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Défense et illustration de Miss Univers

Roland C. WAGNER

Postface de "Les olympiades truquées". Orion., 1999

Le délicat problème de la sensibilité féminine

          Contrairement à sa consœur anglo-saxonne, la Science-Fiction française a toujours compté fort peu d’écrivains du sexe féminin. Pour les années 50 et 60, on ne peut guère retenir que les noms de Nathalie Henneberg, Christine Renard 1 et Julia Verlanger - qui ne devait connaître le succès que bien après la publication de ses premières nouvelles, sous le pseudonyme masculin de Gilles Thomas. Toutes trois sont aujourd’hui décédées et aucune œuvre des deux premières n’est disponible en-dehors du marché de l’occasion. Quant à Doris Le May, cosignataire avec son époux de plusieurs dizaines de romans au Fleuve Noir, elle n’apparut jamais aux yeux des lecteurs que sous l’initiale "D", à laquelle on ne peut pas vrai-ment conférer d’identité sexuelle particulière, à moins d’être complètement obsédé.

          Les bouleversements qui agitèrent la SF au cours des années 70 amenèrent quelques nouvelles auteures 2, que l’on put notamment découvrir au sommaire d’Univers, l’anthologie trimestrielle dirigée par Yves Frémion. Un peu plus tard, celui-ci devait d’ailleurs réunir six d’entre elles dans le cadre des Amazonardes (1981). Cette anthologie partait d’une bonne intention, mais la SF "féminine" dont elle se voulait le manifeste n’avait malheureusement guère d’existence effective, et encore moins d’unité : Johanne Marsais avait déjà disparu et Danielle Fernandez ne devait pas tarder à la rejoindre ; Julie Montanié et Muriel Favarel n’ont guère signé qu’une petite partis des textes ; Sylviane Corgiat s’est tournée vers le roman policier, avant de s’effacer… Seule Joëlle Wintrebert est encore en activité aujourd’hui, en tout cas dans le domaine qui nous intéresse, même si sa production SF s’est ralentie depuis la parution, en 1988, du Créateur chimérique - que l’on peut considérer comme son chef-d’œuvre au sens premier du terme.

          Joëlle Wintrebert est donc un cas à part, une survivante, et ce ne sont pas les années 80 qui ont changé grand-chose à son isolement, puisqu’elles n’ont guère révélé que l’absconse Colette Fayard. Quant aux années 90, les paris sont ouverts, mais je ne vois que Sylvie Denis 3 dont la production soit suffisante, tant sur le plan quantitatif que qualitatif, pour venir s’inscrire au sommaire de cette liste trop brève 4. On pourrait aussi citer Danielle Martinigol, qui écrit pour la jeunesse. La SF ne réussit pas aux femmes dans notre beau pays.

          Une dizaine de noms, c’est peu. Il semble donc déraisonnable - et artificiel - de les réunir sous l’appellation "SF féminine". En effet, comment mettre dans le même panier la poésie et la tendresse de Christine Renard, le cruauté de Johanne Marsais, l’emphase de Nathalie Henneberg, l’efficacité de Julia Verlanger signant Gilles Thomas et l’humanisme de Joëlle Wintrebert ? Il y a autant de différence de sensibilité entre deux d’entre elles, n’importe lesquelles, qu’il peut y en avoir entre deux écrivains de sexe différent.

          S’il existe une sensibilité masculine et une sensibilité féminine - j’ai bien dit si -, elles n’entrent que modérément en compte lorsqu’on aborde le plan de l’écriture - enfin, pas plus que tout autre élément constituant de notre personnalité. Je défie quiconque d’identifier à coup sûr le sexe de l’auteur d’un texte ; l’exemple de Robert Silverberg affirmant que James Tipree Jr. ne saurait être une femme est l’une des preuves les plus flagrantes des difficultés rencontrées dès lors que l’on entre dans ce genre de jeu de devinettes qui ne fait certes pas avancer le schmilblick. Par contre, il existe à mon sens une sensibilité d’écrivain, partagée par les deux sexes, qui balaie les frontières et se situe au-delà de distinctions aussi triviales que l’aspect des organes dont la nature nous a gratifiés entre les jambes ; ces derniers ne jouent qu’un rôle dans un ensemble plus complexe. D’ailleurs, les "Amazonardes" interviewées dans le recueil du même nom s’opposent elles aussi au concept de sensibilité féminine. Ceux d’entre vous qui continueraient à douter sont invités à se procurer un roman aussi machiste que La croix des décastés, de Gilles Thomas - ou à lire et relire l’œuvre de Joëlle Wintrebert, pourtant bien différente de celle de sa défunte consœur.

