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Rendez-vous avec le démon

Jean-Louis BOUQUET

Mercury, février 1967

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PERSONNAGES

BERNARD Gentleman-farmer. Doit donner l'impression d'un homme dans toute la force de l'âge. Une voix puissante, avec ordinairement de la rondeur, de la bonhomie, mais susceptible de prendre aisément de l'autorité, un caractère dramatique.

GUY  Cousin de Bernard. Voix plus pâle, un peu plus jeune aussi, pouvant traduire un caractère faible, inquiet.

FLORENCE Femme de Bernard. Jeune, ardente, nerveuse — aisément trop nerveuse ! — ayant à graduer une montée dans l'angoisse.

LA GARAUDE Vieille paysanne morvandelle.

LA SARPENTE Jeune paysanne morvandelle. Voix jeune, mais basse, en contralto.


Au début, sonnerie d'une horloge à carillon dit « Westminster ». Cette sonnerie, que l'on réentendra à plusieurs reprises, servira aussi bien à marquer l'écoulement du temps qu'à fixer une impression d'intérieur confortable et tranquille.
Ici, le carillon doit sonner les trois quarts d'une heure.
En même temps, à quelque distance...

BERNARD, appelle du dehors.
Florence !... (plus rapproché) Florence !...

FLORENCE, toute proche du micro.
Je suis là.
Les pas de Bernard, sur un parquet, vont croissant, puis...

BERNARD, jovial.
Eh bien, ma chère, ça y est ! Nous avons rendez-vous avec le diable. Ce soir-même ! (changement de ton) Ah ! tu étais là, Guy ? Bonjour !

GUY
Bonjour, Bernard !

BERNARD
Je disais donc : ce soir même, la Garaude — vous savez : la rebouteuse de la Maison du Loup...

FLORENCE, avec vivacité.
Comment ? Tu continues à parler à cette horrible femme ?

BERNARD, bonhomme.
Quelle rancune tenace ! Tu ne veux pas oublier ce malheureux incident ? Pourtant, voyons, nous sommes tous ici, sur nos jambes...

FLORENCE
Je te trouve bien bon ! Ta Garaude a, quand même, failli nous empoisonner avec ses mauvais champignons.

BERNARD
Eh bien, moi qui puis me vanter d'avoir été le plus malade de nous trois, je te réponds : « L'a-t-elle fait exprès, la pauvre vieille ? » Bref, elle est venue me relancer, tout-à-l'heure. Elle sait combien je m'intéresse aux curiosités, aux histoires fantastiques du Morvan. Elle m'a dit que la fameuse Sarpente rôdait dans les environs, et qu'elle pouvait l'amener.

GUY
La Sarpente ? Celle dont les gens du bourg content des choses si étranges ?

BERNARD
Oui, la petite vagabonde que, depuis longtemps, je grille d'envie de connaître ! Après tout ce que j'ai entendu à son propos...

GUY
Elle est un peu folle à ce qu'il paraît.

BERNARD
Sa mère était, comme la Garaude, une guérisseuse, qui vivait au cœur de la forêt de Chevreuse, et qui a péri dans l'incendie de sa cabane. La petite a assisté à cette mort affreuse : son esprit en est resté un peu timbré. Elle court les grand' routes où elle mendie. Elle divague aussi... dans les sentiers très obscurs de la vieille sorcellerie paysanne ; elle s'y trouve initiée depuis l'enfance.

GUY
La sorcellerie ? Oh, oh !

BERNARD
Le mot n'est pas trop gros. D'après ce que j'en sais, la Sarpente est une sorcière authentique, digne des temps anciens. Et jeune, avec ça ! Une gosse de vingt ans ! Sur le pas des portes, pour quelques sous, elle marmonne des incantations, elle place de petits nœuds de laine vierge qui protègent une maison... à moins que ce ne soit le contraire !... car elle travaille aussi bien pour le compte d'un voisin mal intentionné. Elle peut, d'ailleurs, faire beaucoup mieux.

GUY
Voyons, Bernard ! Les morvandiaux, au fond de leurs bois, et dans leurs creux de montagnes, sont des gens arriérés, d'accord ! (avec doute) Mais enfin, qu'ils croient encore à toutes les vieilles blagues...

