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“Au fond de tout thème fantastique perce le démoniaque.”

Francis LACASSIN

Fiction, 1978

          Au fond de tout thème fantastique perce le démoniaque.”

          [[]Propos recueillis au magnétophone par Francis LACASSIN. Parus dans Fiction n° 289 en avril 1978. Les mots soulignés (italiques) le sont par BOUQUET qui avait révisé le texte en vue de la publication.]


          Pourquoi avez-vous choisi d'écrire dans le genre fantastique ?

          Si j'étais superstitieux, je dirais que le destin m'y a voué. Je suis né dans une maison — vous pouvez encore la voir au 9 de la rue Fabre-d'Eglantine — une maison neuve à l'époque, mais entièrement d'un Gothique Renaissance. Au-dessus de la porte, il y a encore une sculpture, un plat représentant un magicien rêveur. A l'intérieur, il y avait dans les couloirs un tas de grandes peintures marouflées qui représentaient des scènes de féerie. Depuis on les a enlevées, maïs il reste toujours le magi­cien, avec les petits monstres qui volaient autour. C'était une maison qui possédait une ambiance très mystérieuse. Elle était dans le goût d'une époque qui aimait le style renaissance et les ornements féeriques.
          Il n'y a certes pas eu de choix délibéré mais orientation natu­relle de l'esprit : l'effet tardif des prédilections d'enfance, des impressions reçues pendant l'enfance. L'influence du logis natal, et aussi des albums d'images. Puis après une mise au sommeil d'une vingtaine d'années (la croissance, l'adolescence, les années d'études) la constatation d'un goût renaissant pour le merveil­leux.

          Dans quelles circonstances êtes-vous venu à écrire des sujets fantastiques ?

          Jusqu'en 1928 ou 1930, je “croyais” au cinéma. Je croyais qu'il pouvait devenir une forme d'expression convenable pour mes conceptions.
          Avec le mûrissement de l'esprit, j'ai dû me contraindre à constater que le problème du prix de revient, l'incompréhension de publics trop vastes, rendraient toujours mes “sujets” irréa­lisables. A ce moment-là, j'ai décidé d'aborder la littérature. Mais très longtemps, j'ai tâtonné, brouillonne, fait des gammes.

          Et pourquoi écrire seulement des nouvelles ?

          Le fantastique est un genre où il est difficile de retenir l'inté­rêt et d'établir une longue progression dramatique, sans recou­rir à des surenchères, à des outrances, à des mélanges de thèmes ; toutes choses qui risquent de provoquer la satiété du lecteur. La nouvelle de longueur moyenne permet de créer une atmosphère, de traiter un cas, ou, si l'on préfère, un thème bien déterminé, et de conclure vite.
          Je crois bien qu'il y a peu de romans fantastiques réussis de bout en bout. Peut-être les Elixirs du Diable ? Et encore ! Le Golem, que j'admire beaucoup, a des faiblesses dues à sa lon­gueur.
          Pourtant, j'ai (et depuis longtemps) dans la tête, un long récit : Madame Paradis. Si j'en viens à bout, il sera (pour moi) l'œuvre majeure — mais il est possible qu'il paraisse à certains lecteurs obscur, voire incohérent.

          Votre conception du fantastique ?

          Personnellement, je recherche le fantastique dans l'introduc­tion d'un élément surnaturel (surnaturel pris au sens large). Mais un sujet doit d'abord être — ou sembler — crédible ; même si ensuite le lecteur le range dans la pure fiction. Mon premier souci est donc de choisir un milieu, un décor, des personnages (excentriques peut-être, mais...) ayant des aspects, des traits qui rendent leur emploi vraisemblable. C'est d'ail­leurs, pour moi, une nécessité que de travailler dans cet univers bien déterminé, d'y croire momentanément. Lorsque la vraisem­blance est créée, alors la percée, la crevée de l'irrationnel pro­duit un effet plus vif. Mais j'ai bien dit que c'est là ma méthode personnelle. Le fantastique est un royaume très vaste. Je puis moi-même évoluer, me diriger vers d'autres provinces.

          Le fantastique suppose-t-il un appel à l'horreur ou à la beauté ?

          Le mot “horreur” est bien gros. Il est évident que cette percée de l'irrationnel peut, doit déterminer un malaise chez le lecteur de bonne foi. A remarquer que, dans le fantastique, la mort est souvent sous-jacente. Que le lecteur soit un peu conta­miné par la terreur vague qui assaille les héros, devant un péril inexplicable, c'est admissible. Mais il y aurait abus à rechercher l'horreur pour l'horreur. Qu'il s'agisse alors de fan­tastique ou de toute autre fiction, on tombe dans le “grand guignol” qui ne relève pas d'un art raffiné. Edgar Poë a été un maître dans le dosage de l'horreur. Mais il a laissé après lui de tristes séquelles. La beauté peut voisiner avec l'horreur et la terreur. Dans la tragédie classique, grecque comme française, et dans les grands mythes, pourtant terrifiants, la beauté for­melle est toujours présente. Ce qu'ont fort bien compris des générations de peintres illustres. Revenons à Edgar Poë. Un exemple : est-ce que l'horreur mystique, dans Ligeia, n'irradie pas à partir de la beauté formelle ? Beauté des deux héroïnes, majesté hiératique du décor, éclat du style même.

