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Bilbo ou le prophète du Seigneur des Anneaux

Gérard KLEIN

Fiction n°188, août 1969

          L'œuvre de J.R.R. Tolkien est aujourd'hui considérée par beaucoup de critiques comme l'une des plus importantes de l'époque dans le domaine des littératures de l'imaginaire. Ses qualités sont si évidentes que la comparaison que n'hésitent pas à faire certains entre Homère, Tolkien et l'Arioste ne prête pas à sourire. D'autres, qui estiment que le professeur Tolkien pourrait bien obtenir un jour le prix Nobel de littérature, pourraient se révéler bons prophètes. Cette œuvre d'un abord pourtant assez austère, à peu près dépourvue des piments habituels qui caractérisent de nos jours la littérature, a obtenu en tout cas au bout de quelques années, dans le monde anglo-saxon, un accueil à la fois inattendu et extraordinaire. Ce sont, semble-t-il, les hippies et autres « drop-out » qui lui ont donné le coup d'envoi. Elle a gagné les Universités. De là, elle a ravagé l'Amérique. Elle aurait été tirée à plus de cinq millions d'exemplaires, ce qui suffirait à lui conférer une dimension sociologique.
          Il est enfin possible, après trente-deux ans, au public français de découvrir le premier volet de la saga des Anneaux. Comme il n'est pas le plus important, il convient de situer ce Bilbo le hobbit qui est donné, tout à fait indûment, par l'éditeur français comme une œuvre complète et définitive.

          J.R.R. Tolkien est un philologue anglais qui partage avec Jorge Luis Borges le goût et la science de la vieille littérature saxonne. Sa longue fréquentation des mythes et un génie incontestable lui ont donné l'idée et la capacité de créer à son tour une légende. On verra que si Bilbo le hobbit présente une parenté de surface avec le Beowulf, la trilogie du Seigneur des Anneaux n'est pas sans évoquer le Niebelungenlied. Mais ces sources, Tolkien les a enrichies des apports de sa science. La philologie lui a fourni le moyen d'inventer des noms vraisemblables et harmonieux et d'aller jusqu'à fabriquer des langues inconnues. Ainsi cette œuvre marque-t-elle une nouvelle étape de ce long conflit dialectique entre la pensée et le langage que retrace l'histoire de la littérature. Aussi l'œuvre de Tolkien peut-elle et doit-elle se lire à deux niveaux au moins. Au premier, celui de l'épopée, Tolkien est un barde. Au second niveau, il est un lettré qui a réfléchi sur les conditions de la littérature épique et qui a intégré cette réflexion à son œuvre. Il n'a pas répété l'exploit d'un poète antique comme fit MacPherson en écrivant Ossian, mais il a introduit dans le genre épique une dimension essentielle du roman, l'ironie. Le miracle, ou si l'on préfère, la preuve du génie de Tolkien, est que ces deux niveaux, l'un épique, l'autre ironique, loin de se nuire, de se détruire, se complètent ici à merveille.
          La saga des Anneaux comprend quatre volets et quelques annexes poétiques. Le premier des volets, The hobbit, fut initialement publié en 1937, en Angleterre. Il était destiné aux enfants, mais, comme beaucoup d'œuvres de cette nature, il pouvait retenir l'attention d'un public beaucoup plus large. Il est difficile de dire si, dès la parution du Hobbit, Tolkien avait dans l'idée une œuvre plus ambitieuse, destinée cette fois aux adultes et dont le cadre et le thème prolongeraient ceux du Hobbit ramené du coup au rang d'une introduction. Cette œuvre monumentale que Tolkien mit treize ans à composer fut The Lord of the Rings (Le Seigneur des Anneaux). La première partie, The fellow-ship of the Ring (La compagnie de l'Anneau), parut en Grande-Bretagne en juillet 1954 et fut suivie de près par The two towers (Les deux tours). La troisième et dernière partie de la trilogie, The return of the king (Le retour du roi), fut publiée en octobre 1955. L'ensemble de la saga comporte plus de 1 500 pages dans le texte original, ainsi que des cartes et des annexes. On peut y rattacher un recueil de ballades dont certaines figurent dans l'œuvre et qui furent réunies en 1962 sous le titre The advantures of Tom Bombadil.