Enfants en proie au temps

          Prenez par exemple Le verbiage du Verbic (1979) et essayez de deviner le sexe de son auteur. Ce texte, narré à la première personne par un personnage masculin, conte la fin d’une expérience socio-psychologique dont les sujets sont des enfants qu’on laisse vivre entre eux, les adultes évitant autant que possible d’intervenir. La tentative en question semble vouée à l’échec - jusqu’aux dernières lignes, qui retournent la situation et font apparaître sous un jour nouveau les éléments introduits dans le texte. Cette trame simple et fort classique sert de support à un certain nombre de thèmes que l’on retrouvera souvent sous la plume de miss Wintrebert : la difficulté à communiquer, l’enfance et, surtout, de la fin de celle-ci, les rapports entre hommes et femmes, garçons et filles. Ces enfants et ces pré-adolescents sans cesse observés par le truchement de caméras-espions se recréent une intimité grâce à Marine - dont on ne sait si les pouvoirs psy qu’elle manifeste sont innés ou une conséquence de l’expérience en cours. Mais au lieu d’en profiter pour préserver une mythique pureté originelle qu’ils auraient possédée, ils se livrent au contraire à des jeux qui ont quelque chose de choquant aux yeux des adultes. Ce texte possède un petit côté voyeur que d’aucuns seraient tentés de trouver tout à fait masculin dans sa présentation - ce qui n’a rien d’anormal, puisque le narrateur est un homme 5.

          Sans appel (1980), un texte peut-être moins profond mais tout aussi intéressant, traite lui aussi d’une expérience dont les sujets sont des enfants marginaux que l’on cherche à rendre à la vie "normale". Cette nouvelle cauchemardesque, violente, à la limite du supportable, prend plus ou moins le contre-pied du Verbiage du Verbic. Ici, les expérimentateurs ne sont que des bourreaux sans âme - et les enfants, les adolescents, de simples cobayes. Les premières lignes, d’un lyrisme barbare effréné, ne sont pas sans rappeler la flamboyance d’une Nathalie Henneberg, mais le reste du texte se contente d’une narration au scalpel très efficace. Joëlle Wintrebert souscrit ici à la thématique de l’engloutissement chère à Michel Jeury, mais c’est pour nous montrer une enfance brisée et révoltée.

          Les olympiades truquées (1987) et Bébé-miroir (1988), version remaniée d’un roman publié en 1980, sous le titre du premier, prolongent en un sens ces deux textes, puisqu’ils présentent des adolescentes et non plus des enfants. Montées à l’origine en parallèle, ces deux histoires, une fois séparées, se complètent peut-être encore de façon plus nette que dans leur édition originale - où leur juxtaposition pouvait passer pour artificielle. Elles se complètent et elles s’opposent, car l’on a affaire ici à deux romans d’apprentissage dont chacun paraît le reflet inversé de l’autre. En effet, tout sépare leurs héroïnes. Truite l’athlète, qui craint les choses du sexe à la suite d’une expérience traumatisante, trouve son accomplissement dans le sport ; Mael la rebelle, clone d’une femme morte, fuit le confort et la sécurité d’une semi-prison pour une existence houleuse. Qu’elle se retrouve dans la peau d’une visiopute ou d’une terroriste, elle aime, la vie, l’amour et n’hésite pas à renier ses origines - tandis que Truite demeure attachée à ses racines, notamment familiales.

          Ce diptyque de la transition douloureuse entre l’enfance et l’âge adulte se veut aussi un roman politique, voire militant, mais cet aspect ne phagocyte à aucun moment le récit. Au bout du compte, ce ne sont ni la dénonciation de la sclérose qui s’est abattue sur le sport, ni le message écologique, ni même le tableau sans concession d’un univers dirigiste que le lecteur aura retenu, mais bel et bien le cheminement intérieur suivi par Truite et Mael au sein du monde en question. Les olympiades truquées et Bébé-miroir traitent avant tout de la difficulté d’être femme dans un monde où l’identité sexuelle est en train de devenir plus floue que jamais. Un monde où certains hommes voient des seins leur pousser, comme en réac-tion aux silhouettes trop carrées des sportives bourrées d’oestrogènes.

