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Jean-Louis Bouquet et le Diable dans la ville

Critique

COLLECTIF

Mercury, février 1967

Devant les énormes difficultés que rencontre de nos jours un jeune cinéaste qui veut réaliser son premier film, on a coutume de considérer l'époque du Muet comme un temps merveilleux où il suffisait de frapper à la porte d'un studio pour être engagé sur le champ. Il y a un peu de vrai dans cette image et beaucoup débutèrent en effet ainsi... dans des emplois qu'ils n'avaient pas désiré ! Mais il a par contre été toujours très difficile à un jeune auteur de réussir à concrétiser ses projets, pour peu qu'il y tienne sérieusement et ne veuille pas les « adapter » jusqu'à les rendre méconnaissables.
C'est ainsi que Jean-Louis Bouquet se heurta, dès le début de sa carrière, à de graves obstacles pour faire réaliser ses scénarios fantastiques. A une exception près (La cité foudroyée) en effet, ses autres textes furent repoussés (Voyage dans les astres) ou connurent des « avatars » si nombreux qu'ils en furent totalement défigurés.
Tel fut le cas du Diable dans la ville finalement réalisé en 1924 par Germaine Dulac et dont Mercury a publié le scénario dans son numéro 13-14 (pages 18-24). A peine âgé de 21 ans, Bouquet travaillait à l'adaptation des versions françaises de serials américains lorsqu'il conçut cette histoire sous le titre primitif de La ville des fous. Il alla porter son texte au réalisateur Luitz-Morat qui venait de mettre en scène en 1919 Les gentlemen maudits, film aux résonances fantastiques ayant connu un grand succès. Luitz-Morat « l'accepta d'enthousiasme, puis le remit aux calendes... »
Bouquet ne se découragea pas et il écrivit une nouvelle histoire qui, cette fois, fut réalisée deux ans plus tard par Luitz-Morat, ce fut La cite foudroyée (voir scénario dans Mercury 14 Pages 8 à 17). Entre temps, il était entré à Pathé-cinéromans où il avait fait la connaissance d'Henri Fescourt dont il allait être le monteur pendant près de dix ans. Il lui lut son scénario et Fescourt voulut le filmer à son tour. « Las ! Il y eut une sournoise, mais persistante obstruction de Nalpas (alors directeur artistique de Pathé-Cinéromans). Nalpas aimait bien La ville des fous, mais s'était mis dans la tête que ce n'était pas 'un sujet pour Fescourt'. Un peu plus tard, quand la Société organisa un programme de production annuelle grandiose, il fit acheter les droits de mon scénario, mais le présenta d'abord à Jean Epstein. Ce dernier prit un air affligé pour me dire que ce n'était pas non plus son genre. Il eût voulu un sujet plus franchement tragique, grand-guignolesque. »
Quatrième cinéaste contactée, Germaine Dulac accepta finalement, le projet « mais, durant l'exécution, en fit quelque chose d'assez... personnel, plus en rapport avec les théories qu'elle cogitait qu'avec le véritable esprit de mon sujet ». La réalisatrice fit d'abord subir au film un changement d'époque : « Primitivement, La ville des fous était un sujet moderne, simplement repoussé dans l'éloignement de petites bourgades arriérées (nous avions songé, Fescourt et moi, à un 'tournage' principalement en extérieurs, à St Paul et à Entrevaux », (c'est-à-dire dans l'arrière pays niçois où ils avaient tous deux travaillé en 1919-1920). Bouquet accepta cependant de transposer vers 1840 son aventure pour lui donner une atmosphère bourgeoise très caractéristique des films fantastiques, mais Germaine Dulac se laissa finalement convaincre par son entourage de la placer au XVème siècle. La croyance au surnaturel devenait ainsi plus vraisemblable pour des citoyens du Moyen-Age... mais l'histoire perdait donc beaucoup de sa puissance d'autant plus que le côté « reconstitution historique » étouffait encore le thème fantastique.
« Ni Fescourt ni moi ne reconnûmes à l'écran la farce singulière dont nous avions rêvé ». En effet Germaine Dulac préféra le rythme à l'humour : la description pittoresque des habitants de la ville imaginée par Bouquet fut en effet remplacée par des scènes montrant ces personnages en mouvement perpétuel, la recherche stylistique remplaçant la composition d'atmosphère.
« Pourtant, je ne voudrais aucunement accabler Germaine Dulac, réalisatrice d'esprit extrêmement noble, sympathique, et qui eut à faire face à de grosses difficultés matérielles : au lieu des extérieurs souhaités, elle dut en effet tourner en studio » avec des décors de carton-pâte, achetés au rabais après l'achèvement du premier Miracle des loups (Raymond Bernard). Seule une excellente maquette de Gaston LaVrillier permettait de très belles vues générales.
Enfin l'exploitation fut littéralement sabotée : « il y avait à la tête du circuit PATHE-LUTETIA de malfaisants imbéciles, dont le plus important demanda (j'étais là) pourquoi l'on allait chercher des histoires pareilles, alors qu'il était si facile de satisfaire le public (calicots-midinettes) avec des scénarios sentimentaux ». Le titre, notamment, fut changé, les distributeurs craignant que La ville des fous ne soit pris pour un documentaire... ainsi va l'industrie cinématographique de la conception du projet à la vision du film par les spectateurs. Quant au fantastique, il a toujours été traité en France avec méfiance, voire désinvolture. Jean-Louis Bouquet en fit, voilà plus de quarante ans, la triste expérience.


BIBLIOGRAPHIE — Seul Henri Fescourt dans La foi et les montagnes (Paul Montel, éd. 1959) a évoqué quelques uns des avatars du Diable dans la ville, (pages 298-299) de manière assez détaillée.
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