          Voyez-vous un rapport entre le fantastique et la psychana­lyse ?

          Tout récit fantastique relève de la psychanalyse, si l'on se mêle de rechercher les “nécessités intérieures” de l'auteur (pour reprendre cette expression si employée).
          Le “fantastique” est naturellement un domaine d'élection pour les psychanalystes. Plus une affabulation est merveilleuse, invraisemblable même, plus elle suppose des racines profondes dans le subconscient ou même dans le conscient. Voyez à ce sujet mon épigraphe de Aux portes des Ténèbres qui propose une comparaison avec l'algèbre.
          Toutefois, je ne suis pas du tout un adepte inconditionnel des concepts freudiens, ni surtout des méthodes freudiennes. Le mérite de Freud est d'avoir parlé haut et net sur des sujets jusqu'alors tabous. Mais de là à épouser tous ses points de vue... !
          D'ailleurs, la réaction Jungienne est maintenant un fait notoire et il y en aura sans doute d'autres ?
          Le terme Psychanalyse ne doit donc être retenu que dans son sens large.

          Y a-t-il un lien entre votre œuvre et votre affectivité person­nelle ?

          Il doit bien y en avoir un, et même plusieurs. Mais je ne crois pas qu'il soit aisé, ni même opportun, de traiter de telles ques­tions en quelques lignes et quelques instants.
          Peut-être, si j'ai le temps de tout écrire ce que j'ai en tête, un certain ouvrage en gestation, Maman des Nuits, me permet­tra de libérer certaines idées. Et encore, le ferai-je dans un sens littéraire.
          Je suis tout à fait contre la dissection et la vivisection des auteurs. Qu'il y ait en tout ouvrage des traits intéressants pour le psychanalyste, voire le psychiatre, c'est possible. Mais l'abus conduit à ce curieux choc en retour : autrefois, c'était à cause d'une œuvre achevée, brillante, incontestable en soi (El Desdichado, Aurélia, ou... Le Bateau Ivre) que l'on était amené à se pencher sur l'auteur.
          Aujourd'hui, c'est parce qu'un énergumène épileptique crie, se contorsionne et bave que l'on va rechercher des “valeurs” dans ses œuvres larvaires et abstruses. En cela je suis, je le répète, tout à fait contre l'esprit de l'époque.
          Ce qui compte, c'est l'œuvre, si elle est valable, et dans son message général.

          On dit que le fantastique assume auprès des incroyants la fonction que la religion remplit auprès des croyants. Etes-vous croyant ?

          Oui. Mais il s'agit d'une croyance... indécise, fluctuante, un peu lâche devant l'épouvantable rigueur des postulats de salut. Je me ressens suffisamment libéré par une culture éclectique pour ne pouvoir non plus admettre tous ces postulats sans broncher.
          En tout cas, je suis acquis, héréditairement peut-être, à ce que j'appellerai en vrac les concepts de l'Occident, même s'ils ont leurs insuffisances. Je suis braqué contre la maladie moderne qui est le syncrétisme, la bouillabaisse de toutes les religions ; contre le bric-à-brac extrême-oriental qui ravit des gens tout à fait incapables de dire quelque chose de personnel et de valable sur l'ésotérisme égypto-assyro-grec, la kabbale juive, le mysti­cisme chrétien qui sont, selon moi, les frontières naturelles de la spiritualité d'Occident.

          Vous reconnaissez-vous un thème de prédilection, qu'on pourrait retrouver à la base de plusieurs de vos histoires ?

          Oui. Plusieurs d'entre elles obéissent à une idée directrice commune : celle de l'auto-envoûtement que double toujours celle de l'obsession (ou de la possession) démoniaque. Envoûtement n'est pas le mot juste, mais il est plus puissant qu'ensorcel­lement.
          On retrouve cette idée dans les quatre nouvelles qui compo­sent le Visage de feu : Alastor (Gilbert Maufrond), Assirata, Alouqa (l'ex-medium Morgan), Asmodaï... Idée présente égale­ment dans les filles de la nuit : ici, c'est vraiment l'envoûtement au sens propre.
          A noter aussi que L'étrange Madame Enfant est un récit vraiment fondé sur l'un des deux cas d'envoûtement (ou ensor­cellement) au sens littéral du terme, que j'ai pu observer dans la vie. Tous les deux terminés par la mort d'un homme, après une manœuvre fondée sur la magie, et où les coupables (une femme dans chaque cas) n'avaient peut-être voulu se livrer qu'à une plaisanterie lourde.