          L’œuvre d’une femme ? Assurément - mais pour une question de point de vue, et non de sensibilité particulière. Sinon, bien sûr, dans la perception du corps, qu’il soit masculin ou féminin ; il serait vain de vouloir nier les différences de physiologie entre les deux sexes.

          Après tous ces récits de passage à l’âge adulte plus ou moins déguisé, il était naturel que Joëlle Wintrebert s’intéresse à la littérature pour la jeunesse. Nunatak (1983) sous des dehors de roman d’aventures, montre des enfants contraints de jouer le rôle de gladiateurs pour le plaisir d’adultes cruels. L’enfance n’est décidément pas le temps de l’innocence, l’enfant a une conscience, une existence, une sexualité autonomes, que l’on cherche à brimer, à canaliser, à asservir - comme dans Sans appel, dont le personnage principal est une prostituée de douze ans qui a assassiné un client. Il n’y a pas d’âge d’or, pas plus durant les premières années de la vie qu’à de mythiques époques passées. Et derrière le thème de l’exploitation de l’enfant se profile celui de l’exploitation tout court.

          Celle-ci est l’un des thèmes centraux de L’Océanide (1992). En abordant Arianrhod, un monde couvert par l’océan, les colons terriens se sont divisés en deux branches : les Océanides, dont les ancêtres ont muté artificiellement pour s’adapter à la planète, et les Technos, qui ont conservé leur forme originelle. Ces derniers, qui traitent les premiers comme des créatures inférieures n’ont guère plus d’égards à l’encontre d’Arianrhod. Mais une Techno et un Océanide vont s’aimer et briser les barrières, empêchant dans la foulée un affrontement meurtrier entre les deux communautés. Le thème des premières amours est ici traité avec un ton qui fait penser aux meilleurs juvéniles de Robert Heinlein, que l’on peut difficilement soupçonner de posséder une sensibilité féminine 6 . Narré à la première personne par un garçon qui doit avoir seize ans, L’Océanide est un roman positif, où une fable contre le racisme vient épouser le récit d’un passage à l’âge adulte, le tout sur fond d’écologie. Comme dans Nunatak, l’acte militant est toujours présent en filigrane. D’ailleurs, hors du cadre de cet article, un autre roman pour la jeunesse, Comme un feu de sarments (1990), présente un schéma évolutif similaire, où l’entrée dans le monde des adultes se double d’une prise de conscience politique, dans le cadre d’une révolte de vignerons à la fin du siècle dernier.

A l’autre bout, la mort

          Il semblerait que les extrêmes de la vie fascinent Joëlle Wintrebert, puisqu’après l’enfance, la vieillesse et la mort sont des thèmes courants chez elle. Victoire (1992), qui nous permettra de faire la transition, montre une fillette meurtrière qui se retrouve condamnée à vivre l’existence de la vieille dame qu’elle a assassinée. L’œil rouge du coutelier (1995) voit une enfant victime d’un phénomène d’empathie durant lequel elle partage par la pensée le suicide d’un vieillard.

          Ces deux textes, situés au-delà de la lisière du territoire qui nous intéresse, font écho à Qui sème le temps récolte la tempête (1977). On a réussi à préserver la jeunesse, mais au prix d’un vieillissement terminal d’une rapidité fulgurante - dont les effets exacts sont cachés à la population : "La détérioration publique est interdite". Ordalie, qui sent la mort venir, tuera un enfant, puis se suicidera, afin de montrer aux gens ce qu’il advient d’eux lorsqu’ils meurent ; comme Pepe, personnage central de L’œil rouge du coutelier, elle utilisera un couteau. Mais alors que ce dernier texte ressort simplement de la thématique de l’engloutissement que j’évoquais plus haut, Qui sème le temps… présente une défaite apparente qui s’avère être une victoire. On retrouvera cette conclusion dans les trois ouvrages "pour adultes" de Miss Wintrebert.

