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Critiques de La cité foudroyée

COLLECTIF

Mercury, mars 2002

par Jean Leclerc
Haine : un ingénieur déçu, tourmenté, révolté l'écrit : il veut détruire Paris.
Amour : mais il contemple encore la photographie d'une jeune femme.
Amour puissance quatre : à la même heure, un chanteur d'opéra, un champion de boxe et un financier contemplent la même photographie.
Ils sont cousins et prétendants à la main de la charmante demoiselle.
Le thème de ces quatre gentlemen courtisant la même jeune fille aurait pu donner une histoire touchante genre Ces dames au chapeau vert ou Les contes des veillées des chaumières. Non ! bien servi par le metteur en scène Luitz-Morat, comme celui-ci fut bien servi par le scénario de Jean-Louis Bouquet, nous nous trouvons devant une comédie sentimentale charmante, quelque peu grave.
Les occupations différentes des cousins permettent quatre intrusions dans les mondes de la science, de l'art, du sport et des affaires. Quatre croquis de vie 1924, avec un peu de mise en boite comme il se doit pour celle du chanteur d'opéra, car voilà bien un genre d'art que nos générations trouvent suranné, dérisoire, caduc.
Mais l'ingénieur travaille derechef à sa destruction de Paris. Se rendre maître des nappes électriques de la haute atmosphère, diriger, faire tomber la foudre, foudroyer la capitale, voilà ce qui le préoccupe et le fait agir avec un mystérieux inconnu près de chutes d'eau puissantes, près de colossales machines.
Il n'est pas facile d'unir dans une œuvre, qu'elle soit livre, pièce de théâtre ou film, la comédie et la tragédie ! Ici, habileté du scénariste ou du metteur en scène, ou plutôt des deux à la fois, remarquablement unis, nous vivons une comédie et un drame parfaitement assemblés et amalgamés, et les spectateurs passent de l'amour à la haine, ou vice-versa, sans sourciller.
Pour la destruction de la grande ville, les scènes ont été tournées dans les quartiers de Paris même, notamment celui de la tour d'Eiffel, ce qui n'était pas commun à l'époque et nous donne des tranches de vie parisienne dans l'affolement et la panique des citoyens de l'après première guerre et au milieu de la destruction et de la chute, on ne peut plus réaliste, des immeubles et des monuments.
Un secret ne vaut que par le charme de son mystère. Révéler un secret est un grand crime car c'est tuer le mystère et le mystère est la parure de l'imagination et de la rêverie. Aussi, je ne vous révélerai pas la fin de l'histoire, terriblement astucieuse.
La photographie du film était soignée : les scènes de campagne baignent dans des contre-jours, des halos lumineux qui font dire que les images n'ont pas vieilli, mérite rare. Les scènes de destruction, à l'opposé, sont sèches et terrifiantes comme il se doit.
Mais il faut toujours pour un ancien film songer à deux jugements :
Que vaut-il maintenant ?
Que valait-il à son époque ?
Maintenant, et nous l'avons revu, tout un groupe, à la Cinémathèque de la rue d'Ulm, le 28 mars 1966, c'est pour n'importe quel spectateur une oeuvre distrayante et impressionnante à la fois. Les hommes de métier y reconnaissent l'originalité et l'ingénieux agencement de l'histoire, l'habileté du scénariste (un jeune homme à l'époque) et du metteur en scène. Tout le monde est surpris de la révélation finale qu'il ne faut pas dévoiler.
Et en 1925, je me souviens combien, à un groupe de très jeunes gens, nous fûmes emballés ! Voilà qui sortait de l'ordinaire de l'époque, voilà qui nous fit rêver et discuter. Oui, c'était un très bon film, une bonne œuvre surplombant de cent coudées des centaines de films des deux continents, qui étaient tellement quelconques que toutes traces et tous titres en ont péri.
En conclusion, La cité foudroyée : un film encore bien intéressant à voir et qui, à son heure, était d'une classe supérieure.