          Il est assez surprenant que l'éditeur français ne souffle mot, dans les quelques lignes qui ornent le dos du livre, de l'ensemble de la saga et qu'il suggère même délibérément que le succès obtenu en Amérique par l'œuvre revient au seul Hobbit. Le lecteur français, s'il n'est pas averti par ailleurs, risque dans ces conditions de se demander pourquoi on fait tant de foin pour un ouvrage certes agréable et témoignant de riches qualités d'imagination et de style, mais qui ne saurait prétendre au statut de chef-d'œuvre de la littérature mondiale. D'un autre côté, on comprend le souci de l'éditeur : il n'a pas voulu donner l'impression qu'il s'agissait d'un ouvrage incomplet et conduire peut-être par là le chaland à attendre que l'œuvre complète soit éditée. Peut-être a-t-il même voulu tenter un coup d'essai avant d'acquérir les droits du Seigneur des Anneaux et de le faire traduire. Mais ce calcul mesquin risque d'être un mauvais calcul, car le lecteur adulte déçu par Le hobbit risque de négliger, s'il paraît un jour, Le Seigneur des Anneaux. II eût convenu au contraire, comme fit l'éditeur anglais lorsque, voici quelques années, il publia une édition de poche du Hobbit, de le présenter comme le « prélude » de la saga.

