Site clair (Changer
 
  Base de données  
 
  Base d'articles  
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Arthur Bernède et Belphegor

Jean-Pierre BOUYXOU

Mercury N°4, mars 2002

 ARTHUR BERNEDE ET BELPHEGOR

 


          Savez-vous QUI est ce mystérieux bandit au visage recouvert d'une cagoule qui signe d'un « Z » ses crimes monstrueux ? Mais c'est Zigomar ! Zigomar, né de l'imagination de Léon Sazie. Et cet autre, ce « poète du crime », qui emprunte la personnalité de ses victimes ? Vous l'avez deviné, c'est Fantômas...
          Sanglants et fascinants héros, aujourd'hui bien injustement méprisés (quand ils ne sont pas tout simplement oubliés), qui firent frémir des milliers de lecteurs il y a quelques dizaines d'années...
          Lisez donc, et sans honte, les vieux bouquins Tallandier ou Fayard. Vous y découvrirez un univers étrange, émouvant ; des êtres sublimes, mystérieux, envoûtants ... tout un monde poétique. Laissez ricaner les imbéciles, et comprenez enfin que « la poésie, c'est aussi autre chose que les fleurs et les petits z'oiseaux ! » ; pénétrez dans l'univers parfois « maldororien » de la littérature populaire-du début de ce siècle...
          De nombreux auteurs populaires eurent du talent, quelques-uns du génie. Il en est un que redécouvre, et c'est justice, le public. Il s'agit d'Arthur Bernède 1.
          A.Bernède ne fut jamais, à vrai dire, complètement oublié ; en effet, il était resté relativement célèbre grâce à ses collaborations aux films de Feuillade. Pour bon nombre de cinéphiles, Bernède était — mais était uniquement- l'auteur du scénario de JUDEX 2. C'est dire que cette « gloire » d'Arthur Bernède fut pire encore, peut-être, qu'un oubli total. Chacun s'octroyait le droit de le juger, tout en ignorant pratiquement tout de son oeuvre. Il est par exemple incroyable qu'un homme de la valeur de Franju ait pu déclarer : « C'est illisible, Bernède. C'est moralisateur.( ... ) C'est raciste, Bernède. » 3. Seule, une méconnaissance totale d'un homme et d'une œuvre peut expliquer de tels propos. Tout au plus, Bernède était-il semblable à Feuillade qui, conformiste dans la vie, projetait son anticonformisme dans son œuvre ainsi que l'a fait remarquer Francis Lacassin 4.
          Mais parlons un peu de Bernède, et rappelons brièvement ce que fut sa vie. Naissance à Redon le 5 janvier 1871 ; enfance chez les Sudistes ; fins d'études à Paris : latin, grec ; conservatoire de musique (classe de Fauré) ; premier livret « Sapho » 5. C'est là le début d'une œuvre considérable.12 livrets d'opéra-comique, diverses traductions, une centaine de romans (dont '7 au Petit Parisien), collaboration à 14 films ; Bernède dirigea également la collection Crimes et Châtiments et fut, six années durant, le directeur des Ciné-Romans.
          Toute sa vie durant, il fut « un homme charmant, qui souriait toujours mais ne riait jamais ».
          En mars 1937, Bernède, peu après avoir prononcé un discours à l'Assemblée Générale de la Société des Gens de Lettres, tomba foudroyé. « Ce fut, m'écrit Madame Veuve Bernède, l'unique chagrin que me causa mon mari. J'ai vécu trente-cinq ans dans son ombre, depuis vingt-huit ans son ombre vit près de moi. »
          Pour nous, Arthur Bernède est surtout l'auteur d'un livre admirable, le merveilleux Belphégor.
          BELPHEGOR eut mérité de devenir un grand mythe du Fantastique, et de prendre place aux côtés de FANTOMAS ou de DRACULA.
          Or précisément, le mythe Belphégor est peut-être, aujourd'hui, en train de naître, grâce à un feuilleton télévisé...
          Le roman avait déjà été adapté pour l'écran (le grand) avant même sa publication en librairie.(Belphégor ayant d'abord paru en feuilleton) et ce, par un ami de Bernède, ami du Quartier Latin, Henry Desfontaines (1927). L'édition originale de Belphégor parut la même année chez Tallandier en 2 volumes illustrés de photos du film. Si l'on en juge d'ailleurs par ces photos, le film devait être assez poétique et de la même veine que ceux de Feuillade 6.
          Le roman eut ensuite de nombreuses éditions, et toutes, dès la seconde furent dédiées à Desfontaines par Bernède.
          Bernède mourut, puis ce fut la guerre. On oublia Belphégor, et. pour le public, Bernède ne fut plus que le co-auteur de Judex, le collaborateur de Feuillade.
          Une longue période de silence, d'ombre...Et, en 1964,tout s'éclaire : on reparle de Belphégor, on dit que Claude Barma tourne pour la télévision un feuilleton d'après le livre de Bernède... (Vous connaissez Bernède ? — Mais bien sûr ! Feuillade,Judex... !).
          En mars 1965,c'est le grand boum : la télévision diffuse le premier épisode du feuilleton 7.Ceux qui ont lu — et aimé- le roman se méfient : ils savent que Barma n'a guère respecté Bernède... Mais les deux premiers épisodes les rassurent, les emballent ... les deux derniers les déçoivent, hélas !
          Quant au public, au Grand Public, il est enthousiasmé. Ca, c'est du sérial, du vrai !
          Les journalistes... Ah ! les journalistes ! Ces messieurs de la grande presse, qui n'ont jamais vu de films fantastiques, ne tarissent pas d'éloges. Tous les « canards » de toutes les tendances croulent sous les. articles (élogieux) sur Belphégor. C'est une avalanche, un déluge d'articles. I1 en paraît des centaines, des milliers. Jamais encore feuilleton télévisé n'avait fait couler autant d'encre. Ceux-là même qui n'aimaient pas le Fantastique acceptent le Fantastique, aiment le Fantastique, parce que celui-ci vient à eux, parce qu'i1 leur est jeté au visage, CHEZ EUX, par le petit écran...
          « Belphégor fait oublier James Bond aux Français » — « Nos lecteurs répondent à notre référendum sur Belphégor » — « Belphégor, ou la descente aux enfers ». Et chacun y va de son petit article, de sa petite étude : le publie en redemande. Tout cela permet d'ailleurs à quelques critiques sérieux d'écrire de monumentales bêtises, et à MERCURY de publier sa propre rubrique sur Belphégor... avec trois mois de retard, par un louable souci d'originalité.
          Bref, on est charmé, on est enthousiasmé, on crie au miracle. Pourtant, le feuilleton de Barma est loin d'être parfait (on rêve de ce qu'aurait pu réaliser, pour le grand écran, Roger Corman, avec Barbara Steele). Dès le 3ème épisode, le rythme ralentit, et « Belphégor » se perd, dans le 4ème et dernier, dans l'insipide et le bavard.
          Quant aux acteurs... A part la charmante Sylvie et le tandem Gréco-Chaumette (ceux-là font ce qu'ils peuvent), mieux vaut ne pas trop parler des autres. Yves Renier est insignifiant, René Dary gabinise de la pire manière, et Christine Delaroche serait parfaite pour jouer les vierges dans les romans-photos de Nous-Deux.
          Je pense néanmoins que tout ceci est secondaire. Ce qui est important, c'est que Belphégor a montré que la télévision pouvait faire connaître et aimer le Fantastique (songez à ce qu'aurait été le prodigieux triomphe d'un feuilleton vraiment bon). Et puis, surtout, le feuilleton de Barma a donné naissance au mythe Belphégor.
          En quelques semaines, Belphégor a presque rattrapé ses grands aînés ; lui aussi possède sa suite ; une bande dessinée (médiocre, hélas !) de Julio Ribera dans France-Soir ; lui aussi a ses parodies (Pierre Dac et son émission de radio 3.14.116 ... ) ; Juliette Gréco enregistre une chanson à la gloire du héros de Bernède ; la bande son originale du feuilleton, enregistrée en 45 tours, est un succès ; le roman enfin est publié par Paris-Jour en feuilleton, ce qui eut comblé Bernède ; Belphégor, d'abord paru en feuilleton, a du feuilleton toutes les qualités.
          A quand au Fleuve Noir, une « suite » à Belphégor ? A quand un Belphégor en scope-couleurs ? A quand un numéro spécial Belphégor de Midi-Minuit ? Après quelques mois d'une gloire éphémère, Belphégor va-t-il retomber dans l'oubli ? Ce serait fort dommage, il mérite mieux : il mérite d'être réellement et définitivement élevé au titre de grand mythe du Fantastique.
          Jean-Pierre BOUYXOU
          Oeuvres d'Arthur Bernède — Nous citerons pour mémoire et entre autres : Un Homme de Proie, Mandrin, Belphégor, La Marchande de Bonheur, Sauvée par l'amour, La Môme Printemps, Rose Fleurie, Fleur d'Ajonc, L'Aiglonne, Poker d'As, Vidocq, Judex, etc.