          Il est aussi question de vieillissement dans Les Maîtres-Feu (1983) un fort sympathique roman d’aventure qui fut controversé en son temps - sans doute parce qu’il représentait une rupture par rapport aux œuvres précédentes de son auteur. Planète étrangère, paysages torturés, jungle hostile, autocrate cruel - tous les ingrédients sont réunis, jusqu’au bon/méchant porté sur la bouteille et au savant dont la découverte va bouleverser le monde. Le livre vaut surtout pour ses Oï-tîkî cannibales et immortels, qui n’arrivent pas à comprendre que les Terriens ne se mangent pas entre eux. Et quand on sait que l’on a besoin de ces extraterrestres à l’esprit tordu pour synthétiser une drogue de longévité, on devine les problèmes auxquels vont se heurter les protagonistes de cette histoire frappée du sceau de la bonne humeur, qui préfigure certains aspects de L’Océanide - dont notamment l’attirance entre un "garçon" couvert d’écailles et une adolescente proche de devenir femme. Mais ici, l’acte attendu n’aura pas lieu - ce qui, si ma mémoire est bonne, avait frustré certains lecteurs, à l’époque. Les Maîtres-Feu est vraiment fun et je le conseille vivement à tous ceux qui ne se prennent pas trop au sérieux.

La question du sexe

          Les rapports entre hommes et femmes constituent véritablement le cœur de l’œuvre de miss Wintrebert. Chromoville (1984) décrit une cité post-cataclysmique, Tour de Babel bâtie sur le modèle du mandala, où la technologie la plus sophistiquée côtoie une structure sociale qui rappelle l’Inde traditionnelle. Les castes y sont identifiées par des couleurs : bleu pour les marchands, violet pour les urbanistes ou jaune pour les hétaïres, etc. Celles-ci sont les seules femmes à pouvoir acquérir un certain pouvoir au sein de cette société rigide, fondée par un Hiérarque misogyne. La ligne événementielle globale de ce roman - qui débouche sur le renversement de l’ordre établi - est avant tout prétexte à une floraison d’idées, où un soin tout particulier a été apporté aux détails annexes. Il s’agit sans doute de la création d’univers la plus aboutie de son auteur, et certains passages ne sont pas sans faire penser à un Jack Vance hypothétique qui connaîtrait la chaleur des émotions.

          Le monde de Chromoville a tout d’une dystopie : on y drogue le pain pour faire tenir la populace tranquille, les enfants y sont mis au monde par des pondeuses décérébrées, les femmes y ont été relégués à des rôles subalternes parce qu’elles - enfin, leurs ancêtres - se sont rebellées contre le système de castes lorsque celui-ci s’est mis en place. Le sexe y prend également une grande place, sous des formes multiples. Outre les hétaïres déjà citées, on s’y accouple aussi avec les saïs - race synthétique hermaphrodite, créée par un savant génial, dont les représentants servent de domestiques aux castes supérieures. Il est également question de viol, de défloration, d’avortement. C’est le cas de le dire, les personnages féminins en voient de toutes les couleurs, et pas des plus agréables, comme si Joëlle Wintrebert voulait bien insister sur l’injustice fondamentale de cette société vis-à-vis des femmes.

          Woman is the nigger of the world…, comme le chantait John Lennon.

          Le personnage le plus marquant de cet kaléidoscope aux couleurs de l’arc-en-ciel est certainement Sélèn, le chorège, qui ne connaît de l’amour que sa forme la plus douloureuse. Il peut rendre les autres heureux ; néanmoins, la réciproque n’est pas vraie. Difforme mais capable d’agir sur les molécules qui composent son corps, il représente une variation intéressante sur le vieux schéma hugolien : ressortant à la fois de l’ombre et de la lumière, il symbolise la fusion de deux principes complémentaires.

          Hétéros et Thanatos (1982), qui se déroule bien longtemps après Chromoville, ne fait que confirmer cette dualité/ambivalence du chorège. Dans ce texte, il use de ses pouvoirs pour tenter de résoudre les problèmes d’un couple de paysans. Capable de se dématérialiser et de réapparaître sous l’apparence qu’il désire - c’est à dire, en général, celle de l’homme ou de la femme du couple concerné -, il mime l’appariement tel qu’il devrait s’accomplir. Ce qui ne va pas sans provoquer des réactions parfois violentes. Cette nouvelle tout à la fois poétique et d’une noirceur forcenée, non contente de prolonger Chromoville, affine le personnage de Sélèn, notamment à travers ses rapports avec Violette, l’Azarine, qui le tuera sur sa demande à la fin du texte, avant de marcher vers sa propre mort qui l’attend le lendemain.