          Ce terme de prélude est fort heureux car l'œuvre, par sa composition, évoque la gigantesque tétralogie wagnérienne, L'anneau des Niebelungen. La symbolique de l'anneau est d'ailleurs la même dans les deux œuvres — celle de la puissance — quoiqu'elle soit beaucoup plus raffinée et complexe dans l'œuvre de Tolkien. L'anneau indique assez, par sa forme même, l'éternité, le perpétuel recommencement. Ce ne sont que des doigts fugitifs et vite réduits en poussière qui viennent s'y glisser, de même que passent dans l'étau circulaire de l'univers et du destin les civilisations éphémères des dieux et des hommes. Chez Tolkien comme chez Wagner, l'anneau ne symbolise pas un éternel retour de l'Histoire mais bien au contraire le passage inéluctable de l'histoire avec son cortège de victoires et de défaites, au travers de l'anneau immuable du présent. Et chez Tolkien comme chez Wagner, l'effondrement de puissances plus anciennes va laisser le champ libre aux hommes qui assureront pour un temps la responsabilité du monde.
          Prélude, Le hobbit annonce, sur un mode mineur, les thèmes plus amples qui vont se déployer dans la trilogie. Sa lecture est donc indispensable à la compréhension de l'ensemble de la saga, mais elle ne permet en rien de préjuger de la puissance et de la profondeur de l'œuvre ultérieure. C'est qu'il s'agit, en même temps, d'une œuvre d'initiation à l'univers imaginaire proposé par Tolkien, et il est logique qu'elle ait été destinée à des enfants. Pour un adulte, si l'œuvre est lue dans le bon sens, c'est-à-dire en commençant par Le hobbit, cette découverte est l'occasion d'une renaissance, d'une éducation dans le monde de Tolkien. Et c'est en quelque sorte comme un roman d' « apprentissage » qu'il faut considérer Bilbo le hob­bit. Au moment de pénétrer dans un univers autre et neuf, il est bon de se refaire des yeux neufs, des yeux d'enfant.
          Cet apprentissage est d'abord, selon la règle du genre, celui du héros, Bilbo le hobbit, qui apprend à découvrir le vaste monde qui l'entoure. L'action de la saga se situe en un temps très ancien où les hommes n'avaient pas encore dominé le monde et où il existait bien d'autres espèces dotées de la parole, aujourd'hui disparues. Les contours des océans, comme en font foi les cartes, étaient différents de ceux que nous connaissons. Parmi les espèces non-humaines qui vivaient dans ce passé du mythe, la plus sympathique est sans doute celle des hobbits, hauts comme la moitié d'un homme, légèrement bedonnants et dotés d'un poil brun, épais et chaud, sur la tête et sur le dessus des pieds, ce qui leur fait comme des pantoufles naturelles. Les hobbits sont d'un naturel gai mais plutôt casanier et conformiste. Ils vivent dans des terriers, aiment à manger et à boire et ont au plus haut point l'esprit de famille. Ce sont des gens simples. Or Bilbo le hobbit est arraché à ce bonheur domestique par l'arrivée de l'enchanteur Gandalf et d'une troupe de nains qui entendent le faire participer à une longue expédition. Il ne s'agit de rien de moins que d'aller récupérer un trésor dont s'est emparé par violence le dragon Smaug. Dans le château souterrain jadis creusé par les nains, Smaug veille jalousement sur un tas d'or et de pierreries arrachées aux entrailles de la Terre par le peuple des nains, habiles mineurs comme on sait. Je rappelle ici que le thème du Beowulf que je citais tout à l'heure est aussi celui de la reconquête d'un château occupé indûment par un dragon. Il faudra bien entendu, pour parvenir à la Montagne Solitaire qui abrite le château, triompher de bien des périls dont la traversée de la grande forêt de Mirkwood n'est pas le moindre, mais aussi se faire des amis comme les elfes et comme certains humains. Bilbo, de nature casanière comme sont les hobbits, n'est pas chaud pour se lancer dans cette aventure. Mais Gandalf, en sa sagesse, a décelé en Bilbo l'étoffe d'un habile voleur de trésors et peut-être plus encore celle d'un aventurier. Jouant sur la fierté puérile de Bilbo, il le convainc de se joindre à l'expédition. Et, de ce fait, les circonstances font de notre hobbit un peu pusillanime un héros, c'est-à-dire un être qui a cessé de réprimer sa volonté propre comme il faisait quand il avait peur du monde.
          Ainsi, l'histoire de Bilbo est-elle celle, habilement contée, d'une chasse au trésor, thème bien propre à enflammer les imaginations enfantines. Mais déjà, au cours de l'action, apparaît un autre thème qui prendra sa pleine dimension dans la trilogie du Seigneur des Anneaux. Au cours de l'expédition, Bilbo s'égare un moment dans un labyrinthe de cavernes et y trouve un anneau qui confère à son porteur l'invisibilité, c'est-à-dire la possibilité de la puissance. Ce que cet anneau a fait de son précédent propriétaire, le sinistre et pitoyable Gollum, laisse entrevoir qu'il recèle des forces maléfiques. Ainsi Bilbo ramène-t-il de son expédition, en plus de ses souvenirs et de sa part du trésor, quelque chose de bien plus puissant et de plus inquiétant. Et c'est cet anneau qui, au doigt cette fois de Frodon Sacquet, neveu de Bilbo, jouera un rôle décisif dans la trilogie du Seigneur des Anneaux.
          Le problème n'est plus, en effet, dans le Seigneur des Anneaux, de retrouver et de conquérir un trésor. Il est, pour tous les peuples qui parlent, elfes, nains, hobbits, humains, de mener la grande guerre contre Sauron le Magicien qui entend s'emparer des sept anneaux de la puissance et devenir le maître du monde, d'un monde où le froid et la mort l'auront emporté sur la vie et où l'esclavage sera le moindre des maux. Par deux fois déjà, la bataille contre la domination d'un magicien noir a été remportée, la première fois contre Morgoth, la seconde fois contre son disciple Sauron. C'est encore contre Sauron que se conduit la troisième bataille, celle dont l'issue est si incertaine qu'elle tient à la volonté et au courage du petit hobbit Frodon. A chacune des guerres, des rois, des peuples et des espèces ont roulé dans la poussière ou se sont vus écarter de la scène du monde pour entrer dans l'oubli. Ainsi les elfes, ainsi plus tard les nains et les hobbits. La troisième guerre va consacrer le triomphe des humains, mais rien dans leur victoire ne prédit qu'ils n'auront pas à lutter, seuls, un jour, contre Sauron ou contre l'un de ses disciples et qu'ils n'entreront pas à leur tour, malgré leur bravoure, dans le domaine de la légende, laissant le champ libre à une autre espèce. Dans le monde de Tolkien comme dans le nôtre peut-être, la paix est une joie provisoire.