Notes :

1. Je tiens ici à remercier très sincèrement Madame BERNEDE qui, après que je l'eus contactée, voulut bien m'apporter une aide extrêmement précieuse. C'est elle qui m'a indiqué la plupart des faits cités dans cet article. (J.P.B.)
2. Pour la petite histoire : le film devait primitivement s'appeler Le Justicier, et c'est Mme Bernède qui eut l'idée du titre définitif... Judex était le nom... du chien-loup d'Arthur Bernède. (J.P.B.)
3. POSITIF n° 56 nov .1963. (J.P.B.)
4. Francis Lacassin -.Louis Feuillade, Cinéastes d'aujourd'hui — Seghers. (J.P.B.)
5. Sapho, d'après l'œuvre d'Alphonse Daudet, livret de Henri Cain et Arthur Bernède, musique de Jules Massenet, fut représenté pour la première fois à l'Opéra Comique de Paris le 27 novembre 1897. (Note Mercury)
6. Belphégor (1927). Sérial en 4 épisodes réalisé par Henri Desfontaines, avec René Navarre (Chantecoq), Lucien Dalsace (Jacques Bellegarde), Elmire Vautier (Simone Desroches), Georges Paulais (Inspecteur Ménardier), Jeanne Brindeau (Elsa), Genica Missirio (Maurice de Thouars) (Note Mercury)
7. Belphégor (1965) : Réal. .-.Claude Barma — Adapt. : Jacques Armand et Claude Barma — Dialogues :J. Armand, avec Yves Rénier (André Bellegarde), Juliette Grécp (Laurence), René Dary (Commissaire Ménardier), Christine Palle/Delaroche (Colette Ménardier), Sylvie (Lady Hodwin), Paul Crauchet (le gardien Gautrais), François Chaumette (Boris Williams). (J.P.B. & Mercury)

Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Biographies, catégorie Bios

Dans la nooSFere : 60358 livres, 54344 photos de couvertures, 54239 quatrièmes.
7936 critiques, 32802 intervenant·e·s, 1018 photographies, 3637 Adaptations.
 
Écrire aux webmestres       © nooSFere, 1999-2018. Tous droits réservés.

NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres.
Vie privée et cookies