J.L.

par jean streff
« Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire »
(Molière, Tartuffe, acte IV, sc.Vl)
Descendant d'Orgon qui, témoin aveugle de la perfidie de Tartuffe, ne sait que vanter sa noblesse d'âme, le spectateur des années 25 ne découvrira qu'à la dernière bobine qu'il a été dupé depuis la première image (gros plan d'une main écrivant :« ceci est ma confession : je suis le plus grand criminel de tous les temps... ») de La cite foudroyée, le chef-d'œuvre réalisé par Luitz-Morat d'après un scénario de Jean-Louis Bouquet. Et sa stupeur ne sera pas feinte puisqu'Alain Resnais avoue s'être adonné, plus de cent fois, au plaisir d'observer « la réaction des spectateurs au moment où est révélé que les deux tiers du film se sont déroulés dans la tête du héros. »
Le 30 octobre 1938, l' « Hallowen day », Orson Welles, alors inconnu, inaugura aux Etats-Unis, une expérience, reprise en France après la guerre par Jean Nocher, aussi étrange qu'instructive. A 20 heures, il présenta à la C.B.S., avec sa troupe du Mercury Theater, une adaptation radiophonique de La guerre des mondes d'un autre WELLS, et ce, sous la forme d'une réalité vécue. Un speaker, faisant sienne la formule de Mérimée : « Tout gros mensonge a besoin d'un détail bien circonstancié, moyennant quoi il passe », annonça, après quelque prélude de conditionnement, la découverte d'un objet de forme cylindrique atteignant les trente mètres de diamètre dans le voisinage de Grover's Mill, New Jersey, à 22 miles de Fanton. Bientôt, une équipe technique, envoyée sur place, était anéantie par d'horribles créatures sorties de la « chose ». Le « gag » prit très vite de gigantesques proportions puisqu'une demi-heure après le début de l'émission, c'était l'exode sur les routes, les communications coupées, la panique...
L'idée sur laquelle est construite le film de Morat ressort du même principe. Le héros y écrit un roman sous forme de confession ; la première image, déjà citée, montrant les premières lignes du manuscrit. Le « JE » est un maître-chanteur qui inonde Paris de missives menaçantes dans lesquelles, se disant « maître de la foudre » il exige la soumission sans réserve de la capitale, sous peine de quoi, à une heure fixée par lui, le feu du ciel s'abattra en divers points de la ville, entraînant ruines et désolations. La menace occupe vite la première page des journaux. Les autorités ne savent que penser. Les habitants s'affolent. Finalement, le savant fou, dont le pouvoir est réel, n'obtenant pas satisfaction, détruira Paris. Or cette affabulation, qui se situe dans l'imagination du héros, Richard Gallée, nous est montrée en images, s'imbriquant de telle façon dans la véritable histoire du filme à laquelle, pour mieux nous tromper, elle emprunte quelques personnages (l'éditeur se métamorphosant en homme mystérieux et malsain) que, pas un seul instant, nous ne pouvons deviner qu'il ne s'agit que d'un banal ( ?) roman de SF.
Le spectateur, tout comme l'auditeur américain, est berné. Il voit en Richard le fou malfaisant ; il croit en l'écroulement apocalyptique de la Tour Eiffel ; et il devra attendre « les cinq dernières minutes » (parution du livre) pour comprendre. Bien sûr, la comparaison, puisqu'il s'agit ici de cinéma, donc à priori d'une affabulation, pour être juste, doit tenir compte du scandale (au sens kierkegaardien) qui sépare la radio du cinéma ; l'une étant normalement spécialisée dans le vrai, l'autre dans le faux. Ce qui fait que le spectateur, à l'encontre de l'auditeur, ne se lève pas, horrifié ; mais, au second degré, leur réaction (croire) est la même.