          Il serait déplacé d'entrer ici plus avant dans l'analyse de la trilogie. Il sera bien temps de le faire quand le lecteur français pourra la découvrir, mais il nous paraissait essentiel d'insister sur la continuité qui existe entre Le hobbit et Le Seigneur des Anneaux, et sur les différences qui séparent les œuvres. Le hobbit présente l'univers de Tolkien du point de vue de Bilbo et sur le mode picaresque. Dans Le Seigneur des Anneaux, la personnalité pourtant forte de Frodon s'efface — ou plutôt trouve sa vraie place — devant celles des autres protagonistes, elfes, humains et magiciens. Ce n'est plus d'une quête de trésor qu'il s'agit, mais bien d'un drame cosmique, et l'expression devient naturellement épique. Le Seigneur des Anneaux est — en dehors de la science-fiction — l'une des très rares épopées — peut-être la seule — de la littérature contemporaine.

          Ce caractère épique explique sans doute que Tolkien se défende d'avoir voulu donner aucune signification, symbolique ou autre, à son œuvre. L'épopée n'exprime en effet ni la quête de valeurs ni le conflit de valeurs qui sont au centre du roman et du théâtre. Les valeurs sont données d'emblée et le conflit, manichéen, ne s'établit qu'entre elles et leur négation. Roland ne s'interroge pas, dans la Chanson, sur les raisons pour lesquelles il se bat. Mais l'originalité de Tolkien a été d'introduire dans une épopée un peuple, celui des hobbits, et des personnages apparemment communs, ceux de Bilbo et de Frodon, qui doivent découvrir ces valeurs, non qu'elles soient absentes d'eux, mais parce qu'elles demeuraient pour eux implicites et qu'un drame cosmique est nécessaire pour qu'ils découvrent que leur défense les concerne jusque dans leur paisible vie domestique. Les vents de la guerre ne font pas seulement flotter les gonfanons de chevaliers avides de hauts faits d'armes ; ils peuvent aussi bien arracher les toits des chaumières. Nul n'est à l'abri, comme disait Haldane, et pour l'avoir compris, les plus doux des hobbits peuvent se découvrir un cœur de lion.
          Ce n'est pas, je crois, outrepasser l'interdiction faite par Tolkien de rechercher une signification symbolique à son œuvre, que de mettre en lumière quelques traits de structure caractéristiques et qui renvoient, eux, à la sociologie de la littérature. D'abord, la relation déjà signalée entre le thème de Bilbo le hobbit, la chasse au trésor, et celui du Seigneur des Anneaux. Entre la parution du premier ouvrage et celle de la trilogie a pris place un événement historique considérable, la seconde guerre mondiale, à l'issue de laquelle les forces des ténèbres, incomparablement plus mystérieuses que dans le précédent conflit mondial, ont momentanément reculé, non sans qu'on ait usé de part et d'autre de la magie de la science. Il est difficile de ne pas trouver dans Le Seigneur des Anneaux au moins un reflet de cet affrontement planétaire où bien des peuples et des gens de haute souche, comme Aragorn, le roi secret, et d'autres de conditions plus commune, comme les hobbits, prirent part.
          D'un autre côté, une caractéristique frappante de l'œuvre de Tolkien réside dans l'absence de toute dimension surnaturelle, dans l'oblitération des dieux. Gandalf, magicien blanc, et Sauron, magicien noir, usent de pouvoirs mystérieux, mais ce ne sont, de leur propre aveu, que faits de haute science. Les forces qui sont aux prises dans Le Seigneur des Anneaux sont des forces naturelles et la morale elle-même, loin d'être dispensée (ou révélée) par une transcendance, n'est que le fruit raisonnable d'un effort pour rendre le monde vivable. Ce n'est que dans la défaite et en eux-mêmes que les méchants trouvent le châtiment de leurs manquements, et non dans la malédiction d'une divinité. L'univers de J.R.R. Tolkien est rigoureusement et absolument matérialiste. En cela, il se distingue totalement du courant de la littérature fantastique sans pour autant rejoindre celui de la science-fiction.
