet.
          Ce qui se cache derrière ces masques d'anges ou de démons, c'est, nous le croyons, la peinture d'un Amour impossible. D'Asmodai à Alouqa, d'Assirata à Laurine — qui représente peut-être l'envers du miroir — des Pénitentes à Caacrinolaas, il n'y a que liaisons détériorées, défectueuses, imparfaites, incomplètes. Johanna, Elisabeth-Lucrezia, Geneviève résident toujours loin, prêtes à disparaître, à s'évanouir dans le néant, comme en rêve, insaisissables, impalpables. Ces figures ne renvoient le héros qu'à lui-même. Pure (Laurine, Geneviève) ou impure (Thérèse, Fanny), la femme est vouée à la séparation. L'amour et les rapports les plus obvies se trouvent comme perpétuellement oblitérés. Une immense nostalgie ne couve-t-elle pas derrière cette constante ? L'amour plénier, l'amour fou semble n'être pas possible de fait. C'est pourquoi la magnification de cet amour heureux, impossible, romantique s'avère être une réaction contre le mythe de la féminité dévorante latent dans toute l'œuvre, thème cristallisé en Fanny (Caacrinolaas). Celle-ci est la représentation de la mante religieuse (voir page 80, 1ère Part. note), le support vivant du mythe de Pandore, l'automate féminin garni de rasoirs et destiné à donner la mort aux jeunes gens qu'elle étreint (dans le conte de Sacher-Masoch L'eau de jouvence), la femme-mort (Prevert, Cocteau ...), l'araignée ....
          Ambivalence ? Justement, c'est en présence d'un tel parangon de noirceur (Fanny, compagne énergique, business-woman, au « compte en banque aussi rondelet que sa propre personne ») que l'homme se mue en Minos. Les amants romantiques, eux, pleureront éternellement. Nostalgie, désir de revenir vers le rivage aimé ...., visage aimé. On tourne en rond.
          Cette « belle couleur d'espérance, celle que chacun souhaite rencontrer un jour, mais qu'il ne voit jamais paraître en son propre sentier », J.L. Bouquet l'a-t-i1 jamais rencontrée ? A-t-il jamais pu la saisir ? Un amour de jeunesse jamais assouvi ? Mais c'est Kierkegaard qui disait dans In vino veritas : c'est dans un rapport négatif que la femme rend l'homme productif dans l'idéalité. La vierge est fécondité, rosée, source de vie. Les images la figurent au puits, à la source, à la fontaine. Elle fertilise si elle n'est créatrice. C'est dans la mesure où la muse est inaccessible, présence d'une absence, qu'elle est fécondante. « La femme est une réalité éminemment poétique puisqu'en elle l'homme projette tout ce qu'il ne décide pas d'être. Elle incarne le Rêve, le rêve est pour l'homme la présence la plus intime et la plus étrangère, ce qu'il ne veut pas, ne fait pas, vers quoi il aspire et qui ne saurait être atteint. » et encore « c'est un lieu commun que le mariage tue l'amour. » Simone de Beauvoir — Le deuxième sexe, p.241 et 297.
          Grand Romantique du XXème siècle, J.L. Bouquet est l'homme dont parle Roger Caillois : « Il est dans l'homme toute une nappe d'ombre qui étend son emprise nocturne sur la plupart des réactions de son affectivité comme des démarches de son imagination et avec qui son être ne peut cesser un instant de compter et de débattre. » (Le mythe et l'homme — Les essais, p. 212).
          Si au royaume intérieur de J.L. Bouquet une seule couleur réside, celle des ténèbres, nous nous devons de dire que son reflet, comme projeté en négatif, est d'une clarté éblouissante.
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