          Hurlegriffe (1983) présente lui aussi des amants séparés par la mort, mais le traitement y est fort différent, car conditionné par la nature du personnage principal, cette créature aux allures de chimère qui donne son titre au texte, et dont les monologues pleins de haine ne sont pas sans évoquer ceux de Sans appel dans leur vigueur et leur écriture. La tentation de l’engloutissement est également présente, à cette différence près que celui-ci débouche sur une renaissance. Toutefois, Hurlegriffe vaut surtout par l’éclairage qu’il jette, au détour d’un paragraphe, sur l’ensemble de l’œuvre de Joëlle Wintrebert : "Les hommes ne sont pas un, mais deux (…). Ils ne sont pas capables, comme nous, de se reproduire tout seuls. Morcelés, ils cherchent par l’union de leurs deux principes à réaliser la Totalité." Le thème de l’androgyne mythique, déjà esquissé avec Sélèn, prend ici toute sa dimension, mais ce n’est qu’avec Le créateur chimérique (1988) qu’il sera poussé dans ses derniers retranchements 7.

          Le roman en question réunit en un faisceau unique les trois grandes orientations dégagées dans cet article : enfance, sexe et mort. Il réalise la fusion des thèmes wintrebertistes en un authentique chef-d’œuvre, venant couronner le corpus qui l’a précédé. Sa première partie est constituée de la nouvelle La créode (1979), primée en 1980, à la première convention de Rambouillet. Le récit de cette difficile scission d’un être humain avec son double parthénogénétique repose sur une astucieuse transposition : l’humanité se reproduisant désormais par scissiparité, le lieu de l’amour se retrouve déplacé. Comme le note Joëlle Wintrebert, les Ouqdars n’ont que de rares contacts physiques entre eux - conséquence de leur mode de reproduction. Par contre, durant le développement de leur unique enfant, ils vivent des fantasmes d’accouplement tout droit issus de l’époque où il existait encore deux sexes, ce qui rend la séparation encore plus douloureuse. Damballah, qui se refuse à perdre l’être qui naît de lui, est à la fois l’amant retenant à tout prix celle qu’il aime et la mère craignant de voir son enfant la quitter. A l’inverse de Chromoville, le sexe - même s’il prend une forme fort différente de celle que nous connaissons - est intimement lié au processus de reproduction. Le temps de la maturation du double est aussi celui de l’amour, auquel la séparation met fin à jamais, puisque le nouveau-né perd tout souvenir des événements ayant précédé son individuation.

          Joëlle Wintrebert exploite et pousse à bout les possibilités offertes par ce prologue d’une force rare. La mort d’Ayuda, son double, libérera Damballah de son obsession pour elle 8, mais celle de Mercure, issu d’Ayuda, avant qu’il n’ait pu se reproduire, met fin à sa lignée. Il lui sera néanmoins proposé, à la fin du roman, d’endosser un corps sexué, ce qui règle le problème mais en soulevant de nouveaux. Tout comme les saïs hermaphrodites de Chromoville, les Ouqdars sont nés d’une mutation contrôlée - par le Créateur chimérique du titre. Et bien qu’ils se reproduisent parthénogénétiquement, ils conservent de vagues caractéristiques sexuelles mâles ou femelles 9. Jusqu’à la Sci - et surtout durant la période de développement de leur double -, ils réalisent l’union des deux principes. On retrouve là le thème, évoqué par Platon dans Le banquet, de l’androgyne originel auquel faisait déjà allusion Hurlegriffe ; l’amour naît du désir qu’ont de se réunir les deux moitiés complémentaires de cette créature mythique, séparée par Zeus et Hermès. Et si les Ouqdars réalisent cette fusion avec une plus grande plénitude que les humains sexués, c’est au prix d’une souffrance finale elle aussi plus importante, puisque le porteur du bourgeon revit intégralement la division de l’androgyne primitif.