BERNARD
Oh ! Ils se donnent maintenant des airs sceptiques ; ils font les esprits forts. Tout cela n'empêche pas que l'on consulte le sorcier — disons : le guérisseur ! — plus aisément que le médecin ou le vétérinaire.

GUY
Par ladrerie ! Parce qu'il prend moins d'argent.

BERNARD
Parce qu'on a confiance, aussi ! Tenez, la vieille Garaude, dont je vous parlais justement...

FLORENCE, avec humeur.
Elle est ignoble, avec son regard en dessous. C'est une créature qui doit faire le mal pour le mal, par plaisir.

BERNARD, rondement.
Autrement dit, elle m'aurait volontairement vendu des champignons vénéneux...

FLORENCE
J'ai l'impression qu'elle me hait. Peut-être ai-je eu le tort d'être trop distante avec elle, de ne répondre que du bout des lèvres à ses « bonjour » quand, par malheur, je la croisais dans les chemins.

BERNARD
Imaginations que tout cela ! Je suis du pays, hein ? Je connais la vieille depuis toujours. Ce n'est pas une mauvaise femme. Elle aussi soigne les bestiaux... et les gens ! Elle « rengône », comme on dit, les membres foulés. Elle cueille des herbes pour composer les baumes...

GUY
Si elles sont aussi efficaces que ses champignons !

BERNARD
Tu t'y mets, à ton tour ?

GUY
Bref, ta Garaude doit te faire connaître la jeune Sarpente ?

BERNARD
... doit « nous » faire connaître... ! Car j'espère bien que vous éprouverez, comme moi, le désir d'approcher une aussi curieuse personne.

FLORENCE
Mon ami, je comprends que des telles gens t'intéressent, puisque tu travailles à ce gros ouvrage sur les traditions du Morvan ! Mais quant à moi, je ne ferais pas trente pas pour la voir, ta magicienne.

BERNARD
Tu n'auras pas à les faire. Elle viendra ici.

FLORENCE, dégoûtée.
Ici, dans la maison ? Avec la vieille ?

BERNARD, imperturbable.
Pas dans notre hall, bien sûr ! Mais là, dans la grange, que la Garaude trouve suffisamment propice. Elle aurait préféré opérer dans sa vieille chaumine ; mais enfin je l'ai décidée...

FLORENCE
Opérer ? De quoi s'agit-il, s'il te plait ?

BERNARD
Je te l'ai dit en arrivant : ni plus ni moins que de nous faire connaître le diable.

GUY, moqueur.
Ca alors ! (Il rit)

BERNARD
N'est-ce pas merveilleux ? A notre époque, assister à une évocation magique, tentée par deux sorcières !...

GUY
... par deux farceuses, qui vont extraire à bon compte un gros billet de ton portefeuille ! Tu n'espères tout de même pas voir se produire le moindre fait surnaturel ?

BERNARD
Je m'estimerai grandement satisfait d'être le témoin d'une cérémonie pittoresque, et de pouvoir contempler les survivances authentiques d'un autre âge. Quant à la manière dont usent ces femmes pour faire comparaître l'Esprit du Mal, j'en ai déjà une petite idée, mais... je préfère vous laisser la surprise.

FLORENCE, sans le moindre enthousiasme.
Tu y tiens !

BERNARD
Ce sera passionnant, je te l'assure ! Il faut que j'aille donner des ordres à Eugène, pour que, ce soir, tout le centre de la grange soit bien dégagé. Il y aura des lumignons, des cierges...

Bernard s'éloigne. On entend décroître le bruit de ses pas.

GUY, après un court silence.
Eh bien, Florence. Te voici toute pensive.

FLORENCE
Que prépare-t-il ?

GUY
Qui ? Ton mari ? Il vient de nous l'expliquer : un divertissement diabolique, pour grands enfants !

FLORENCE
Tu es par trop naïf, mon pauvre Guy ! Cet homme machine quelque chose... contre nous !

GUY
Et quoi donc ?

FLORENCE
Oh ! je ne fais que pressentir... mais je suis sûre de ne pas me tromper.

GUY, tendre.
Florence ! Quel travail insensé, dans cette petite tête chérie !

FLORENCE
Je te dis, je te répète qu'il sait ! qu'il sait tout !

GUY
Que nous nous aimons ?
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