          J'ai souvent développé dans ces pages une théorie de la littérature fantastique selon laquelle celle-ci procéderait de la dégradation des valeurs médiévales et religieuses et de la rémanence, de la réintégration du surnaturel dans la conscience de la société bourgeoise du XIXe siècle qui a tendu à le rejeter dans l'implicite mais qui l'a vu ressurgir en tant que fantasme parce qu'elle n'a pas suscité de valeurs de remplacement. La surnature et le châtiment d'un méfait — dont le scepticisme — par la surnature sont les données fondamentales de la littérature fantastique. J'ai tenté de montrer, à l'occasion, que leurs expressions avaient évolué au cours du XIXe siècle et au début du XXe siècle, dans le sens d'une abstraction de plus en plus poussée des signes de la surnature, signes se réduisant dans les œuvres fantastiques les plus récentes à la manifestation d'une justice immanente qui traduit en quelque sorte un repliement de la transcendance sur l'objet qu'elle prétendait sanctionner.
          L'œuvre de Tolkien, d'où toute référence à la surnature est radicalement absente, ouvre ainsi, dans le second tiers du XXe siècle, une nouvelle voie aux littératures de l'imaginaire, ou porte peut-être seulement aux plus hauts sommets des tendances dont les œuvres antérieures indiquaient déjà les linéaments. Elle traite du problème — éminemment actuel — d'êtres quelconques affrontés à d'immenses puissances qui les dépassent et qui risquent de les écraser, mais qui se situent sur le même plan — matériel — qu'eux. On peut leur donner différents noms, du totalitarisme à l'impérialisme. Mais leur existence atteste l'actualité de l'œuvre, apparemment médiévale et dégagée des contingences historiques, de Tolkien, et c'est peut-être dans cette actualité, clairement ou confusément ressentie par ses lecteurs, qu'elle a puisé son immense succès.
          Car ce succès est paradoxal. Voilà une œuvre qui ne fait aucune place aux recettes récentes ou éculées de la littérature de best-sellers. Elle n'accorde en particulier aucune place à la sexualité qui ne serait donc plus un facteur essentiel du succès. Dans Bilbo le hobbit, ouvrage destiné au départ à des enfants, cela est assez compréhensible. Mais dans Le Seigneur des Anneaux, ouvrage de la maturité, destiné à des adultes, où apparaissent d'attachants ou d'éblouissants personnages de femmes, elfes ou humaines, cela peut davantage surprendre. Non peut-être de la part du professeur Tolkien, universitaire anglais, dont c'est bien le droit d'avoir une conception idéalisée de la femme — et nous nous refusons de proposer ici des interprétations psychanalytiques, à notre sens inutiles — et qui a au surplus obéi scrupuleusement en cela aux règles du genre. Mais de la part de ses millions de lecteurs habitués à des sauces plus relevées. Ou bien le succès vient-il de ce que J.R.R. Tolkien a ouvert la porte d'un étonnant refuge où viennent s'évader les foules de ceux qui sont harassés par les aliénations et les frustrations quotidiennes, où ils trouvent l'envers de leur environnement, une réalité plus réelle que celle qu'ils habitent ?
          Cette voie nouvelle de la littérature, caractéristique de notre temps, entre le fantastique, cette réminiscence d'un passé décomposé, et la science-fiction, cet espoir d'un futur intérieur, a été explorée après Tolkien par bien des épigones. Ainsi s'est trouvé constitué ou du moins rassemblé, autour d'une œuvre maîtresse, un courant qui avait déjà un nom et des zélateurs (comme Robert Howard, sur qui il faudra revenir un jour) mais qui manquait de lettres de noblesse : la féerie héroïque (heroic fantasy). Aucun de ses tenants n'a encore acquis la stature de J.R.R. Tolkien, l'homme qui inventa un passé fabuleux et qui, au contraire de Schliemann, fit naître un empire là où il n'existait aucune ruine. Tolkien, au demeurant, semble bien avoir été l'homme d'une seule œuvre. Ses textes secondaires, réunis dans le volume The Tolkien reader par les éditions Ballantine, ne lui viennent pas à la cheville. La lyre déposée, l'universitaire reparaît sous le barde. Mais c'est notre souhait que Tolkien, une grande fois encore, comme Bilbo, repose sa pipe et gratte les cordes.

          Et d'autres viendront, d'autres sont déjà venus, comme Fritz Leiber qui, avec sa trilogie du Gray Mouser, s'est montré un des maîtres de la féerie héroïque.
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