          La parthénogenèse n’apparaît donc pas une solution aux peines de cœur.

Humaine, tout simplement

          Tout au long de sa carrière, Joëlle Wintrebert s’est interrogée sur la nature humaine. Ses textes les plus forts sont ceux où elle pousse le plus loin l’expérimentation de nouvelles structures sociales, intellectuelles et sexuelles. Et toujours, le problème insoluble des rapports et relations entre hommes et femmes revient au premier plan, même lorsqu’elle fait intervenir des créatures hermaphrodites ou parthénogénétique, même lorsqu’elle aborde le monde théoriquement désexualisé de l’enfance.

          Sa vision globale, que cet article a tenté de cerner, procède d’une démarche tout autant psychologique que politique. La militante et la femme de lettres mènent un même combat, et toutes deux s’intéressent avant tout à l’être humain. Appartenant à la génération qui a pleinement vécu la remise en question du rôle des deux sexes, Joëlle Wintrebert a su tirer parti de la liberté procurée par la Science-Fiction pour extrapoler en ce sens. Et ce sujet d’une grande richesse lui a fourni la matière d’une bonne partie de son œuvre, des Olympiades truquées à Chromoville, de L’Océanide au Créateur chimérique. Il n’est pas étonnant que beaucoup des textes cités plus haut se répondent les uns aux autres, présentant souvent des versions différentes d’un même thème. Les hétaïres de Chromoville renvoient aux visioputes de Bébé-Miroir, dont la fillette de Sans appel n’est pas très éloignée. Les traitements que subissent les sportives des Olympiades truquées, poussés à bout dans leur logique, peuvent très bien déboucher sur les pondeuses décérébrées de Chromoville. Il ne s’agit pas ici de répétition, mais d’approches multiples ; le thème de l’exploitation, qui revient fréquemment, concerne des victimes différentes : enfants, femmes, humains mutés, créatures extraterrestres… Et la suppression des différences, de quelque type qu’elles soient, ne résout en rien ce problème fondamental.

          En tant que femme, Joëlle Wintrebert a dû se heurter à bon nombre des obstacles que rencontrent ses semblables dans un monde qui, s’il a évolué au cours du XXe siècle, demeure malgré tout un monde d’hommes. C’est peut-être également pour cette raison qu’elle a choisi la Science-Fiction pour s’exprimer, parce qu’il s’agissait d’un domaine où la prépondérance masculine était presque caricaturale, comme on l’a vu au début de cet article. Un domaine à conquérir.

          Notre société demande aux femmes, bien plus encore qu’aux hommes, de prouver leur valeur. Il me semble que Joëlle Wintrebert y a réussi, accomplissant le tour de force de prouver qu’elle était avant tout un écrivain.

          Un être humain.


Notes :

1. Dont le roman La planète des poupées (Galliéra, 1972) présente une curieuse vision des rapports entre les sexes, poussant fort loin la métaphore de la femme-objet, puisque chaque épouse y possède un androïde à son image, qui la remplace auprès de son mari. Ce thème du double, fréquent chez Christine Renard - et sur lequel elle a accompli un travail universitaire - constitue aussi une constante chez Joëlle Wintrebert.

2. Pour reprendre un néologisme cher à Elizabeth Vonarburg, née en France mais vivant au Québec.

3. Qui a publié un excellent recueil, Jardins virtuels (DLM, 1995).

4. On pourrait également citer Wildy Petoud, Suissesse publiant en France : La route des soleils (Fleuve Noir, 1994).

5. Un procédé employé notamment par Gilles Thomas pour camper ses aventuriers ne rêvant que de plaies et de bosses.

6. Même s’il a souvent donné la paroles à des personnages féminins, notamment dans Podkayne, fille de Mars, Le ravin des ténèbres, Vendredi ou Au-delà du crépuscule.

7. Hurlegriffe se déroule dans le même univers que Les Maîtres-Feu et L’Océanide, mais il s’agit apparemment plus d’un clin d’œil que d’un détail important pour la compréhension du lecteur.

8. Ayuda est d’emblée considérée comme un être féminin par Damballah.

9. Cela dit, les organes en question ne semblent pas fonctionnels. La différenciation n’est qu’apparente.

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