          Alastor, Asmodai, Assirata sont des noms de démons, et vous en employez d'autres : Caacrinolaas, Naasna. Pourquoi le démon apparaît-il si souvent, et masqué, dans votre œuvre ?

          Parce qu'un fond de mystique occidentale me contraint à faire entrer mes propres thèmes dans le système de nos croyances traditionnelles. Selon la tradition judéo-chrétienne, tout ce qui n'est pas d'ordre divin est démoniaque, n'en déplaise à Sinistrari d'Ameno. Il n'est pas impossible de parler de fées, de stryges, de génies, d'esprits, de follets, de gnomes, de monstres, de fan­tômes et vampires. Mais ils doivent nécessairement appartenir soit au plan divin soit au plan démoniaque. S'ils nous sollicitent, c'est pour notre bien ou notre mal. Mais si c'est pour notre mal, autant en voir tout de suite la nature funeste, démoniaque.
          Donc au fond de tout thème fantastique (étant donné qu'il est indécent de mettre Dieu en œuvre) le démoniaque perce nécessairement.
          Maintenant pourquoi masqué ? Je ne comprends pas. Il y a là une mise au point à faire sur la nature même, le concept du ou des démons.
          Il est malaisé de définir (d'un point de vue, mettons : théolo­gique) la nature même du démon, ou, mieux, des démons. Mais je voudrais préciser ce point qu'un récit romanesque étant for­cément un jeu (même si l'on part d'une réminiscence, d'un fait Elus ou moins légendaire, et transposé), ce que vous appelez les “masques”, ce sont pour moi les marques, les sceaux par lesquels il m'a plu de caractériser telle ou telle action. Relisez ma courte préface, “Liminaire”, du Visage de feu.
          Dans les actions ainsi narrées, il faut admettre comme règle de jeu que les démons se sont complus à marquer de leur sceau, d'un certain symbole qui est le leur, telles que leurs manifestations (le visage ardent dans Alastor, le chien de Caacrinolaas, etc.). Dans cette ostentation, il n'y a pas usage d'un masque. Ils font tomber le masque, ils signent en se révé­lant pendant une seconde sous leur aspect traditionnel.
          Le mot masque ne me paraît pas non plus convenir lorsque la “puissance”, l'esprit démoniaque, si vous préférez, s'empare (comme il est dit dans Alouqa) d'un peu de matière, d'une simple charogne, pour atteindre le monde des formes, ou s'il flotte autour de l'obsédé de telle sorte qu'une sorte de “double” maléfique devient fugitivement visible (Le Piège aux âmes et, dans Les filles de la nuit, le double du “modeleur”) ; ou bien encore, s'il se manifeste, peut-être par une simple coulée d'ima­ges, d'images fallacieuses ou même insanes (Assirata ou Le miroir enchanté et surtout Les pénitentes de la Merci ; et c'est peut-être là l'aspect le plus raffiné de l'action démoniaque).
          Mais j'insiste encore : c'est là une règle de jeu, proposée par l'auteur, une “algèbre” qui caractérise ma conception du fan­tastique, et basée sur ce postulat traditionnel : le démon, tout en ayant une existence propre, peut pénétrer l'humain, s'y incor­porer, ou l'obséder du dehors, etc.

          Le fantastique est souvent considéré comme un genre appar­tenant au passé. Croyez-vous à la possibilité d'un renouvel­lement moderne ?

          Il faudrait auparavant répondre à une autre réflexion, que vous n'avez pas faite, mais qui se trouve sous-jacente dans votre question. Je vous répondrai en évoquant Kafka. Mais ce n'est pas moderne, le meilleur terme c'est actuel. Le succès de Kafka (très légitime) vient de ce qu'il répond à des inquiétudes très particulières à l'actualité (sociale, métaphysique, etc.). Mais beaucoup de personnes voudraient croire que le fantastique basé sur les thèmes traditionnels est... dépassé, anachronique.
          Libre à elles ! Mais libre à d'autres de croire à la pérennité de ces thèmes. (Voyez le petit laïus fait par Mme Bessis sur la couverture de Aux portes des Ténèbres, ou celui de Fic­tion n° 17, avril 55, pour Caacrinolaas). Il peut y avoir quelque chose de “moderne” à souligner la permanence des postulats mystiques “au milieu des rouages de la société et de la pensée” actuelles. C'est cette intégration que j'ai recher­chée. (D'ailleurs, vous savez bien que toute une fraction de la société pensante “croit” bien au-delà des affabulations litté­raires.)
          Entre nous, je puis vous citer un grand modèle, qui ne passe généralement pas pour un auteur “fantastique” (insolite seu­lement), et qui a écrit une magnifique nouvelle fantastique à 100 [%] : Jouhandeau, avec Astaroth. Il y a là une action démo­niaque admirablement traitée, et en clair. Et personne n'irait penser que Marcel Jouhandeau n'est pas “moderne” !
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