Voici donc exposé le thème (faire passer pour réel une intrigue imaginaire), inédit à l'époque du film. Ce qui est extraordinaire, c'est d'avoir créé, au milieu d'un scénario, donc de quelque chose de faux, un second scénario, qui semble vrai (c'est à dire vrai dans le cadre faux du premier), mais qui finalement est doublement faux. Il est certain que si le roman avait été publié, il y aurait eu là une excellente idée publicitaire. Reste à savoir ce que vaut le film par rapport au spectateur de 1966, habitué au flash-back, aux rêves à peine soulignés d'un flou ou d'une surexposition. Je lui souhaite d'être assez naïf pour se laisser prendre, car grande sera sa récompense.
Sans doute, la réalisation a beaucoup vieillie. Les panneaux, les gentils trucages, le jeu des acteurs font sourire. Mais le scénario de Bouquet demeure tout aussi extravagant qu'il l'apparut à l'époque.
Je m'aperçois que, parlant d'une œuvre à laquelle devrait être décernée la palme d'or du cinéma fantastique, je n'ai pas écrit une seule fois cet adjectif à son sujet. Cela tient au fait que, ni l'histoire :
« Une jeune et charmante demoiselle, Huguette de Vrécourt (Mlle Jeanne Maguenat), pour sauver son père de la ruine, consent à épouser celui de ses quatre cousins qui lui apportera la fortune. L'un est un ténor sans voix ; l'autre un boxeur sans »punch« ; le troisième un boursier sans scrupule (qui n'hésitera pas à accentuer la déchéance du pauvre père d'Huguette pour sortir vainqueur de la lutte) ; et le dernier, Richard (M. Daniel Mendaille) riche des préférences de l'héroïne en jeu, un ingénieur, dont les découvertes scientifiques n'ont soulevé qu'une muette indifférence.
Un délai est fixée au terme duquel chacun devra présenter ses atouts. Alors, pendant que les trois autres quittent la maison du papa, emportant avec eux une forte dose d'énergie et d'exaltation, Richard, lui, reste. Il est désespéré, sûr de sa défaite. Puis, de jour en jour, la fièvre semble le gagner. Son comportement, de plus en plus bizarre, inquiète la douce Huguette. Un moment elle pourra le croire devenu fou.
Alors il lui dévoilera les raisons de son silence, et l'emmènera, par la main, chez un voisin, important éditeur, pour lui montrer les premiers exemplaires de son roman la cité foudroyée dont une feuille manuscrite, envolée par un heureux hasard, se cachant sous l'aspect d'un courant d'air, de la chambre de Richard, est venue atterrir dans le jardin de l'éditeur en question, et l'a à ce point enthousiasmé qu'il l'a fait imprimer au fur et à mesure que l'auteur l'écrivait. C'est la gloire, la fortune, le bonheur pour Huguette et Richard, à qui sera même offert l'ultime satisfaction de mettre le cousin-boursier à la porte, à coups-de-pied dans les fesses. «
ni la réalisation (j'entends la mise en scène, le cadrage, la direction des acteurs, les images — par exemple le western de Roy Baker, Le cavalier noir, est fantastique dans sa réalisation plastique — ) ne sont fantastiques, Mais c'est l'idée originale, non pas de l'histoire, mais du film, soit dans sa construction, visant à tromper le spectateur, qui appartient au domaine du merveilleux. C'est dire que le film est d'emblée fantastique, dans sa conception première.
Et puis il y a le montage, plus important ici que nulle part ailleurs. Bouquet, qui avait déjà été monteur sur deux réalisations d'Henri Fescourt (Rouletabille chez les bohémiens — dix épisodes — 1922 et Mandrin — huit épisodes — 1923) et qui continuera par la suite à exercer ce métier, en connaissait toutes les ressources.
Il les mit au service de son inépuisable imagination, imagination qui, à force d'être amputée par quelque producteur hermétique, se dégoûtera du cinéma. A partir de 1950, Bouquet se consacrera exclusivement à la littérature.
Puissent ces quelques lignes rendre hommage au scénariste méconnu de La cité foudroyée qui, souhaitons-le, nous guidera encore au travers des méandres oniriques d'un insondable univers intérieur.
J.S.
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